OEwres de Voltaire, tome IX, p
NOTICE
seigneur anglais. On a dans ce sens une lettre du cardinal de Bernis de 1770 et une lettre de d'Alembert de 1 769 2. Celui-ci disait : « Je suis depuis longtemps entièrement de votre avis sur Athalie. J'ai toujours regardé cette pièce comme un chefd'œuvre de versification, et comme une très-belle tragédie de collège. Je n'y trouve ni action ni intérêt ; on ne s'y soucie de personne.... Je suis persuadé que les idées de religion dont nous sommes imbus dès l'enfance contribuent, sans que nous nous en apercevions, au peu d'intérêt qui soutient cette pièce, et que si on changeait les noms, et que Joad fût un prêtre de Jupiter ou d'Isis, et Athalie une reine de Perse ou d'Égypte, cette pièce
serait bien froide au théâtre Je crois en général (et je vais
peut-être dire un blasphème) que c'est plutôt l'art de la versification que celui du théâtre qu'il faut apprendre chez Racine. J'en connais à qui je donnerais un plus grand éloge, mais ils n'ont pas l'honneur d'être morts. » Était-ce à cette conclusion que l'auteur des Guèbres avait voulu amener ses admirateurs? Quoi qu'à cet égard on puisse penser, nous venons d'entendre quels barbares jugements sur Athalie et sur le théâtre de Racine tout entier il avait encouragés et provoqués, laissant contredire, contredisant lui-même son ancienne admiration. D'Alembert avait fait une belle découverte, lorsqu'il avait cru reconnaître que le sentiment religieux contribuait quelque peu à l'intérêt d'une pièce uniquement fondée sur la religion, tout animée de son esprit ! Faites de Joad un prêtre de Jupiter, la tragédie de Racine, dit d'Alembert, restera bien froide. Nous le croyons sans peine. A une critique si puérile, et qui, sans le vouloir, prouve contre elle-même, nous ne saurions mieux faire que d'opposer quelques passages d'une autre critique aussi vraie qu'élevée. On y trouve la réponse à plus d'une objection. Voici comment M. Sainte-Beuve a parlé 8 Athalie dans le chapitre xi du livre VI de Port-Royal : « Le grand personnage ou plutôt l'unique d'At/ialie, depuis le premier vers jusqu'au dernier, c'est Dieu. Dieu est là, au-dessus du grand prêtre et de l'enfant, et à chaque point de cette simple et forte histoire... ; il y est invisible, immuable, partout senti Cette unité, cette omni-
I. OEuvres de Voltaire , tome LXVI, p. 178. 3. Ibidem, p. io5.
AÏHALIE.
potence du personnage éternel, bien loin d'anéantir le drame, de le réduire à l'hymne continu, devient l'action dramatique elle-même, et, en planant sur tous, elle se manifeste par tous, se distribue et se réfléchit en eux selon les caractères propres à
chacun C'est tellement cet invisible qui domine dams Athalie,
l'intérêt y vient tellement d'autre part que des hommes, bien que ces hommes y remplissent si admirablement le rôle qui leur est à chacun assigné, que le personnage intéressant du drame, l'enfant miraculeux et saint, Joas, est, à un moment capital,
brisé lui-même et flétri comme exprès en sa fleur d'espérance
Qu'est-ce que Joas devant l'Éternel?... Le temple juif vu par l'œil chrétien, le culte juif attendri par l'idée chrétienne si abondamment semée aux détails de la pièce.... voilà bien le sens Athalie.
« Athalie, Comme art, égale tout. Le sentiment de l'Éternel, que j'ai marqué le dominant, et l'unique de la pièce, est si bien conçu et exprimé par l'âme et par l'art à la fois , que ceux mêmes qui ne croiraient pas seraient pris non moins puissamment par ce seul côté de l'art, pour peu qu'ils y fussent accessibles.... Athalie est belle comme Y OEdipe-Roi, avec le vrai Dieu de plus i. » Envisagée au point de vue où le critique pénétrant s'est placé, où auraient dû se placer Voltaire et d'Alembert, n'eussent-ils cherché que « le côté de l'art » dont parle M. Sainte-Beuve, Athalie échappe aux reproches que le dix-huitième siècle ne lui adressait que pour les faire retomber sur les livres saints. Puisque ces livres seuls ont inspiré Racine, c'est en les acceptant qu'il faut juger Athalie. Voltaire était surtout irrité par le caractère de Joad. Le fanatisme séditieux, la férocité, la perfidie dont il l'accuse prennent une autre couleur et d'autres noms, dès qu'avec Racine on voit dans ce pontife le vengeur, le libérateur que Dieu arme et autorise* Dans la note que Racine a laissée parmi ses manuscrits pour justifier l'équivoque du grand prêtre2, il est clair, par les