ACTE I, SCÈNE I
Les cieux par lui fermés et devenus d'airain1, Et la terre trois ans sans pluie et sans rosée, Les morts se ranimants à la voix d'Elisée2: Reconnoissez , Abner, à ces traits éclatants, 12 5
Un Dieu tel aujourd'hui qu'il fut dans tous les temps : Il sait, quand il lui plaît, faire éclater sa gloire : Et son peuple est toujours présent à sa mémoire.
ABNER
Mais où sont ces honneurs à David tant promis ' ,
Et prédits même encore à Salomon son fils ? 1 3 o
Hélas ! nous espérions que de leur race heureuse
Devoit sortir de rois une suite nombreuse ;
Que sur toute tribu , sur toute nation ,
L'un d'eux établiroit sa domination ,
I . « In diebus Elise in Israël, quando clausura est cœlura annis tribus et a mensibus sex — » [Evangile de saint Luc, îv, 25.)
i. Les éditions de 1691, 1692 et 1697 s'accordent à mettre à la fin de ce vers un point et virgule, et non un point d'interrogation. Le point d'interrogation est à la fin du vers 110. M. Aimé-Martin, et, à son exemple, plusieurs éditeurs modernes, mettent une virgule après le vers no, un point d'interrogation après le vers 124 : ce qui change le sens. — La résurrection du fils de la Sunamite, obtenue par les prières d'Elisée, est racontée au livre IV des Rois, iv, 20-36.
3. « Ubi sunt misericordiœ tua? antiquae, Domine, sicut jurasti David in veri- « tate tua? » [Psaume lxxxviii, 5o.) — Il y aurait beaucoup d'autres citations à faire des livres saints. Racine a recueilli les plus importantes dans ses Notes manuscrites sur Athalie : a Promesse de l'éternité du trône en faveur deSalomon, iReg., chapitre vu, verset i3. Et I Paralip., chapitre xvn, versets 12 etseq. — Psaume lxxi tout en faveur de Salomon. — Psaume Dixit Dominus [c'est le cixe) ; Misericordias [c'est le Lxxxvme) ; et Mémento [c'est le cxxxie). — Et I Paralip., chapitre xxvm. » Pour marquer la perpétuité de la race de David jusqu'au Messie, Racine ajoute : « Jéchonias eut Assir, Assir eut Salathiel, et celui-ci Zorobabel. Quand Jérémie (xxn, 3o) appelle Jéchonias virum sterilem, c'est à dit e : « dont les enfants n'ont point régné ; » car le même Jérémie parle ailleurs de la postérité de Jéchonias. » — On peut croire aussi que la note suivante se rapportait aux mêmes vers : « Nul Israélite ne pouvoit être roi qu'il ne fût de la maison de David et de la race de Salomon. Et c'est de cette race qu'on attendoit le Messie. Tabnud. (Lich., tome II, p. 3.) » On lit en effet à la page de Lightfoot indiquée par Racine : s Neminem Israelitarumregemfuturum a qui non e domo Davidis et Salomonis prosapia fuerit. Talnaid in Sanhédrin, « cap. x. Ideoque Regem Messiam ex ea prosapia exspectabant. »
Feroit cesser partout la discorde et la guerre , i 3 5
Et verroit à ses pieds tous les rois de la terre 1 .
JOAD
Aux promesses du ciel pourquoi renoncez-vous ?
ABNER
Ce roi fils de David , où le chercherons-nous ?
Le ciel même peut-il réparer les ruines 2
De cet arbre séché jusque dans ses racines? 1 40
Athalie étouffa l'enfant même au berceau .
Les morts , après huit ans , sortent-ils du tombeau ?
Ah ! si dans sa fureur elle s'étoit trompée ;
Si du sang de nos rois quelque goutte échappée
JOAD
Hé bien î que feriez- vous ?
ABNER
O jour heureux pour moi !
De quelle ardeur j'irois reconnoître mon roi ! Doutez-vous qu'à ses pieds nos tribus empressées.... Mais pourquoi me flatter de ces vaines pensées ? Déplorable héritier de ces rois triomphants , Okosias restoit seul avec ses enfants. 1 5o
Par les traits de Jéhu je vis percer le père ; Vous avez vu les fils massacrés par la mère.
JOAD
Je ne m'explique point. Mais quand l'astre du jour
1. On pourrait citer ici de nombreux passages de l'Ecriture, tels que ceux-ci : « Dabo tibi gentes hereditatem tuain, et possessionem tuam terminos terrae. » {Psaume il, 8.) — « Et adorabunt eum omnes reges terrae; omnes gentes a servient ei. » {Psaume lxxi, il.)
2. « Quelques-uns ont douté qu'on pût dire, même poétiquement, les ruines d'un arbre. » {Sentiments de V Académie.) En ne se prononçant pas sur un doute si étrange, l'Académie semble beaucoup trop l'approuver. Voltaire n'a pas eu le même scrupule, puisqu'il a dans sa Henriade (chant VII) imité Racine, un peu plus même qu'il n'était permis :
Un faible rejeton sort entre les ruines
De cet arbre fécond coupé dans ses racines.