Ibidem, tome VI, p. i
ATHALIE
goût de l'Europe ne s'accordaient pas à lui donner la préférence sur presque toutes les autres pièces. On peut condamner le caractère et Faction du grand prêtre Joad , sa conspiration, son fanatisme.... J'avoue qu'en réfléchissant sur cet événement, on peut détester la personne du pontife ; mais on admire l'auteur. » Ailleurs il a donné beaucoup plus de développements à ses objections contre Joad. Il en eut surtout l'esprit obsédé lorsqu'il se mit à composer des tragédies où il se proposait de faire détester l'intolérance : l'une, Olympie, dans laquelle il introduisit un hiérophante, un grand prêtre, d'un caractère aussi accommodant, d'un esprit aussi soumis aux puissances de ce monde, que Joad est intraitable ; l'autre, les Guèbres, qui est un tableau de toutes les abominations des « tyrans sacrés, » et montre l'exemple consolant d'un empereur dont la puissance met un frein aux crimes des persécuteurs et des fanatiques. Il avait sans doute assez de goût pour sentir que, malgré la cause meilleure qu'il se flattait de défendre sur le théâtre, il ne pouvait pas tout à fait égaler la force et l'éloquence de Racine ; et peut-être cette conscience de son infériorité redoublait-elle sa mauvaise humeur contre Joad. A une époque où probablement il commençait à méditer son Olympie, le 10 mai 1761, il écrivait à M. de Cideville : « Athalie, qui est le chef-d'œuvre de la belle poésie, n'en est pas moins le chef-d'œuvre du fanatisme. Il me semble que Grégoire VII et Innocent IV ressemblent à Joad, comme Ravaillac ressemble à Damiens. Il me souvient d'un poëme intitulé la Pucelle.... Il y a dans ce poëme une petite liste des assassins sacrés, pas si petite pourtant ; elle finit ainsi :
Et Mérobad , assassin d'Itobad , Et Benadad, et la reine Athalie Si méchamment mise à mort par Joad*. »
L'année suivante, dans une lettre du 8 février à Mme de Fontaine, il lui annonçait la prochaine représentation tfOlrmpte, à laquelle il donnait alors le nom de Cas sandre : « Je ne vois pas ce qui empêcherait, disait-il, de jouer Cassandre vers la
mi-carême Je vous avoue que je me meurs d'envie de voir
sur le théâtre un prêtre bon homme, qui sera le contraire du fa-
NOTICE
natique Joad, qui me fait chérir la personne d'Athalie1. » Lorsqu'il imprima son Oljmpie, il ne manqua pas d'y insérer une longue note sur un des vers de la pièce, où il fit ressortir les excellentes leçons que donnait le rôle de son hiérophante, n'épargna pas le blâme au caractère de Joad, et cette fois même commença à insinuer contre la pièce de Racine quelques autres critiques. Il cherchait par exemple à jeter du ridicule sur toute cette histoire d'Athalie, en calculant l'âge que devait avoir cette vieille reine, et qui ne pouvait pas, selon lui, être au-dessous de cent six ans ; calcul de fantaisie, qu'il a souvent depuis répété. Voici comment se terminait sa note : « J'admire, comme je le dois, la difficulté surmontée dans la tragédie à\4thalie, la force, la pompe, l'élégance de la versification, le beau contraste du guerrier Abner et du prêtre Mathan. J'excuse la faiblesse du rôle de Josabet ; j'excuse quelques longueurs ; mais je crois que si un roi avait dans ses États un homme tel que Joad, il ferait fort bien de l'enfermer2. » C'est en parlant de cette note, pour l'expliquer et la justifier, qu'il disait à M. de Cideville, dans une lettre du 4 juin 1763 : « J'avais dès longtemps assez d'antipathie contre le rôle de Joad.... Je sais bien qu'en supposant qu'Athalie voulait tuer son petit-fils, le seul rejeton de sa famille, Joad avait raison ; mais comment imaginer qu'une vieille centenaire veuille égorger son petit-fils, pour se venger de ce qu'on a tué tous ses frères et tous ses enfants? Cela est absurde :
Quodcuinque ostendis mihi sic, incredulus odi.
Le public n'y fait pas réflexion ; il ne sait pas sa sainte Écriture. Racine l'a trompé avec art; mais, au fond, il résulte que Joad est du plus mauvais exemple. Qui voudrait avoir un tel archevêque3 ? »
Quelques années plus tard (1769) parurent les Guèbres. Voltaire se laissait de plus en plus entraîner sur la pente où il s'était lancé, et finissait par ne plus rien trouver de bon dans la composition de la tragédie de Racine, ne faisant grâce qu'à la belle