‹ Œuvres; (volume 2)Chapitre 430 sur 493 · ACTE II, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE V

De toutes parts pressé par un puissant voisin 1 ,

Que j'ai su soulever contre cet assassin,

Il me laisse en ces lieux souveraine maîtresse.

Je jouissois en paix du fruit de ma sagesse;

Mais un trouble importun vient, depuis quelques jours,

De mes prospérités interrompre le cours.

Un songe (me devrois-je inquiéter d'un songe?)

Entretient dans mon cœur un chagrin qui le ronge.

Je l'évite partout, partout il me poursuit.

C'étoit pendant l'horreur d'une profonde nuit . 490 Ma mère Jézabel devant moi s'est montrée , Comme au jour de sa mort pompeusement parée. Ses malheurs n'avoient point abattu sa fierté ; Même elle avoit encor cet éclat emprunté Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage2, 495 Pour réparer des ans l'irréparable outrage. « Tremble, m'a-t-elle dit, fille digne de moi. Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi. Je te plains de tomber dans ses mains redoutables , Ma fille. » En achevant ces mots épouvantables, 5oo Son ombre vers mon lit a paru se baisser ; Et moi, je lui tendois les mains pour l'embrasser. Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange D'os et de chair meurtris , et traînés dans la fange , Des lambeaux pleins de sang , et des membres affreux Que des chiens dévorants se disputoient entre eux 8.

1 Ce puissant voisin est Hazaël , roi de Syrie. Voyez le livre IV des Rois,

2. Le jour où Jézabel fut mise à mort, elle se para, et peignit son visage, lorsqu'elle apprit l'arrivée de Jéhu : « Venitque Jehu in Jezraël. Porro Jezabe), oc introitu ejus audito, depinxit oculos suos stibio, et ornavit caput suum, et « respexit per fenestram. » (Livre IF des Rois, ix, 3o.) Suivant quelquesuns, Jézabel espérait toucher son ennemi; suivant d'autres, elle ne voulait que montrer son courage et son dédain du danger.

3. Voyez ci-dessus, à la page 612, les versets 35 et 36 du chapitre ix du livre IV des Rois , cités à la note 2 sur le vers 118.

634 ATHALIE

Â.BNER.

Grand Dieu !

athalie.

Dans ce désordre à mes yeux se présente Un jeune enfant couvert d'une robe éclatante , Tels1 qu'on voit des Hébreux les prêtres revêtus. Sa vue a ranimé mes esprits abattus. 5 1 o

Mais lorsque revenant de mon trouble funeste , J'admirois sa douceur, son air noble et modeste , J'ai senti tout à coup un homicide acier, Que le traître en mon sein a plongé tout entier. De tant d'objets divers le bizarre assemblage 5 1 5

Peut-être du hasard vous paroît un ouvrage. Moi-même quelque temps , honteuse de ma peur, Je l'ai pris pour l'effet d'une sombre vapeur. Mais de ce souvenir mon âme possédée A deux fois en dormant revu la même idée 2 : 5 1 o

Deux fois mes tristes yeux se sont vu retracer Ce même enfant toujours tout prêt à me percer. Lasse enfin des horreurs dont j'étois poursuivie, J'allois prier Baal de veiller sur ma vie , Et chercher du repos au pied de ses autels. 5a 5

Que ne peut la frayeur sur l'esprit des mortels? Dans le temple des Juifs un instinct m'a poussée , Et d'apaiser leur Dieu j'ai conçu la pensée :

1 . a II faut tel au singulier, ou dire : Tels on voit des. ...» {Sentiments de V Académie?)— Racine a cru qu'on pouvait traduire par tels que le quales des Latins.

2. Idée a dans ce vers son sens étymologique de forme, apparence , image. L'Académie dit que la plupart ont blâmé cette expression. Elle est pourtant excellente dans le style poétique, et consacrée autrefois par l'usage. Corneille a dit, dans la Suivante (acte I, scène m, vers 145 et 146) :

Le sommeil n'oseroit me peindre une autre idée ; J'en ai l'esprit rempli, j'en ai l'âme obsédée;

et dans le Menteur (acte IV, scène I, vers iog3 et 1094) :

J'en puis voir sa fenêtre, et de sa chère idée Mon âme à cet aspect sera mieux possédée.

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