Dictionnaire philosophique, Art dramatique, p
1PHI GÉNIE
avait pour la première fois pris directement comme modèle un chef-d'œuvre de la scène antique , et qu'en se portant émule d'Euripide, il ne s'était point appuyé sur quelque imitateur moderne du poète grec, comme, dans la Thébaïde, il s'était appuyé sur Rotrou. Celui-ci avait cependant, trentequatre ans avant Racine, en 1640, mis sur notre scène une Iphigénie en Julide1, déjà mentionnée dans cette notice, et dont Marmontel a pu dire qu'elle avait « des scènes presque entières que Racine lui seul pouvait faire oublier2. » La tragicomédie de Rotrou était la seule Iphigénie française où R.acine eût pu trouver quelque chose à imiter. Il y en a, il est vrai, une plus ancienne, dont l'auteur est Thomas Sibilet ; mais cette pièce, imprimée en i54g3, n'est qu'un calque de celle d'Euripide, essayé dans une langue trop inexpérimentée pour suggérer à notre poète un seul vers, une seule expression. Il n'y avait pas plus de parti à en tirer que des traductions latines de la même tragédie, parmi lesquelles on doit citer celle d'Erasme en i524. Rotrou, au contraire, est mieux qu'un simple traducteur; et d'ailleurs en 1674 il n'avait pas encore trop vieilli. Il a des vers heureux, vigoureux quelquefois; et bien qu'il ait, en plusieurs scènes, suivi son modèle grec où Racine s'en est écarté, il a assez innové soit dans les pensées et dans les développements poétiques, soit dans l'arrangement de la fable, pour qu'il eût pu donner à ceux qui vinrent après lui la tentation de quelques emprunts. Mais Racine n'avait plus alors à marcher sur les pas d'un imitateur. C'est tout au plus si le petit nombre de rapprochements qu'on trouvera dans les notes de la pièce doivent donner à croire qu'il ait fait son profit, dans Y Iphigénie de Rotrou, d'un ou de deux détails, dont l'effet tragique est moins marqué dans Euripide. Pour tâcher de ne rien omettre, on peut supposer encore qu'il doit à Ro-
1. Elle fut imprimée en 1641 sous ce titre : Iphigénie en Aulide, tr agi- comédie de M. de Rotrou, à Paris, chez Antoine de Sommaville, in-4°. L'Achevé d'imprimer est du 26e jour de mars 1641.
2. Abrégé de la vie de Rotrou, dans le Recueil des meilleures pièces du théâtre français , publié par Marmontel en 1773.
3. Sous ce titre : V Iphigénie d'Euripide, poète tragique, tournée du grec en françois par C auteur de /'Art poétique, à Paris , i549 (in-12). L'épître dédicatoire est signée T. S.
NOTICE
trou l'idée très-heureuse d'avoir donné un rôle à Ulysse, et de l'avoir choisi pour gourmander la faiblesse paternelle d'Agamemnon; et toutefois est-il entièrement invraisemblable qu'il ait su que Sophocle, dans son Ip/ugénie, tragédie malheureusement perdue, avait introduit le même personnage? Au reste, ce que n'a pas fait Rotrou, Racine s'est ingénieusement servi de ce rôle d'Ulysse, pour supprimer celui de Ménélas, qui, sur notre scène, avait paru déplaisant. Le dénoûment de Rotrou s'éloigne beaucoup de celui d'Euripide, en ceci du moins qu'il a mis en action ce qui dans Ylphigénie grecque est en récit; c'est là surtout ce qui lui appartient en propre. Dans cette innovation Racine ne l'a pas suivi, moins sans doute pour éviter le plagiat, que parce qu'il ne jugeait pas d'un bon effet une action si tumultueuse et le tableau sanglant d'un sacrifice. Il faut se garder de croire qu'il ait davantage imité son devancier, lorsqu'il est tombé, après lui, dans cette faute tant blâmée de l'amour d'Achille. Cet amour, dont le sujet même de la tragédie devait suggérer l'idée à tous dans ce siècle galant, est, dans Rotrou, bien plus légèrement lié à l'action, et d'un tout autre caractère : nous en avons parlé à l'occasion de la pièce de le Clerc. L'Achille de Racine et celui de Rotrou ont chacun leur date facile à distinguer. Si l'un a trop connu la cour de Louis XIV, l'autre a pris modèle sur les héros de nos vieux romans et sur leur phébus. En même temps il est duelliste comme un gentilhomme du règne de Louis XIII ; il fait un appel à Ulysse :
Demeurons donc d'accord de l'heure et de la place.
Quoique la pièce de Rotrou offre peu de points de comparaison avec celle de Racine, nous ne devions pas la passer sous silence. Il ne serait pas à propos de nous arrêter autant aux I phi génies modernes du théâtre étranger. Nous avons déjà nommé en passant celle de Lodovico Dolce, imprimée à Venise en i55i. Schiller, en 1789, dans le temps qu'il cherchait à s'initier, au moins par la lecture de traductions, à la connaissance du théâtre grec, fit paraître Iphigénie à Àulis. Mais dans Ylphigenia de Dolce, qui, malgré l'addition et le changement de quelques scènes , suit Euripide de beaucoup plus près que ne l'a fait Racine, il ne se trouve évidemment rien que celui-ci
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IPHIGÉNIE
se soit approprié; et quant à Y Iphigénie de Schiller, quoique le nom de son auteur en recommande le souvenir, elle n'aurait eu d'intérêt pour nous que si elle se fût inspirée quelquefois de celle de Racine; et il n'en est rien : le poète allemand n'a voulu que traduire Euripide.
Parmi les traductions qui ont été faites de Y Iphigénie de Racine, l'Italie en compte deux auxquelles on reconnaît du mérite. Voltaire, dans un article de la Gazette littéraire de t Europe (2 mai 1764), a loué l'élégante fidélité de V Iphigénie en Aulide traduite en vers blapcs par Lorenzo Guazzesi, poète toscan, qui mourut cette même année, peu de mois après. Plus tard, au temps du premier Empire français, Ruttura, qui était venu habiter notre pays, où il avait été naturalisé , y fit imprimer de la même tragédie une autre traduction italienne, qui fut fort goûtée et eut plusieurs éditions1. Gluck en 1774 avait fait représenter à Paris l'opéra & Iphigénie en Aulide, dont le livret composé par du Rollet, bailli de l'ordre de Malte, avait été tiré en grande partie de la tragédie de Racine. Reaucoup de vers de notre poète y ont été conservés ; mais du Rollet en a ajouté aussi bon nombre de sa propre fabrique ; il a retranché l'épisode d'Eriphile, mis le dénoûment en action, et fait usage, dit-on, du canevas d'un ballet de Roverre. De toute manière la gloire de Racine est bien peu intéressée dans le succès éclatant qu'eut cette tragédie lyrique, succès tout musical, qui s'explique assez par le génie de l'illustre maître, et par les passions que commençaient alors à soulever en France les querelles sur la musique.
Il ne nous reste plus qu'à chercher dans l'histoire de la scène française ce que nous y pouvons apprendre sur les représentations de la tragédie de Racine.
Elle brilla longtemps à l'Hôtel de Rourgogne , plus tard à l'Hôtel Guénégaud, sur cette même scène qui avait un moment voulu opposer à la grande poésie de Racine les platitudes de le Clerc. La Champmeslé l'y apporta en 1680, avec les autres pièces du même poète. Depuis cette année jusque vers le milieu de i685, époque où s'arrête le registre de la Grange, on compte , d'après ce registre, vingt-neuf représentations
1 . Nous en avons pu voir une publiée chez Didot l'aîné en 1 8 1 5 .
NOTICE
d'Iphigénie, dont plusieurs furent données à la cour. Ce fut la première pièce dont on procura le spectacle à la jeune princesse Anne-Marie de Bavière, au moment de son entrée en France, où elle venait épouser le grand Dauphin. Cette représentation eut lieu dans la soirée du 24 février 1680, à Schlestadt1.
Que de beaux rôles dans' Iphigénie ! Celui d'Eriphile doit être compté parmi les triomphes d'Adrienne Lecouvreur; la première fois qu'elle y fit admirer son jeu si passionné, ce fut le 6 août 1721, dans une représentation où Mlle Duclos faisait le personnage de Clytemnestre, de manière, dit-on, à ravir les spectateurs 2. On lit dans le Cours de déclamation de Larive 3 que « Mlle Clairon a lait connaître les beautés du rôle d'Eriphile, qu'on avait toujours regardé comme mauvais. » Il est difficile d'admettre ce jugement sur un rôle qui par lui-même n'a jamais dû inspirer ce dédain, et qui avait été, avant Mlle Clairon, interprété par une tragédienne telle qu'Adrienne Lecouvreur. Celle-ci, suivant Lemazurier4, aurait joué aussi à un certain moment le rôle d'Iphigénie, qui fut, bientôt après, un des meilleurs de Mlle Gaussin; les qualités qu'il demande étaient particulièrement celles de Mlle Gaussin ; elle l'avait abordé, en 173 1, dès ses débuts. Un autre début, qui ne fut pas moins heureux, le premier de Mlle Dumesnil sur la scène française, eut lieu le 6 août 1737, dans la même tragédie, mais dans un autre rôle, dans celui de Clytemnestre, dont la nouvelle tragédienne entra dès lors en possession avec un succès qui n'allait faire que s'accroître, quoiqu'il y eût peut-être quelque chose à regretter pour la noblesse du maintien.
L'époque célèbre du théâtre français, qui vit les Dumesnil , les Clairon , les Gaussin , trouva bientôt , dans un acteur qui débuta plusieurs années après elles, un digne interprète du rôle d'Achille. Ce fut le Kain. On sait par tous les témoignages contemporains quels transports d'admiration, malgré la laideur et le peu de noblesse de ses traits, il excitait dans le