‹ Œuvres; (volume 2)Chapitre 84 sur 493 · Galerie historique des acteurs , tome I, p · texte numérisé non relu

Galerie historique des acteurs , tome I, p

2. Lettre sur Fétat présent de nos spectacles (i vol. in-12, 1765), p. 19.

3. Louis Racine, dans ses Réflexions sur la poésie, dit qu'Achille, sur le théâtre, était habillé comme Auguste et Mithridate, et que tous trois portaient des perruques et des chapeaux.

4. Voyez les Nouveaux essais de critique et d'histoire, p. 238.

NOTICE

habitudes de la scène se manifestait par d'autres symptômes encore, au nombre desquels il faut compter la tentative qu'on hasarda, dans les représentations d' Iphigénie , d'une réforme beaucoup plus téméraire , et surtout moins raisonnable , que celle du costume. La Dixmerie en fut le promoteur dans sa Letfre sur Vétat présent de nos spectacles , déjà citée tout à l'heure. Luneau de Boisjermain, éditeur de Racine, à qui Voltaire attribue la première idée de mettre en action la catastrophe de notre Iphigénie, n'avait fait que répéter en t 768 ce que la Dixmerie s'était hasardé à dire en 1 765. Celui-ci avait découvert que le récit qui termine la pièce est d'un effet médiocre, bien que l'expression et les détails en soient admirables. « Racine, disait-il, qu'on a surnommé avec raison le Raphaël de la poésie française, a, comme lui, négligé ou ignoré les grands effets.... De son temps on n'osait presque rien en fait d'action tragique. » Il semblait à la Dixmerie que depuis peu l'art dramatique avait fait de grands progrès, parce qu'il cherchait beaucoup plus qu'autrefois à parler aux yeux; et il donne de ce progrès un assez curieux exemple , tiré de la mise en scène qu'on avait récemment introduite au commencement d' Iphigénie : « On voit maintenant la nuit régner sur tout le camp des Grecs. La seule tente d'Àgamemnon est éclairée dans l'intérieur. On y voit ce prince occupé à fermer une lettre et marquer par ses mouvements une partie du trouble qui l'agite— Il sort de sa tente, et vient à tâtons chercher Arcas, qui dort à l'entrée de la sienne Le jour paraît insensiblement, et on voit les soldats s'éveiller d'eux-mêmes, reprendre leurs postes, etc. Tout cela est dans l'exacte vérité , et contribue à l'illusion théâtrale. » Pendant qu'on était en train d'animer ainsi les peintures trop immobiles de Racine, pourquoi serait-on resté en chemin dans le bon office qu'on lui rendait ? Combien les dernières scènes , froidement racontées par le poète, ne sembleraient-elles pas plus belles si l*on y substituait un spectacle plein de vie ? La Dixmerie exprimait le souhait « qu'une main habile suppléât » au manque d'audace de Racine. Son appel fut entendu. Il se trouva une main, sinon habile , au moins très-audacieuse , pour tenter la sacrilège correction du dénoûment d' Iphigénie. Ce fut celle de Saint-Foix, faible auteur de plusieurs petites pièces de

IPHIGÉNIE

théâtre , tombées, après un moment de vogue , dans un oubli mérité. Tl y avait bien montré que le plaisir des yeux, le spectacle, constituait seul pour lui la beauté de Fart dramatique. Il professait d'ailleurs peu de goût pour Racine : c'était l'homme qu'il fallait pour tenter de le redresser. Une conversation chez la duchesse de Villeroi, où l'idée de la Dixmerie fut discutée en présence de Saint-Foix, décida l'entreprise. Le 3i juillet 1769, Iphigénie fut représentée avec les nouvelles scènes arrangées par l'auteur de V Oracle. Le Mercure de France 1 nous a conservé ce rare travail, qui n'avait pas, dit-il, coûté plus d'une demi-heure à son auteur. Les changements étaient en apparence peu considérables. Saint-Foix s'y était servi, autant qu'il était possible, des vers mêmes de Racine, se contentant d'en retrancher bon nombre, et d'en ajouter quelques-uns nécessaires pour les raccords. Mais Achille , le fer à la main, se précipitant sur les soldats qui emmènent Iphigénie 2, le bouillant héros et Ulysse qui se menacent, comme dans Rotrou, les Thessaliens et les Grecs baissant leurs piques et prêts à s'attaquer ; puis, tandis qu'Eriphile prend le couteau sur l'autel, se frappe et tombe dans les bras de sa confidente, le tonnerre qui gronde et le bûcher qui s'allume, voilà par quel saisissant tableau on avait espéré produire un grand effet si maladroitement négligé par Racine. Le succès cependant ne répondit pas à l'attente des innovateurs. Le public manifesta son mécontentement, que le Mercure attribue à l'exécution qui

1. Voyez dans ce journal le mois de septembre 1769, p. 166-171, 1. Saint-Foix, qui reprenait ainsi l'action de la tragi-comédie de Rotrou, pouvait trouver dans le vieux poëte quelque chose de mieux à mettre dans la bouche d'Achille, au moment où il tire l'épée du fourreau, que cet unique vers :

Fuyez, lâches bourreaux ; tremble, prêtre barbare !

VoiciScomment Rotrou avait fait parler Achille, dans des vers dont \& bravade n'est pas sans énergie :

Vile fange d'un peuple indigne de mes coups, Cœurs altérés de sang, venez, accourez tous! N'allez point jusqu'au pied des murailles de Troie, Du noir palais des morts chercher la triste voie. Sans passer plus avant, la pointe de ce fer, Si l'essai vous en plaît, vous ouvrira l'enfer.

NOTICE

fut un peu confuse. Mais elle devait l'être. Voltaire l'avait prédit avant cette malheureuse tentative : « Il serait bien difficile, avait-il dit, que, sur le théâtre, cette action qui doit durer quelques moments, ne devînt froide et ridicule. Il m'a toujours paru évident que le violent Achille, l'épée nue, et ne se battant point, vingt héros dans la même attitude, comme des personnages de tapisserie, Agamemnon, roi des rois, n'imposant à personne, immobile dans le tumulte, formeraient un spectacle assez semblable au cercle de la Reine en cire colorée par Benoît1. » Lorsqu'il sut que l'essai avait été fait et n'avait pas réussi, il ne s'étonna pas du mauvais succès, et ajouta ceci à ses premières observations : « Il faut savoir qu'un récit écrit par Racine est supérieur à toutes les actions théâtrales2. »

Revenons aux comédiens. Après la mort de leKain, en 1778, sa succession tragique échut à Larive, élève de Mlle Clairon, qui avait une première fois, en 1770, débuté sur la scène française comme un acteur de peu d'espérance, puis en 1775 plus heureusement. Les Mémoires de Préville parlent d'une représentation où Larive jouait Agamemnon. Mais le rôle où il excella fut celui d'Achille, auquel convenaient si bien sa figure, sa taille , sa belle voix , la véhémence de son débit , ses élans pleins d'audace et de fierté, l'expression qu'il savait donner à l'héroïsme chevaleresque, à l'ironie et à la menace. Ce fut, pendant sa longue carrière théâtrale, un de ses rôles favoris. Nous trouvons qu'il le remplit avec un succès des plus brillants à l'ouverture du Théâtre français de la rue de Louvois, le 5 nivôse an V (25 décembre 1796), jour où la représentation d' Iphi génie inaugura avec éclat la nouvelle scène.

Parmi les tragédiennes de la fin du dix-huitième siècle , nous devons citer Mlle Sainval aînée et Mlle des Garcins , une Clytemnestre et une Iphigénie. Grimm écrivait en 1776 que si Mlle Sainval « n'était point Clytemnestre , cette reine issue du

1. Dictionnaire philosophique, Art dramatique y tome XXVII des OEuvres complètes, p. 96.

2. Ibidem. — Quelques jours après la représentation de V Iphigénie corrigée, le 7 août 1769 il écrivait à M. de Chabanon : « II me paroît qu'on a rendu justice à Tarlequinade substituée à la dernière scène de l'inimitable tragédie.... Je ne sais pas quel est le profane qui a osé toucher ainsi aux choses saintes. »

sang de Jupiter, c'était du moins une mère , une mère tendre et passionnée. » On dit que cette actrice, à qui manquait la beauté et même la noblesse, faisait oublier ce qui lui manquait par un pathétique souvent sublime. Mlle des Garcins, en 1788, choisit pour ses débuts le rôle d'Iphigénie, où elle fit revivre le souvenir de la Gaussin.

Une tragédienne qui resta plus longtemps au théâtre que celles dont nous venons de parler, la belle Mlle Raucourt, se fit pendant bien des années applaudir dans le personnage de Clytemnestre. Elle le représenta de préférence à tout autre dans les grandes occasions , par exemple dans une de ses rentrées, le i5 janvier 1791 ; et aussi à la fin de 1796, lorsqu'elle ouvrit le théâtre Louvois confié à sa direction, c'est-à-dire le même jour où nous avons rappelé que Larive s'était chargé du rôle d'Achille; plus tard enfin, à l'ouverture du théâtre de Milan, le 12 octobre 1806 : c'était elle qui avait reçu la mission d'organiser en Italie les troupes de comédiens français. Sous ses auspices, et formée par ses leçons, Mlle Georges avait joué pour la première fois, en 1802, ce même rôle de Clytemnestre, où de nos jours on a pu apprécier ses grandes qualités, sa majesté tragique. Dans ce premier essai, tout ne parut pas également heureux ; mais le dernier acte décida du succès , et la jeune actrice, après la représentation, fut rappelée avec transport1. Ses triomphes dans Clytemnestre doivent être comptés au nombre de ceux qu'il lui fallut disputer contre la gloire rivale de Mlle Duchesnois.

Saint-Prix, dans le même temps, passait pour un excellent Agamemnon. Ce rôle, qu'il aborda le i3 prairial an IX (2 juin 1 801), lui convenait beaucoup mieux que celui d'Achille, qu'il avait d'abord tenté. Son jeu était généralement un peu froid ; mais il était taillé pour représenter les rois. Son maintien était grave , sa prestance majestueuse , sa voix tonnante. Il y avait alors sur la même scène un jeune débutant, venu de la province , qui avait eu la hardiesse de se montrer, pour son coup d'essai, dans le rôle si difficile d'Achille. C'était en 1800. Son nom était Lafond. Son début avait eu un prodi-

1. Geoffroy, Cours de littérature dramatique, tome VI , p. 273 et 274. Feuilleton du 10 frimaire an XI (ier décembre 1802).

gieux retentissement. On avait trouvé qu'il dépassait les premiers sujets de la scène française. Quelques-uns toutefois lui reprochaient de donner au superbe héros un ton trop langoureux et trop fade dans les scènes d'amour 1. Quoi qu'il en soit, son succès dans ce rôle ne fit que s'accroître, et fut supérieur, ce semble, à celui de Talma , auquel il manqua toujours quelque chose pour représenter ces caractères brillants et tout en dehors, et qui néanmoins s'obstina longtemps à remplir le personnage d'Achille. Il ne put, dit-on, s'en rendre entièrement maître; il y laissait désirer plus d'éclat; mais, au témoignage de Geoffroy, si peu disposé à le juger avec faveur, « il se faisait reconnaître dans plusieurs moments à l'énergie singulière, à la mâle vigueur de son débit et de son jeu2. » Et Je même critique lui accorde ce grand éloge que, s'il ne parvenait pas à représenter, dans le véritable esprit du rôle tel que Racine l'avait conçu, cet Achille, héros de la cour de Louis XIV, il laissait voir qu'il eût rendu parfaitement l'Achille d'Homère et d'Euripide.

Iphigénie fut la seconde des tragédies de Racine où Mlle Rachel révéla son merveilleux talent. Elle joua le rôle d'Eriphile dès le temps de ses premiers débuts, le 16 août i838. La passion jalouse de la captive d'Achille ne pouvait manquer de bien inspirer la tragédienne qui s'était déjà montrée une incomparable Hermione. Mais il y a dans Iphigénie d'autres rôles qui, supérieurs à celui d'Eriphile, auraient demandé d'être aussi bien remplis, pour que la reprise de la pièce pût longtemps se soutenir. Mlle Rachel ne donna que dix représentations à1 Iphigénie au Théâtre-Français, et une onzième sur la scène des Italiens, où Mlle Georges reparut dans le rôle de Clytemnestre, un de ses anciens triomphes.

Nous avons suivi le texte du recueil de 1697, et donné les variantes fournies par l'édition séparée de 1675, qui fut la première de toutes, et parles éditions collectives de 1676 et de 1687.

1. Geoffroy, Cours de littérature dramatique, tome VI, p. 25 1. Feuilleton du 20 floréal an VIII (9 mai 1800).

2. Ibidem, p. 227. Feuilleton du 14 floréal an XI (3 mai i8o3).

IPHIGÉNIE

PRÉFACE

Il n'y a rien de plus célèbre dans les poètes que le sacrifice d'Iphigénie. Mais ils ne s'accordent pas tous ensemble sur les plus importantes particularités de ce sacrifice. Les uns, comme Eschyle dans Agamemnon* , Sophocle dans Electra2, et après eux Lucrèce3, Horace4, et beaucoup d'autres, veulent qu'on ait en effet répandu le sang d'Iphigénie , fille d'Agamemnon , et qu'elle soit morte en Aulide5. Il ne faut que lire Lucrèce, au commencement de son premier livre :

Aulide quo pacto Triviaï virginis aram Iphianassaï turparunt sanguine fœde Ductores Danaum6, etc.

Et Clytemnestre dit, dans Eschyle, qu'Agamemnon , son mari , qui vient d'expirer, rencontrera dans les enfers Iphigénie, sa fille , qu'il a autrefois immolée7.

1. Vers 179-241. Ces vers célèbres, qui renferment une peinture si admirable du sacrifice d'Iphigénie, sont dans le premier chœur de la pièce- On pense qu'Eschyle avait traité le sujet d'Iphigénie à Aulis dans une des trois tragédies d'une de ses trilogies , dont il ne reste plus que les titres et quelques vers.

2. Vers 53o-532 , et vers 566-074. — H y a Electra, et non Électre, dans toutes les éditions publiées du vivant de Racine.

3. Livre I, vers 85-87. Racine > quelques lignes plus bas, cite le passage de Lucrèce.

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