ACTE V, SCÈNE II
Quand vous périrez tous , en périra-t-il moins ? Dieu vous ordonne-t-il de tenter l'impossible ? Pour obéir aux lois d'un tyran inflexible , Moïse , par sa mère au Nil abandonné , Se vit presque en naissant à périr condamné ; Mais Dieu le conservant contre toute espérance , Fit par le tyran même élever son enfance. Qui sait ce qu'il réserve à votre Eliacin , Et si lui préparant un semblable destin , Il n'a point de pitié déjà rendu capable De nos malheureux rois l'homicide implacable ? Du moins , et Josabet , comme moi , l'a pu voir , Tantôt à son aspect je l'ai vu 1 s'émouvoir ; J'ai vu de son courroux tomber la violence. Princesse , en ce péril vous gardez le silence ? Hé quoi? pour un enfant qui vous est étranger Souffrez-vous que sans fruit Joad laisse égorger Vous, son fils , tout ce peuple, et que le feu dévore Le seul lieu sur la terre où Dieu veut qu'on l'adore ? Que feriez-vous de plus, si des rois vos aïeux 1625 Ce jeune enfant étoit un reste précieux ?
JOSABET, tout bas à Joad2.
Pour le sang de ses rois vous voyez sa tendresse : Que ne lui parlez-vous?
JOAD
Il n'est pas temps, Princesse.
ABNER
Le temps est cher, Seigneur, plus que vous ne pensez. Tandis qu'à me répondre ici vous balancez , 1 6 3 o
1 . « Il faut je l'ai vue en parlant d'Athalie ; on a condamné tout d'une voix je Pai vu. » {Sentiments de V Académie .) Mais voyez ci-dessus, p. 142, note 1; p. 375, note 1; et levers 1106 d'Esther, p. 53o.
2. Dans l'édition de 173b et dans la plupart des suivantes : a bas a Joad. » Nous avons déjà remarqué dans plusieurs autres endroits un semblable changement. Il paraît qu'on ne trouvait point tout bas d'un style assez noble.
694 ATHALIE
Math an près d'Athalie étincelant de rage ,
Demande le signal et presse le carnage.
Faut-il que je me jette à vos sacrés genoux?
Au nom du lieu si saint qui n'est ouvert qu'à vous 1 ,
Lieu terrible où de Dieu la majesté repose , 1 6 3 5
Quelque dure que soit la loi qu'on vous impose ,
De ce coup imprévu songeons à nous parer.
Donnez-moi seulement le temps de respirer.
Demain , dès cette nuit , je prendrai des mesures
Pour assurer le temple et venger ses injures. 1640
Mais je vois que mes pleurs et que mes vains discours
Pour vous persuader sont un foible secours :
Votre austère vertu n'en peut être frappée.
Hé bien! trouvez-moi donc quelque arme, quelque épée;
Et qu'aux portes du temple, où l'ennemi m'attend, 1645
Abner puisse du moins mourir en combattant.
JOAD
Je me rends. Vous m'ouvrez un avis que j'embrasse.
De tant de maux, Abner, détournons la menace.
Il est vrai, de David un trésor est resté.
La garde en fut commise à ma fidélité. 1 6 5 o
C'étoit des tristes Juifs l'espérance dernière ,
Que mes soins vigilants cachoient à la lumière.
Mais puisqu'à votre reine il faut le découvrir2,
1 . Le grand prêtre entrait seul dans le Saint des Saints. Il n'y entrait qu'une fois l'année (le jour de la fête de la Propitiation), ainsi qu'il avait été prescrit à Aaron. [Exode, xxx, 10.) — Voyez ci-dessus la Préface, p. 592.
2. Dans ses Notes manuscrites sur Athalie, Racine avait préparé la réponse aux reproches qu'on pouvait lui faire d'avoir mis un mensonge, ou tout au moins une blâmable équivoque dans la bouche du grand prêtre. Voici la première de ses notes sur ce passage : « Solvite templum hoc, etc., » pour justifier l'équivoque du grand prêtre, si on l'attaque. » Un peu plus loin, on lit cette seconde note : a Equivoque de Joad. i° « Solvite templum hoc. » Saint Jean, n, 19. [Jésus comprend ces paroles dans un autre sens que celui qu'il veut faire entendre aux Juifs ; il leur dit de détruire ce temple, et qu'il le relèvera en trois jours. Ce temple est son corps.) 20 Martyre de saint Laurent. — A qui le Juge demanda les trésors de l'Église. « A quo cum quaererentur