Page 8.-4. Page
NOTICE
ceau et le faire paroître sur le théâtre en âge d'agir1. » Ce passage n'est pas le seul où Timante, à qui son pieux désir d'épurer la tragédie, beaucoup plus qu'une théorie littéraire, enseignait une poétique nouvelle, exprime des vues plus justes que celles de la plupart de ses contemporains. Si Cléarque est disposé à donner raison à la délicatesse excessive d'une société qui avait honte du naïf et le confondait avec le bas; s'il incline au sentiment « des gens qui n'approuvoient pas qu'une fille de l'âge d'Iphigénie courût après les caresses de son père 2, » son contradicteur, plus sage, est d'avis que « l'empressement d'une amante n'a jamais rien produit de si beau. » Cette dispute ne nous fait-elle pas sentir que Racine, tant accusé d'avoir caché les mouvements naturels d'une âme de jeune fille sous la dignité d'une princesse, et détruit ainsi les beautés pathétiques et simples d'Euripide, en a conservé bien plus encore que la plupart ne l'eussent souhaité ; et que pour une imitation de ces charmantes peintures, où il nous paraît être resté trop timide, il avait besoin d'apologistes? L'écrit de Pierre de Villiers n'était pas fait, en bien des points , pour déplaire à Racine, qui put y trouver l'approbation de ce qu'il avait osé tenter en dépit de son siècle, et de ce qu'il eût sans doute tenté plus hardiment encore, s'il n'avait écouté que ses propres inspirations. Vers la fin de l'entretien, Timante est conduit à parler des tragédies sacrées, qu'il défend contre les dédains de ceux qui n'y voyaient que des exercices de collège ; on dirait qu'il pressent les derniers chefs-d'œuvre de Racine, quand il est d'avis que des pièces saintes peuvent même « plaire à la cour et aux gens du monde, pourvu qu'elles soient conduites par d'excellents auteurs, qui aient assez de génie pour en soutenir la majesté. » C'est une bonne fortune pour ce petit livre d'avoir comme montré à Racine la voie où plus tard il devait marcher, libre enfin de ce joug de la mode qu'il n'avait pas tout à fait secoué au temps où il nous rendait si heureusement, mais non toujours avec toute la fidélité qui eût été digne de son génie, les grandes beautés de la scène grecque.
De Villiers n'avait remarqué que chez deux ou trois coquettes un mécontentement qui faisait dissonance dans le con-
î. Pages 65-67. — 2. Page 71.
cert de louanges données à l' Iphigénie. Mais nul doute que parmi les détracteurs il ne fallût compter aussi quelques beaux esprits jaloux. Leur cabale feignit de bonne heure de mettre son espoir, pour faire échec au succès de Racine , en celui qu'on prédisait très-bruyamment à la tragédie rivale préparée par le Clerc et par Coras. « Ces auteurs, dit Cléarque à la fin du dialogue de Pierre de Villiers, ont entrepris, à ce qu'on dit, de faire paroitre une nouvelle Iphigénie, incomparablement plus belle que celle que nous avons vue. » Deux jours après son apparition, cette rare merveille fut, dans une petite pièce imprimée, l'objet de Remarques où l'on reconnaissait que l'élocution n'y était pas « pleine d'autant de grâces que celle de M. Racine , * mais que le sujet y était « digéré d'une manière plus simple, » que la catastrophe était fort juste, et que s'il y avait plus d'esprit dans la tragédie jouée la première, il y avait « plus de conduite dans l'autre. » C'est en forme de lettre que furent publiées ces Remarques sur /'Iphigénie de M. Coras; la lettre est adressée à l'auteur anonyme des Remarques sur /'Iphigénie de M. Racine, et elle se trouve à la suite de ce dernier opuscule 1 . Lettre et opuscule sont apparemment de la même main. Les Remarques sur l' Iphigénie de Racine doivent avoir été faites pour déblayer le terrain, et pour l'aplanir à l'autre Iphigénie. Le critique s'y efforce, au début, de dissimuler une malveillance que l'admiration générale obligeait à quelque circonspection. Il convient du « bruit extraordinaire que cette pièce a fait dans le
monde, » et « de tout le bien qu'on en dit Il n'y a rien,
dit-il encore, de plus pur ni de plus proprement écrit — J'en ai trouvé les vers admirables et pleins d'expressions justes et riantes, et j'y ai remarqué des traits d'un prix infini, et des
i. Le petit livre in- 12 qui contient ces deux pièces a pour titre général : « Remarques sur les Iphigénies de M. Racine et de M. Coras. M.DC.LXXV (sans nom d'imprimeur). » Il a été réimprimé dans plusieurs éditions hollandaises des OEuvres de Racine, où l'on a ajouté
au titre les mots : « Par M. D » L'abbé Granet l'a reproduit
aussi dans son Recueil de dissertations , tome II, p. 3i3-35o. Dans sa Préface (p. cxvi-cxix) il fait de cet écrit un éloge dont il y a lieu de s'étonner. Il ne donne pas la lettre, en tête de laquelle on lit : Remarques sur /'Iphigénie de M. Coras.
NOTICE
sentiments maniés avec une délicatesse qu'on ne peut assez louer 1 . » Bientôt cependant, sous prétexte de souhaiter seulement de nouvelles grâces dans cet ouvrage « pour l'élever à la dernière perfection , » mais en effet dans l'intention de faire ressortir la supériorité de Coras, il soulève contre la pièce toutes sortes de chicanes, les unes absolument fausses, les autres dont la rigueur rendrait impossible toute fable théâtrale, et quelquefois condamnerait également la tragédie à1 Euripide. Il serait sans intérêt ici de reproduire ces objections; elles portent sur de prétendues invraisemblances dont personne aujourd'hui ne s'avisera d'être choqué dans le chef-d'œuvre de Racine. Ce qui pouvait, ce semble, donner surtout prise au censeur, c'était l'épiscde d'Ériphile et l'amour d'Achille, dont l'un complique une action plus simple dans le théâtre grec, dont l'autre altère les moeurs des temps héroïques. Il n'épargne pas en effet le blâme à ces deux innovations de Racine. Suivant lui, « le personnage d'Ériphile est absolument inutile, ou plutôt il est vicieux2. » Mais la moins bonne raison qu'on en pouvait donner, c'est « qu'on a droit de condamner les poètes quand ils renversent ce qui est établi dans l'esprit de tous les hommes3. » L'attaque n'est pas plus heureuse lorsque l'auteur des Remarques en vient à l'amour d'Achille et d'Iphigénie. J'entreprends, dit-il, de condamner cet amour. « Voilà une étrange proposition dans un siècle où les poètes se sont mis en possession de faire régner cette passion sur le théâtre, qui ne peut plus souffrir des héros s'ils ne sont pleins de tendresse. L'exemple d'Euripide, qui n'a point fait Achille amoureux et qui n'a point aussi engagé le cœur d'Iphigénie, ne sera pas considéré dans un temps auquel cette passion est plus à la mode que jamais 4. » Ce début ferait espérer qu'on va montrer combien cette mode de galante tendresse , introduite par les modernes en pleine antiquité, répugne à la vérité des mœurs. Rien de semblable. Achille, nous dit-on, paraîtrait beaucoup plus un héros s'il empêchait le sacrifice d'Iphigénie par un pur effet de générosité, que lorsqu'il veut la sauver par amour, ce que ferait, tout aussi bien que lui, pour sa maîtresse l'homme de la plus vile naissance. D'un