ACTE III, SCÈNE I
Rome en votre faveur facile à s'apaiser1 90 5
XIPHARÈS
Rome , mon frère ! O ciel! qu'osez-vous proposer?
Vous voulez que le Roi s'abaisse et s'humilie?
Qu'il démente en un jour tout le cours de sa vie?
Qu'il se fie aux Romains , et subisse des lois
Dont il a quarante ans défendu tous les rois ? 910
Continuez , Seigneur : tout vaincu que vous êtes ,
La guerre , les périls sont vos seules retraites.
Rome poursuit en vous un ennemi fatal,
Plus conjuré contre elle et plus craint qu'Annibal.
Tout couvert de son sang , quoi que vous puissiez faire ,
N'en attendez jamais qu'une paix sanguinaire ,
Telle qu'en un seul jour un ordre de vos mains
La donna dans l'Asie à cent mille Romains 2 .
Toutefois épargnez votre tête sacrée. Vous-même n'allez point, de contrée en contrée, 920
1 . L'édition de Geoffroy et celle de M. Aimé-Martin changent ce vers ainsi ':
Rome en notre faveur facile à s'apaiser
— Dans la tragédie de la Calprenède, Pharnace dit aussi à Mithridate :
Cette reine du monde, à vaincre accoutumée ,
Se vainc par la douceur mieux que par une armée ,
Implorez la merci de ce peuple clément.
(La Mort de Mithridate, acte IV, scène m.)
2. Voyez Appien (Guerre de Mithridate, chapitres xxu et xxiu). — Cicéron (Discours sur la loi Manilia, chapitre m) a parlé aussi de cet ordre cruel donné par Mithridate : « Uno die, tota Asia, tôt in civitatihus, uno nuntio atque una « literarnm signiheatione cives Romanos necandos trucidandosque denotavit. »
— La Calprenède a fait usage du même souvenir, mais dans des vers dont la mollesse contraste singulièrement avec l'énergie de ceux de Racine. Aux conseils pusillanimes de Pharnace, qui lui fait espérer la paix, Mithridate répond :
J'ai versé trop souvent le sang de cette ville , Et celles de l'Asie en ont assez reçu Pour étouffer l'espoir que j'en aurois conçu. Cent mille citoyens de qui la destinée
Se finit dans le cours d'une seule journée
Et mille autres témoins d'une sanglante haine Ne me peuvent laisser qu'une espérance vaiue.
(La Mort de Mithridate, acte IV, scène ni.)
MITHRIDATË.
Montrer aux nations Mithridate détruit ,
Et de votre grand nom diminuer le bruit.
Votre vengeance est juste , il la faut entreprendre :
Brûlez le Gapitole, et mettez Rome en cendre.
Mais c'est assez pour vous d'en ouvrir les chemins : 925
Faites porter ce feu par de plus jeunes mains ;
Et tandis que l'Asie occupera Pharnace ,
De cette autre entreprise honorez mon audace.
Commandez : laissez-nous , de votre nom suivis ,
Justifier partout que nous sommes vos fils. 930
Embrasez par nos mains le couchant et l'aurore ;
Remplissez l'univers , sans sortir du Bosphore ;
Que les Romains , pressés de l'un à l'autre bout ,
Doutent où vous serez, et vous trouvent partout.
Dès ce même moment ordonnez que je parte. 935 Ici tout vous retient; et moi, tout m'en écarte. Et si ce grand dessein surpasse ma valeur , Du moins ce désespoir convient à mon malheur. Trop heureux d'avancer la fin de ma misère ,
J'irai j'effacerai le crime de ma mère , 940
Seigneur. Vous m'en voyez rougir à vos genoux;
J'ai honte de me voir si peu digne de vous ;
Tout mon sang doit laver une tache si noire.
Mais je cherche un trépas utile à votre gloire ;
Et Rome, unique objet d'un désespoir si beau, 945
Du fils de Mithridate est le digne tombeau.
MITHRIDATE, se levant.
Mon fils, ne parlons plus d'une mère infidèle.
Votre père est content, il connoît votre zèle,
Et ne vous verra point affronter de danger
Qu'avec vous son amour ne veuille partager. 9^0
Vous me suivrez : je veux que rien ne nous sépare;
Et vous, à m'obéir, Prince, qu'on se prépare.
Les vaisseaux sont tout prêts. J'ai moi-même ordonné