‹ Œuvres; (volume 2)Chapitre 77 sur 493 · I IO · texte numérisé non relu

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IPHIGÉNIE

cependant incontestable qu'il ne s'y est nullement asservi., et que tout ce qu'il en a emprunté, il se l'est rendu propre, en y imprimant un caractère nouveau, toujours vrai poète, c'est-à-dire créateur, jusque dans l'imitation. Dans une tragédie telle qu' Andromaque , dont l'antiquité ne lui a\ait fourni que l'idée première, la part d'invention était assurément plus grande ; mais la marque particulière du génie de Racine et celle de son temps restent également visibles dans Iphigénie , moins cependant qu'elles ne le seront bientôt après dans Phèdre.

Ce qui était le plus à craindre pour Racine, en accommodant, comme on parlait alors, à notre théâtre une pièce d'Euripide, ce n'était point de passer pour un simple traducteur; mais plutôt, dès qu'il donnait à la critique occasion de comparer directement, œuvre pour œuvre, l'antiquité avec l'image rajeunie qu'il nous en présentait, il était à prévoir que cette image ne paraîtrait pas à tout le monde assez fidèle. C'est dans ce sens que bien des attaques ont été dirigées contre Y Iphigénie française. Que de fois n'a-t-on pas répété que par les raffinements de la galanterie, par la pompeuse élégance d'un langage trop conforme à la politesse et à l'étiquette des cours, Racine y a défiguré la simplicité, la naïveté grecques ! Ce n'est pas qu'Euripide, sans vouloir offenser sa juste gloire, si bien défendue dans la préface de Racine, ait été précisément un génie simple et naïf. Nous oserions penser que le goût si pur de Racine répugnait plus à toute déclamation; que son art, plus en garde contre les lieux communs de la rhétorique , savait mieux ne se montrer qu'à propos. Mais il est évident que les génies antiques, les moins disposés à être naïfs, ont presque toujours cependant, si on les compare avec les nôtres, un tour dans l'expression plus naturel, plus libre, moins solennel, une plus jeune et plus fraîche ingénuité de sentiments, qui tient à leur temps. Quelque éloignée des âges héroïques que fût Athènes dans la dernière moitié du cinquième siècle, elle l'était beaucoup moins que le Versailles de Louis XIV; les vieilles légendes de la Grèce ne pouvaient s'y trouver aussi dépaysées ; et les poètes y faisaient parler aux héros de ces légendes un langage qui, sans toujours être absolument vrai, doit le paraître beaucoup plus que celui qu'on

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leur prête chez les modernes. Aujourd'hui les esprits équitables reconnaissent qu'il ne fallait pas demander l'impossible à Racine, ni le trop blâmer d'être demeuré dans les conditions que le siècle où il vivait imposait à son art. Ils admirent avec quel génie il a su renouveler pour nous des beautés restées sans doute impérissables, mais qui depuis longtemps ne vivaient plus de cette vie actuelle, et puissante sur la foule, que le théâtre seul donne aux créations de la poésie. Ils ne pensent plus, comme les détracteurs de notre poète, qu'il ait gâté Euripide; encore moins pensent-ils, comme quelques critiques du dix-huitième siècle, qu'il ait corrigé la Grèce. Pleins d'un égal respect pour des œuvres très-dissemblables dans leur apparente ressemblance, ils ont cessé de chercher laquelle des deux Iphigénies mérite le prix, et ne veulent pas suivre dans cette voie sans issue le P. Brumoy, Louis Racine, Voltaire, la Harpe, et beaucoup d'autres, qui eussent mieux fait de ne s'y pas engager.

Sur cette comparaison entre le chef-d'œuvre ancien et le chef-d'œuvre moderne, faite tant de fois, et qui de toute façon ne serait pas ici à sa place, tout ce que nous avons à dire, c'est que nous n'avons nullement prétendu en fournir au lecteur la matière complète, lorsque nous avons indiqué, dans les notes de la pièce, ceux des vers d'Euripide avec lesquels les vers de Racine offrent le plus de ressemblance. Pour faire sa part à chacun des deux tragiques, pour reconnaître combien ils diffèrent par le plan, par les caractères, par le ton général, jusque dans les morceaux où l'un semble au premier abord presque le traducteur de l'autre, il ne suffirait pas de mettre en regard de la tragédie française des fragments de la tragédie grecque ; il faudrait de celle-là rapprocher celle-ci tout entière. C'est ce qu'ont cru nécessaire de faire, pour Iphigénie comme pour Phèdre, quelques éditeurs de Racine, se bornant d'ailleurs à proposer à leurs lecteurs une traduction des pièces grecques. Celle que Geoffroy a donnée dans l'édition de 1808 a été reproduite dans l'édition de M. Aignan. Nous n'avons pas suivi cet exemple. Les deux tragédies d'Euripide, entièrement traduites, eussent beaucoup trop grossi notre volume, sans permettre, dans les seules conditions qui soient justes et sincères, une comparaison que les lettrés veulent faire

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le texte grec à la main. Ajoutons qu'une traduction est toujours périlleuse. A propos d'une méprise de Geoffroy dans celle de V Hippotyte, un excellent juge 1 a dit que si on voulait relever toutes ses erreurs, on n'en aurait jamais fini : cujus qui errores confutaret omnes, esset infinitus. Cet exemple est fait pour effrayer. A part d'ailleurs les contre-sens, que peut valoir une traduction, lorsqu'il s'agit de comparer la différence du style, du ton, de l'accent? Celle de Geoffroy est élégante; elle ne l'est même que trop ; et à supposer que ce fût toujours un mérite, elle l'aurait plutôt que celui de la fidélité ; mais la fidélité de tout traducteur n'est-elle pas condamnée à être imparfaite? Au lieu d'emprunter à Geoffroy un travail qui laisse tant à désirer, ou d'essayer nous-même de le refaire, pour y échouer comme lui, nous avons mieux aimé nous contenter, comme nous l'avions déjà fait dans les notes des autres tragédies de Racine, de citer les passages dont s'est directement inspiré le poëte français ; et, suivant notre habitude, c'est le texte grec que nous mettons sous les yeux du lecteur. Toutefois, dans les deux pièces que Racine a tirées d'Euripide, nous ne nous sommes pas borné, quoique cela nous eût paru suffire dans les précédentes, à citer ce texte; les rapprochements qu'il fournissait étaient trop nombreux, souvent de trop d'étendue, pour qu'il ne parût pas utile d'y joindre une traduction ; elle ne se substitue pas au texte, puisqu'elle ne fait que l'accompagner; et nous nous sommes efforcé de la rendre littérale. Dans les passages correspondants de la traduction plus libre de Geoffroy, nous avons remarqué un défaut trèsregrettable : les expressions mêmes de Racine y ont fréquemment trouvé place, lorsque cependant le texte exactement étudié ne les contient réellement pas. C'est sans doute rendre hommage à notre poète , qu'il est permis de regarder, en un sens , comme le meilleur interprète de cette antique poésie ; mais en même temps c'est lui faire tort, en donnant à croire qu'il n'a été que traducteur, là même où son inspiration a eu un caractère plus original ; et c'est nous dérober un des éléments les plus intéressants d'une comparaison où la différence

i. M. Boissonnade, note sur levers 689 tfHippolyte. [Notulse in Hippoljtum.)

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du style d'Euripide et de celui de Racine doit tenir une si grande place.

Les critiques qui ont été faites des pièces de Racine, du vivant du poète, et particulièrement à la naissance de ces pièces, conservent, quelle que soit leur valeur absolue, un intérêt historique. Elles portent souvent témoignage du premier succès ; leurs aveux le constatent encore mieux, quand elles sont malveillantes ; et les attaques par lesquelles elles veulent alors atténuer ces aveux forcés nous montrent à l'œuvre les cabales envieuses ; qu'elles viennent d'amis ou d'ennemis, par la connaissance qu'elles nous donnent du goût du temps, elles nous font mieux comprendre les concessions que Racine a été amené à y faire. Nous avons sous les yeux deux jugements sur Iphigénie, qui sont de l'année 1675 : l'un écrit, comme le marque expressément son auteur, quand la pièce comptait déjà trois mois de succès à l'Hôtel de Bourgogne; l'autre un peu plus tard, à la veille des premières représentations de la tragédie de le Clerc. Le plus ancien est de Pierre de Villiers, alors jésuite, plus tard bénédictin, qui ne manquait ni d'esprit ni de goût, et savait rendre justice au génie de Racine. Son dialogue, intitulé Entretien sur les tragédies de ce temps1, avait surtout un but moral. L'auteur eût voulu que de notre scène l'amour fût banni comme dangereux, et se proposait de montrer qu'on pouvait faire une belle tragédie sans y introduire cette passion. L'occasion du dialogue est Ylphigénie de Racine, alors dans sa première nouveauté. Timante, celui des deux interlocuteurs dans la bouche duquel Pierre de Villiers a mis son propre sentiment, commence par nous apprendre quels suffrages presque unanimes la pièce obtenait, et toutefois le sujet de mécontentement que semblaient y avoir trouvé quelques femmes d'humeur trop galante . « On peut dire que le

1. C'est un in- 12 de i52 pages, dont le titre complet est : « Entretien sur les tragédies de ce temps, à Paris, chez Estienne Michallet, rue Saint- Jacques.... M.DC.LXXV. Avec permission. » Le permis d'imprimer est du 5 avril 1675; ce qui doit contribuer à établir qu'Iphigénie fut jouée pour la première fois à Paris vers le temps que nous avons indiqué. — L'abbé Graneta donné ce dialogue dans son Recueil de dissertations, tome I, p. 1-46. Mais dans les citations que nous en faisons, nous renvoyons aux pages de l'édition originale.

J. Racine, in 8

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grand succès de Vlphigénie a désabusé le public de l'erreur où il étoit qu'une tragédie ne pouvoit se soutenir sans un violent amour. En effet, tout le monde a été pour cette tragédie ; et il n'y a que deux ou trois coquettes de profession qui n'en ont pas été contentes; c'est sans doute parce que l'amour n'y règne pas comme dans le Bajazet ou la Bérénice1. » Cléarque, qui donne la réplique à Timante, fait observer que l'amour joue cependant un certain rôle dans la pièce. Timante en convient; mais il lui a paru que « les endroits qui ont le plus touché ne sont pas ceux où Achille, Iphigénie et Eriphile parlent de leur passion 2. » Telle était néanmoins la force du préjugé public en faveur de la passion qui passait alors pour la plus théâtrale, que le sévère moraliste, si jaloux qu'il soit de réformer sur ce point notre théâtre, se défend de blâmer l'amour d'Achille : « Je loue même, dit-il, Fauteur d'avoir introduit ce personnage qui est si beau. Prenant la chose de la manière qu'il l'a prise , l'amour lui étoit nécessaire : on auroit trouvé fort étrange qu'Achille demandât Iphigénie en mariage, s'il ne l'avoit point aimée 3. » En parlant ainsi, Timante jugeait des convenances de la scène d'après les idées de son temps ; car si le poète n'a point fait d'Achille un héros moins galant, qu'on eût jugé malappris, ce n'est pas seulement qu'il lui ait paru, comme à Cléarque, indispensable de « plaire à la cour, » d'oc être au goût des dames pour réussir4. » Ni l'autre sexe, ni la ville ne sentaient autrement ; et lorsque le même Timante, s' enhardissant dans la discussion, rétracte en partie la concession qu'il a faite, il est évident que le point de vue auquel il se place est à cette date très-singulier, très-paradoxal. Il fallait qu'il eût à soutenir une thèse, pour qu'il ne craignît pas de dire : « Si au lieu de donner de l'amour à Achille, on se fût contenté de lui donner de la jalousie pour Agamemnon, .... ce sentiment pouvoit produire le même effet que l'amour; et il auroit été plus conforme au naturel dont les maîtres de la tragédie veulent qu'on représente ce héros. Si cela ne suffi soit pas, on pouvoit conserver le personnage de Ménélas qui est dans Euripide ; .... on pouvoit même tirer Oreste du ber-

i. Pages 4 et 5. — i. Page 6.

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