Tome VII, fol. n
ATHALIE
a Racine est poëte excellent ; »
Mais quand tout seul j'ai pu la lire, J'ai dit : « Que l'ouvrage est méchant ! Comment a-t-il pu me séduire? »
Les notes qui commentent ces petites pièces paraissent fort anciennes; il y a peut-être, à ce titre, quelque intérêt à les recueillir. Sur le second vers de l'avant-dernière, une de ces notes dit : « Cela n'est pas tout à fait vrai ; car cette tragédie avoit beaucoup de partisans, comme elle avoit beaucoup de frondeurs ; aussi y avoit-il de fort belles choses ; mais la matière en déplaisoit avec raison, et donnoit un grand relief aux défauts qui y étoient d'ailleurs.» Une autre note explique ainsi la dernière épigramme : « Racine, charmé de l'encens que les courtisans donnoient à son Athalie, les uns pour plaire à Mme de Maintenon, les autres par ignorance, ou parce que c'étoit la mode de louer cette pièce, Fa récitée à ceux qu'il a cru pouvoir y donner du crédit par leur approbation; et comme il récite mieux qu'aucun comédien, il a séduit les gens les plus capables de bien juger de ces sortes de pièces, lesquels l'ayant lue en particulier imprimée, l'ont d'autant plus sûrement condamnée qu'ils étoient fâchés de l'avoir louée, séduits par le ton important dont l'auteur la leur avoit prononcée. » Nous ne voulons pas reconnaître beaucoup de poids à de pareils témoignages ; mais rapprochés de ce que nous savons d'ailleurs, ils le confirment sur ce point qu'après l'impression surtout Athalie trouva beaucoup de censeurs, et que dans les premières lectures que l'auteur en avait faites elle avait été mieux accueillie. Louis Racine dit dans ses Mémoires^ qu'étonné de voir sa pièce s'éteindre presque dans l'obscurité, le poète s'imaginait avoir manqué son sujet, et que Roileau ne le rassurait un peu qu'en lui affirmant que le public y reviendrait.
Mme de Maintenon, s'il faut en croire la Reaumelle, était de l'avis de Boileau sur Athalie. Malgré les dédains d'une grande partie du public, elle « soutint, dit-il2, que Racine n'avoit rien fait de plus beau. » Quoi qu'il en soit, les représentations
i. Voyez notre tome I, p. 317.
1. Mémoires pour servir à F histoire de Mme de Maintenon, livre VIII, chapitre xv, tome III, p. 190.
NOTICE
à Saint-Cyr et à la cour, mais toujours modestes, et discrètement renfermées dans une classe ou dans une chambre, furent reprises de temps à autre. Il en est question en différentes années, soit du vivant, soit après la mort de Racine. C'était bien le moins d'ailleurs de garder une place pour Jthalie, lorsqu'en ces mêmes années, n'ayant point renoncé aux pièces saintes, on faisait apprendre aux Demoiselles de Saint-Cyr, et jouer en présence du Roi, le Jephté, la Judith, le Jonathas, X1 Ab salon, la Débora, le Saùl, le Joseph, œuvres ou mauvaises ou médiocres de Boyer, de Duché, de Longepierre et de l'abbé Genest.
En 1697, la présence de la jeune princesse de Savoie ranima quelque peu les exercices dramatiques de Saint-Cyr. Le Journal de Dangeau dit à la date du 6 février de cette année :
« La princesse alla à Saint-Cyr, où elle vit jouer la tragédie
à' dthalie. » Lorsque la princesse de Savoie était devenue la duchesse de Bourgogne, on lit dans le même Journal sous la date du 27 février 1699, à Versailles : « L'après-dînée, Monseigneur le duc de Bourgogne et Madame la duchesse de Bourgogne virent chez Mme de Maintenon la représentation à'Jthalie. On avoit fait venir pour cela des Demoiselles de Saint-Cyr, qui la jouèrent fort bien. Le spectacle fut fort touchant et fort agréable ; cela se fit fort en particulier. » On était bien près des derniers jours de Racine. La disgrâce qui lui avait causé un si profond chagrin semblait alors avoir perdu beaucoup de sa rigueur. Cette représentation à' Jthalie en pourrait fournir une preuve.
Ce fut en 1702 qu' Jthalie eut à Versailles son moment le plus brillant, et dont on parla le plus. Dangeau mentionne dans son Journal deux répétitions de cette pièce chez Mme de Maintenon, aux dates du 28 janvier et du 11 février. La duchesse de Bourgogne s'y préparait à jouer devant le Roi. Quelques jours après, les représentations eurent lieu. Il y en eut trois; le Journal de Dangeau en parle ainsi : « Mardi, 14 février 1702, à Versai/les. Madame la duchesse de Bourgogne a joué aujourd'hui, chez Mme de Maintenon, Jthalie. Le R.oi y vint à deux différentes reprises ; mais il n'y put pas demeurer tou jours, parce qu'il avoit beaucoup à travailler avec M. de Pontchartrain. — Jeudi, 2 3 février 1702, à Versailles. Le soir, J. Racine, m 36
ATHALTE.
chez Mme de Maintenon, le Roi vit jouer Athalie à Madame la duchesse de Bourgogne. Le Roi y demeura pendant toute la pièce, qui fut parfaitement bien jouée. Monseigneur, Monseigneur le duc de Bourgogne et Madame y étoient. Monseigneur le duc de Berri y vint sur la fin. — Samedi, 25 février 1702, à Versailles. Le soir, chez Mme de Maintenon, le Roi vit encore jouer Athalie à Madame la duchesse de Bourgogne. Monseigneur, Messeigneurs les ducs de Bourgogne et de Berri, Madame, et Mme la princesse de Conti y étoient. » Le Mercure galant de février 1702 rend compte de ces spectacles de Versailles. Voici les détails qu'il donne (p. 38 1 -3 85) : « On a joué trois fois Athalie de M. Racine, avec tous les ornements et les chœurs mis en musique depuis longtemps par M. Moreau, qui avoit fait ceux à'Esther. Ces chœurs ont été parfaitement bien exécutés par les demoiselles de la musique du Roi. Madame la duchesse de Bourgogne a joué Josabet, avec toute la grâce et tout le bon sens imaginable, et quoique son rang pût lui permettre de faire voir plus de hardiesse qu'une autre, celle qu'elle a fait paroître seulement pour marquer qu'elle étoit maîtresse de son rôle, a toujours été mêlée d'une certaine timidité, que l'on doit nommer plutôt modestie que crainte. Les habits de cette princesse étoient d'une grande magnificence — Monsieur le duc d'Orléans a parfaitement bien joué le rôle d'Abner, et avec une intelligence que l'on n'attrape que lorsque l'on a beaucoup d'esprit. M. le comte d'Ayen a joué [Mathan 4] , et Madame la comtesse sa femme Salomith.... Mme la présidente de Chailly s'est fait admirer dans le rôle d' Athalie, et M. le comte de l'Esparre, second fils de M. le duc de Guiche, qui n'a que sept à huit ans, a charmé dans le personnage du jeune roi Joas. M. de Champeron, qui est encore fort jeune, a très-bien réussi dans le rôle du fils du grand prêtre Joad, et celui de ce grand prêtre a été joué
1 . Le Mercure galant dit Joab ; la correction que nous avons faite était nécessaire, parce qu'il n'y a pas de Joab dans Athalie; en citant l'article du Mercure dans les notes du Journal de Dangeau, on a imprimé Joas, au lieu de Joab, Mais, outre que le comte d'Ayen n'était pas d'âge à jouer le rôle de Joas , ce rôle était, suivant le Mercure, rempli par le jeune comte de l'Esparre. Comme nous savons aussi à qui avaient été confiés ceux d'Abner, de Joad et de Zacharie, il paraît évident que le comte d'Ayen représenta Mathan.
NOTICE
par le sieur Baron, qui, au sentiment de tous ceux qui ont eu l'honneur d'être nommés pour voir jouer cette pièce, qui n'a été représentée que devant très-peu de monde, n'a jamais joué avec plus de force. » Les renseignements que Saint-Simon d onne aussi sur ces divertissements de la cour en 1 702 auraient laissé plus d'incertitude en ce qui concerne les acteurs à'Athalie, parce qu'il mêle les souvenirs des représentations de cette pièce à celui des représentations de quelques autres tragédies, de X Absalori, par exemple, que le Roi récompensa d'une pension de mille livres accordée à Duché son auteur : « Le Roi, dit-il1, vit en grand particulier, mais souvent, et toujours chez Mme de Maintenon, des pièces saintes, comme Absalon, Athalie, etc. Madame la duchesse de Bourgogne, Monsieur le duc d'Orléans, le comte et la comtesse d'Ayen, le jeune comte de Noailles, Mlle de Melun, poussée par les Noailles, y faisoient les principaux personnages, en habits de comédiens fort magnifiques. Le vieux Baron, excellent acteur, les instruisoit et jouoit avec eux, et quelques domestiques de M. de Noailles. Lui et son habile femme étoient les inventeurs et les promoteurs de ces plaisirs intérieurs Il n'y avoit de place que pour quarante spectateurs. Monseigneur, et les deux princes ses fils, Madame la princesse de Conti, Monsieur du Maine, les dames du palais, Mme de Noailles et ses filles y furent les seuls admis. Il n'y eut que deux ou trois courtisans en charge et en familiarité, et pas toujours. Madame y fut admise avec son grand habit de deuil. » S'il faut regarder comme authentique une lettre de Mme de Maintenon au duc de Noailles, publiée par la Beaumelle2, ce que M. Lavallée nous apprendra quand il sera arrivé à la correspondance de cette époque, la duchesse de Bourgogne avait eu quelque peine à obtenir le rôle de Josabet. Cette lettre sans date dans la Beaumelle serait sans doute de la fin de 1701 ou des premiers jours de 1702. Moins suspecte d'altération, elle aurait quelque intérêt, surtout parce qu'elle prouverait le goût très-décidé que Mme de Maintenon avait toujours eu pour Athalie. Nous en citerons la plus grande