‹ Œuvres; (volume 2)Chapitre 6 sur 493 · Mémoires d'Hippolyte Clairon, p · texte numérisé non relu

Mémoires d'Hippolyte Clairon, p

MITHRIDATE

ses rôles de début, peut-être par la seule raison que Mithridate était une des pièces où brillait le plus Brizart, son maître.

Mlle Rachel, dont l'art avait des ressources si variées, et qui sut plus d'une fois exprimer la simplicité modeste, la passion chaste et contenue de manière à faire oublier qu'elle excellait surtout dans la véhémence de la passion, aborda de bonne heure le rôle de Monime. Ce fut le 5 octobre 1 838 qu'elle le joua, c'est-à-dire dans les premiers mois de ses débuts. On doutait d'abord qu'elle pût soutenir sur la scène une tragédie que depuis longtemps le talent des plus grands acteurs avait en vain essayé d'y faire revivre d'une manière durable. Cependant « elle y obtint, dit M. VédeP, presque autant de succès que dans ses plus grands rôles. » Elle en a donné plus de cinquante représentations.

Le rôle de Mithridate n'a pas manqué non plus de grands interprètes. Après la Fleur, le premier en date est Baron. « Il

étoit fait pour ce rôle Il parloit, c'étoit Mithridate , » dit

Marmontel2. On trouve dans les recueils d'anecdotes dramatiques le souvenir de quelques-uns de ses jeux de scène. Au temps où Mlle Lecouvreur jouait Monime, Beaubourg, tragédien très-énergique, était chargé du personnage de Mithridate. Deux acteurs y brillèrent après lui, avec des avantages qui lui étaient entièrement refusés, ceux d'une beauté noble et imposante. Ce fut d'abord Brizart, puis Saint-Prix. On reprochait toutefois à Brizart de n'avoir pas toujours la chaleur que demandait ce rôle. Le sévère critique Geoffroy accusait Saint- Prix d'y manquer de tenue et de mesure ; mais il reconnaissait que de temps à autre il avait de magnifiques éclats, et que son entrée, dans la scène n du second acte, « était superbe. » Un peu plus tard, Talma désira une reprise de la pièce. Il fut, dit-on, un admirable Mithridate, sans pouvoir entièrement triompher de la froideur du public pour une tragédie qui n'avait pas, autant que plusieurs autres de notre poète , résisté au changement du goût. Dans les représentations de Mithridate, données par Mlle Rachel, le rôle du vieux Roi était joué par Johanny, qui y méritait de grands applaudissements : acteur

i. Notice sur Rachel, p. £±i et 43.

i. Éléments de littérature, à l'article Déclamation,

NOTICE

plein de force, mais chez lequel on ne trouvait pas cet extérieur brillant qui , dans le même rôle , avait tant contribué au grand succès de Brizart et de Saint-Prix.

Quoique le génie imprime trop fortement sa marque sur ses œuvres, pour ne pas les faire entièrement siennes, même lorsqu'il en a puisé dans quelque œuvre antérieure soit la première idée, soit quelques épisodes ou quelques détails, il sera toujours intéressant de rechercher les sources de son inspiration, non-seulement les plus hautes, mais aussi les plus obscures et les plus humbles. Lorsque Racine fit de Mithridate le héros d'une de ses tragédies, les contemporains durent se souvenir qu'il avait eu sur la scène française un devancier dans le choix du même sujet : c'est la Calprenède. On parle aussi quelquefois , mais sans aucune indication précise , d'un Mithridate de Scudéry. Dans le théâtre de cet auteur nous n'avons rien trouvé de semblable. Peut-être le principal rôle de sa fameuse pièce de V Amour tyrannique étant celui d'un 77ridate, roi de Pont, est-ce là qu'on doit soupçonner l'origine de quelque confusion. On a pu aussi prendre Scudéry pour la Calprenède. La tragédie de ce dernier poète est intitulée la Mort de Mithridate. Jouée en i635, elle a été imprimée en 1637 *• A supposer que Racine, ce qu'il est difficile de savoir, doive à la pièce de la Calprenède , dont il ne dit rien dans sa préface, l'idée de traiter un sujet puisé aux mêmes sources historiques, il ne lui doit pas autre chose. Nous ne rencontrons ni une situation, ni un vers qui se ressemblent dans les deux tragédies. Celle de la Calprenède est loin , du reste , d'être aussi mauvaise qu'on pourrait le croire ; elle n'est que faible. Si la fidélité historique, entendue dans ce sens étroit que les faits attestés par les historiens ne devraient presque rien laisser à imaginer au poète, était un mérite dans une œuvre de théâtre, l'auteur de la Mort de Mithridate l'emporterait par là sur Racine. Chez lui, comme chez Racine, Mithridate et Pharnace jouent le rôle qu'ils ont réellement joué dans l'histoire , mais sans qu'aucun roman d'amour complique et altère ce rôle dans la plus ancienne des deux pièces. Ni Xi-

1. A Paris, chez Anthoine de Sommaville, in-4. — UEpistre à la Reyne qui est en tête de la pièce est signée La Calprenède.

MITHRIDATE

phares ni Monime, que Mithridate avait déjà fait périr tous deux avant l'époque où Racine les fait vivre, ne paraissent dans la tragédie de la Calprenède. Hypsicratée, femme de Mithridate, Mithridatie et Nise, ses filles, y font chacune le personnage qu'elles doivent faire d'après les récits d'Appien et de Plutarque. Cependant cette tragédie sans invention, où les faits sont exacts , mais dont les personnages ne vivent pas, est, même pour la vérité, à mille lieues des fictions de Racine. Aucune situation n'a d'intérêt; les caractères sont sans relief; le style que l'on s'attendrait peut-être à trouver, chez la Calprenède, intempérant, ampoulé et plein de rodomontades , est presque toujours raisonnable, mais d'une grande pâleur. Richelieu, dit-on, reprochait à cet auteur ses vers lâches. La tragédie de la Mort de Mithridate lui donne raison. 11 n'y avait rien dans cette médiocrité dont Racine pût tirer aucun profit. En général, il ne cherchait guère son or dans les ouvrages de ces poètes que les progrès si rapides de notre poésie permettaient d'appeler déjà nos vieux poètes; et ce n'était pas la Calprenède qui aurait pu être son Ennius.

Nous aurions mieux aimé, s'il nous eût été possible, croire avec le P. Brumoy 1 que, dans un sujet qui , au premier abord, n'offre aucune analogie avec celui de Mithridate, Sophocle eût cependant suggéré quelques idées à notre poète. « Plus on y regardera de près, dit le traducteur du Théâtre des Grecs, plus on trouvera que les Trachiniennes ont pu être le germe de la tragédie de Mithridate. » Brumoy avait été mis sur la voie de cette conjecture par le P. Porée, qu'avait frappé une certaine ressemblance entre Hercule ordonnant, avant de mourir, à son fils Hyllus de prendre Iole pour épouse, et Mithridate, à son heure suprême, donnant Monime à Xipharès. Mais cette ressemblance nous paraît tirée d'assez loin. Si le fils d'Hercule avait été le rival de son père, et avait aimé la jeune OEchalienne comme Xipharès aime Monime, on admettrait plus facilement que Racine eût voulu reproduire une situation touchante. Le P. Brumoy a subtilement cherché d'autres rapprochements entre les deux tragédies. C'est peut-être le cas de dire : cherchez et vous trouverez. Iole

i. Voyez le Théâtre des Grecs, tome II, p. 3 14, note a.

NOTICE

est la cause de la mort d'Hercule; Monime s'accuse de celle de Mithridate, mais à tort, il eût été bon de le remarquer, et par un touchant scrupule de son âme délicate. Autre rapprochement à faire entre la pièce de Racine et celle de Sophocle : dans celle-ci, Déjanire arrache à Lichas le secret qu'il tente de cacher à sa jalousie ; en feignant une résignation à l'infidélité de son époux , une indulgence pour sa rivale qui est loin de son cœur, elle le trompe comme Mithridate trompe Monime. Le P. Brumoy, dans toutes ces remarques, s'est montré fort ingénieux; mais il faudrait, pour nous convaincre, des indices plus frappants d'une imitation dont on ne s'attendait guère cette fois à trouver la source dans le théâtre grec.

Il nous semble que l'on comparerait mieux quelques scènes de Mithridate et de Nicomède. Dans la pièce de Corneille, Attale est vendu aux Romains, ainsi que Pharnace; Nicomède est animé du même courage et du même dévouement à sa patrie que Xipharès; et ces frères rivaux se disputent le cœur de la reine Laodice, le plus généreux des deux étant dans Corneille, comme dans Racine, celui qui se fait aimer. On a pu noter aussi dans le personnage de Monime quelques réminiscences de celui de Pauline dans Polyeucte. La tragédie de Mithridate est d'ailleurs toute cornélienne.

Les éditions dont nous avons tiré les variantes de Mithridate sont d'abord la première de cette tragédie, à savoir celle de 1673, édition détachée1; ensuite le recueil de 1676 et celui de 1687. Notre texte est conforme à l'édition collective de 1697.

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