‹ Œuvres; (volume 2)Chapitre 406 sur 493 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

Plus méchant qu'Athalie, à toute heure l'assiège,

Mathan , de nos autels infâme déserteur ,

Et de toute vertu zélé persécuteur.

C'est peu que le front ceint d'une mitre étrangère ,

Ce lévite à Baal prête son ministère 1 : 40

Ce temple l'importune , et son impiété

Voudroit anéantir le Dieu qu'il a quitté.

Pour vous perdre il n'est point de ressorts qu'il n'invente ;

Quelquefois il vous plaint, souvent même il vous vante 2 ;

1. Mathan est nommé dans l'Écriture comme prêtre de Baal : « Mathan <f quoque sacerdotem Baal occiderunt coram altari » [livre IF des Rois, xi, 18); « Mathan quoque sacerdotem Baal interfecerunt ante aras » (livre II des Paralipomènes, xxm, 17). — Racine a supposé qu'il avait été autrefois lévite ou sacrificateur. Le caractère d'apostat tracé avec tant d'énergie dans la personne de ce prêtre de Baal est, en ce qui le concerne, tout entier de l'invention du poète. Mais, dans ses Notes manuscrites sur Athalie, Racine a rassemblé quelques passages des livres saints qui montrent que l'apostasie put souvent être reprochée aux prêtres : « Prêtres apostats. Mathan. Voyez Ezéchiel, chapitre vin, idolâtrie des prêtres. — « Ad iracundiam me provocaverunt, ipsi et « reges eorum — et sacerdotes eorum.... jEdificaverunt excelsa Baal. » Jérémic, chapitre xxxii, verset 34- (Il eut fallu dire « versets 32 et 35; » la citation n'est pas d'ailleurs tout à fait textuelle.) — « Et in prophetis Jérusalem « vidi similitudinem adulterantium. » Jérémie, chapitre xxm, verset 14. — (Ibidem) verset 27 : a Qui volunt facere ut obliviscatur populus nominis mei,... a sicut obliti sunt patres eorum nominis mei propter Baal. — Ejicient ossa

« regum Juda — et ossa prophetarum Et expandent ea ad solem et lunam

a et omnem militiam cœli, quœ.... adoraverunt , etc. » Jérémie, chapitre vm (versets 1 et 2). »

2. Var. Pour vous perdre il n'est point de ressorts qu'il ne joue ;

Quelquefois il vous plaint, souvent même il vous loue. (1691) — Dans les Sentiments de V Académie on trouve la remarque suivante sur cette variante, et sur les deux vers qui sont devenus le texte définitif: a On ne peut dire jouer des ressorts ; car ce sont les ressorts qui jouent : on ne les joue point. On a mis dans quelques éditions : il n'est point de ressorts qu'il n'invente. La correction est foible ; et il vous vante, qu'on a substitué à il vous loue, pour la rime, n'est ni noble ni aussi expressif que il vous loue. » — Racine avait fait le changement dès l'édition de 1692, « parce qu'on ne dit point, comme le fait remarquer Louis R.acine dans ses Notes sur la langue : jouer des ressorts, mais faire jouer des ressorts. » Les éditions de 1 702 (Amsterdam) et de 1736 ont repris la première leçon : ne joue et loue. — Racine s'est peut-être souvenu de ce passage de Tacite (Fie d'Jgricola, chapitre xli ), que Louis Racine, dans ses Remarques sur Athalie, n'a pas omis de citer : « Pessimum inimicorum genus, laudantes. »

ATHALIE

Il affecte pour vous une fausse douceur , 4 5

Et par là de son fiel colorant la noirceur ,

Tantôt à cette reine il vous peint redoutable ,

Tantôt, voyant pour l'or sa soif insatiable ,

Il lui feint qu'en un lieu que vous seul connoissez ,

Vous cachez des trésors par David amassés. bo

Enfin depuis deux jours la superbe Athalie

Dans un sombre chagrin paroît ensevelie.

Je l'observois hier, et je voyois ses yeux

Lancer sur le lieu saint des regards furieux ,

Comme si dans le fond de ce vaste édifice 5 5

Dieu cachoit un vengeur armé pour son supplice.

Croyez-moi, plus j'y pense, et moins je puis douter

Que sur vous son courroux ne soit prêt d'éclater;

Et que de Jézabel la fille sanguinaire 1

Ne vienne attaquer Dieu jusqu'en son sanctuaire. 60

JOAD

Celui qui met un frein à la fureur des flots

Sait aussi des méchants arrêter les complots.

Soumis avec respect à sa volonté sainte ,

Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte2 .

1. Il est dit au livre IV des Rois, vin, 26, qu' Athalie était fille d'Amri, roi d'Israël; mais il faut entendre petite-fille. Au verset 18 du même chapitre, on lit qu'elle était fille d'Achab (fils d'Amri) . Celui-ci avait pour femme Jézabel, fille d'Ethbaal, roi de Sidon (livre III des Rois, xvi, 3i).

2. Voltaire a dit dans le Dictionnaire philosophique, Art dramatique (tome XXVII des OEuvres, p. 98 et 99) : « On a imprimé avec quelque fondement que Racine avait imité dans cette pièce plusieurs endroits de la tragédie de la Ligue faite par le conseiller d'État Matthieu, historiographe de France sous Henri IV.... Constance dit dans la tragédie de Matthieu :

Je redoute mon Dieu, c'est lui seul que je crains. »

A la suite de ce vers, Voltaire en cite quelques autres, que nous rapprochons ci-après des vers 646-648 à? Athalie. Il ajoute : « Le plagiat paraît sensible, et cependant ce n'en est point un ; rien n'est plus naturel que d'avoir les mêmes idées sur le même sujet. » Il faut certainement écarter le mot de plagiat ; mais il paraît probable que Racine s'est souvenu de quelques vers qu'il avait sans doute notés dans une pièce où l'on trouve parfois des traits assez énergiques. Cette pièce a pour titre: le Triomphe de la Ligue, tragœdie nouvelle, à Leyde,

Page 1