ACTE III, SCÈNE I
Je veux que d'ennemis partout enveloppée ,
Rome rappelle en vain le secours de Pompée.
Le Parthe, des Romains comme moi la terreur,
Consent de succéder à ma juste fureur ; 8 5 o
Prêt d'unir avec moi sa haine et sa famille ,
Il me demande un fils pour époux à sa fille.
Cet honneur vous regarde, et j'ai fait choix de vous,
Pharnace : allez , soyez ce bienheureux époux .
Demain, sans différer, je prétends que l'Aurore 8 55
Découvre mes vaisseaux déjà loin du Bosphore.
Vous que rien n'y retient , partez dès ce moment ,
Et méritez mon choix par votre empressement.
Achevez cet hymen; et repassant l'Euphrate,
Faites voir à l'Asie un autre Mithridate. 8tio
Que nos tyrans communs en pâlissent d'effroi ,
Et que le bruit à Rome en vienne jusqu'à moi.
PHARNACE
Seigneur, je ne vous puis déguiser ma surprise.
J'écoute avec transport cette grande entreprise ;
Je l'admire ; et jamais un plus hardi dessein 865
Ne mit à des vaincus les armes à la main.
Surtout j'admire en vous ce cœur infatigable
Qui semble s'affermir sous le faix qui l'accable1.
Mais si j'ose parler avec sincérité,
En êtes -vous réduit à cette extrémité ? 870
Pourquoi tenter si loin des courses inutiles ,
Quand vos États encor vous offrent tant d'asiles ,
Et vouloir affronter des travaux infinis ,
Dignes plutôt d'un chef de malheureux bannis
Que d'un roi qui naguère , avec quelque apparence , 875
De l'aurore au couchant portoit son espérance ,
1 . « Attritae jam omnes validissimi regni vires erant ; sed animus malis auge- « batur, » (Florus, livre III, chapitre v.)
M1ÏHR1D ATE.
Fondoit sur trente Etats son trône florissant 1 , Dont le débris est même un empire puissant ? Vous seul , Seigneur, vous seul , après quarante années , Pouvez encor lutter contre les destinées. 880 Implacable ennemi de Rome et du repos , Comptez-vous vos soldats pour autant de héros ? Pensez-vous que ces cœurs , tremblants de leur défaite , Fatigués d'une longue et pénible retraite , Cherchent avidement sous un ciel étranger 8 8 *>
La mort , et le travail pire que le danger ? Vaincus plus d'une fois aux yeux de la patrie , Soutiendront -ils ailleurs un vainqueur en furie ? Sera-t-il moins terrible , et le vaincront-ils mieux Dans le sein de sa ville , à l'aspect de ses dieux ? 890 Le Parthe vous recherche et vous demande un gendre. Mais ce Parthe , Seigneur, ardent à nous défendre Lorsque tout l'univers sembloit nous protéger, D'un gendre sans appui voudra-t-il se charger ? M'en irai-je moi seul , rebut de la fortune , 895 Essuyer l'inconstance au Parthe si commune ; Et peut-être , pour fruit d'un téméraire amour, Exposer votre nom au mépris de sa cour 2 ? Du moins , s'il faut céder, si contre notre usage Il faut d'un suppliant emprunter le visage , 900 Sans m' envoyer du Parthe embrasser les genoux , Sans vous-même implorer des rois moindres que vous , Ne pourrions -nous pas prendre une plus sûre voie ? Jetons-nous dans lts bras qu'on nous tend avec joie 3 .
1. Var. Fondoit sur trente États son règne florissant. (1673-87)
— Racine donnait, ce semble, au mot règne, dans cette leçon, le sens du latin regnum, « royaume. »