‹ Œuvres; (volume 2)Chapitre 431 sur 493 · ACTE II, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE V

J'ai cru que des présents calmeroient son courroux, Que ce Dieu , quel qu'il soit, en deviendroit plus doux. Pontife de Baal, excusez ma foiblesse.

J'entre : le peuple fuit , le sacrifice cesse , Le grand prêtre vers moi s'avance avec fureur. Pendant qu'il me parloit , ô surprise ! ô terreur ! J'ai vu ce même enfant dont je suis menacée , 5 3 5

Tel qu'un songe effrayant l'a peint à ma pensée 1 . Je l'ai vu : son même air, son même habit de lin , Sa démarche, ses yeux, et tous ses traits enfin. C'est lui-même. Il marchoit à côté du grand prêtre; Mais bientôt à ma vue on Fa fait disparoitre. 540 Voilà quel trouble ici m'oblige à m'arrêter, Et sur quoi j'ai voulu tous deux vous consulter. Que présage , Mathan , ce prodige incroyable ?

MATH AN

Ce songe et ce rapport, tout me semble effroyable.

ATHALIE

Mais cet enfant fatal , Abner, vous l'avez vu : 545 Quel est-il? De quel sang? Et de quelle tribu?

ABNER

Deux enfants à l'autel prêtoient leur ministère. L'un est fils de Joad, Josabet est sa mère. L'autre m'est inconnu .

MATHAN

Pourquoi délibérer?

De tous les deux , Madame , il se faut assurer. 5 5o

Vous savez pour Joad mes égards , mes mesures 2 ;

1 . « Ceci a quelque ressemblance à ce que rapporte Josèphe de la surprise d'Alexandre, lorsque voyant le grand prêtre des Juifs qui venoit au-devant de lui, revêtu de ses habits pontificaux, il reconnut le même objet qu'il avoit vu dans un songe. » (Louis Racine, Remarques sur Athalie.) Le récit de Josèphe est au livre XI des Antiquités judaïques, chapitre vm, 5. Il semble bien que Racine s'en est souvenu.

2. « On dit bien les égards, mais non pas les mesures de quelqu'un pour

Que je ne cherche point à venger mes injures , Que la seule équité règne en tous mes avis; Mais lui-même après tout , fût-ce son propre fils , Voudroit-il un moment laisser vivre un coupable ? 5 5 5

ABNER

De quel crime un enfant peut-il être capable ?

MATH AN

Le ciel nous le fait voir un poignard à la main : Le ciel est juste et sage, et ne fait rien en vain. Que cherchez-vous de plus ?

ABNER

Mais , sur la foi d'un songe , Dans le sang d'un enfant voulez-vous qu'on se plonge? Vous ne savez encor de quel père il est né , Quel il est.

MATHAN

On le craint , tout est examiné.

A d'illustres parents s'il doit son origine , La splendeur de son sort doit hâter sa ruine. Dans le vulgaire obscur si le sort l'a placé , 5 6 5

Qu'importe qu'au hasard un sang vil soit versé ? Est-ce aux rois à garder cette lente justice? Leur sûreté souvent dépend d'un prompt supplice. N'allons point les gêner d'un soin embarrassant. Dès qu'on leur est suspect, on n'est plus innocent *. 670

une personne. » (Sentiments de l'Académie.) — Mes mesures, dans le sens de ma conduite prudente, mesurée, est une expression si claire, si conforme à l'analogie, et si vive, que, s'il n'y en a point d'autre exemple avant Racine , elle méritait de passer dans la langue.

1. Louis Racine, dans ses Remarques sur Athalie, dit : « Cette maxime que dès qu'on est suspect aux rois on n'est point innocent, se trouve dans le Prince de Balzac. » Cela donnerait à croire qu'elle s'y trouve textuellement; ce qui n'est pas. Il est seulement vrai que les chapitres clxxiii-clxxvi du Prince développent une politique qui ressemble beaucoup à celle de Mathan. On y remarque ce trait qui ne déparerait pas les conseils donnés à Athalie par le prêtre de Baal : « Il faut que la prudence soulage la justice de beaucoup de choses. »

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