ACTE V, SCÈNE IV
Ne livrons pas surtout Mithridate vivant. »
Aussitôt dans son sein il plonge son épée.
Mais la mort fuit encor sa grande âme trompée.
Ce héros dans mes bras est tombé tout sanglant, 1 60 5
Foible, et qui s'irritoit contre un trépas si lent;
Et se plaignant à moi de ce reste de vie ,
Il soulevoit encor sa main appesantie ;
Et marquant à mon bras la place de son cœur,
Sembloit d'un coup plus sùr implorer la faveur. 1610
Tandis que possédé de ma douleur extrême ,
Je songe bien plutôt à me percer moi-même1,
De grands cris ont soudain attiré mes regards.
J'ai vu , qui l'auroit cru? j'ai vu de toutes parts
Vaincus et renversés les Romains et Pharnace , 1 6 1 5
Fuyant vers leurs vaisseaux abandonner la place ;
Et le vainqueur vers nous s' avançant de plus près,
A mes yeux éperdus a montré Xipharès.
mon 1 ME.
Juste ciel î
ARBATE.
Xipharès, toujours resté fidèle2, Et qu'au fort du combat une troupe rebelle , 1 6a o
Par ordre de son frère , avoit enveloppé , Mais qui d'entre leurs bras à la fin échappé , Forçant3 les plus mutins, et regagnant le reste,
1. Nous avons suivi, pour la coupe de la période, l'édition de 1697. Celles de 1676 et de 16S7 ont un point après moi-même, et rattachent à la phrase précédente les mots : o Tandis que, etc. » L'édition originale (1673), évidemment fautive en cet endroit, a un point après faveur, commence à Tandis que un nouvel alinéa, puis met un autre point après moi-même. 1. Vur. Juste ciel ! arb. Xipharès, qu'une troupe rebelle, Qui craignoit son courage et connoissoit son zèle, Malgré tous ses efforts, avoit enveloppé, [Mais qui d'entre leurs bras à la fin échappé.] (1673-87) 3. Dans l'édition de Geoffroy et dans celle de M. Aimé-Martin on lit : força, au lieu de forçant; et M. Aimé-Martin donne seulement comme variante ■.forçant, qui est le texte de toutes les anciennes éditions.
MITHR1DATE.
Heureux et plein de joie en ce moment funeste ,
A travers mille morts , ardent , victorieux , i 6 1 5
S'étoit fait vers son père un chemin glorieux.
Jugez de quelle horreur cette joie est suivie.
Son bras aux pieds du Roi l'alloit jeter sans vie ;
Mais on court, on s'oppose à son emportement.
Le Roi m'a regardé dans ce triste moment, i 6 3o
Et m'a dit d'une voix qu'il poussoit avec peine :
« S'il en est temps encor , cours , et sauve la Reine . »
Ces mots m'ont fait trembler pour vous, pour Xipharès :
J'ai craint, j'ai soupçonné quelques ordres secrets.
Tout lassé que j'étois , ma frayeur et mon zèle 1 6 3 5
M'ont donné pour courir une force nouvelle ;
Et malgré nos malheurs, je me tiens trop heureux
D'avoir paré le coup qui vous perdoit tous deux .
MONIME
Ah ! que de tant d'horreurs justement étonnée ,
Je plains de ce grand roi la triste destinée ! 1640
Hélas ! et plût aux Dieux qu'à son sort inhumain
Moi-même j'eusse pu ne point prêter la main ,
Et que simple témoin du malheur qui l'accable ,
Je le pusse pleurer sans en être coupable !
Il vient. Quel nouveau trouble excite en mes esprits 1645
Le sang du père , ô ciel ! et les larmes du fils !