DE RACINE A l'aBBÉ LE VASSELR
Ce jeudi au matin [î659 ou 1660^].
Je vous envoie mon sonnet. C'est à dire un nouveau I sonnet; car je l'ai tellement changé hier au soir, que j vous le méconnoîtrez. Mais je crois que vous ne l'en ! approuverez pas moins. En effet, ce qui le rend mé- I connoissable est ce qui vous le doit rendre plus agréable, 1 puisque je ne l'ai si défiguré que pour le rendre plus j beau et plus conforme aux règles que vous lui^ prescri- I vîtes hier, qui sont les règles mêmes du sonnet. Vous I trouviez étrange que la fin fût une suite si différente du
commencement. Cela me choquoit de même que vous.
Car les poëtes ont cela des hypocrites, qu'ils défendent I toujours ce qu'ils font, mais que leur conscience ne les
laisse jamais en repos. J'en étois de même. J'avois fort
bien reconnu ce défaut, quoique je fisse tout mon pos-
Lettre 2 (revue sur l'autographe, conservé à la Bibliothèque impériale). — i. Sur l'abbé le Vasseur, voyez la Notice biographique^ p. 28-32.
2. Cette lettre, dans le recueil de Louis Racine, est ainsi datée : A Paris, le 8. septembre 1660; mais seulement : Ce jeudi au matin., dans l'autographe. Le 8 septembre en 1660 était un mercredi, et non un j. jeudi; la date donnée par Louis Racine n'est donc pas exacte, et I semble avoir été choisie au hasard. Si le sonnet adressé au cardi- ; nal Ma/arin célébrait, comme on l'a conjecturé, la paix des Pyrénées, conclue au mois de novembre iGSg, la lettre est probablement de la fin de cette même année ou plutôt du commencement de l'année 1660, ce qui y est dit du retour de le Vasseur aux champs permettant difficilement de songer aux premiers mois de l'hiver. A cette lettre Louis Racine en a mêlé une autre (c'est la lettre 7) I qu'on trouvera plus loin (p. 387-890), et qui ne peut pas être non I plus du 8 septembre, ayant été écrite en carême, j 3. Les précédents éditeurs ont substitué me à lui. — Nous ne { relèverons les fausses leçons que lorsque l'altération nous paraîtra, pour une raison ou pour une autre, curieuse à noter, ou lorsque I la vraie leçon pourra, comme ici, étonner.
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~ sible pour montrer que ce n'en étoit pas un; mais la foi ce de vos raisons étant ajoutée à celle de ma conscience a achevé de me convaincre. Je me suis rangé à la raison, et y ai aussi rangé mon sonnet. Pen ai changé la pointe , ce qui est de plus considérable dans ces ouvrages. J'ai fait comme un nouveau sonnet. Et quoique si dissemblable à mon premier, j'aurois pourtant de la peine à le désavouer. Ma conscience ne me reproche plus rien, et j'en prends un assez bon augure. Je souhaite qu'il vous satisfasse de même : je vous l'envoie dans cette espérance. Si vous le jugez digne de la vue de Mlle Lucrèce *, je serai heureux, et je ne le croirai plus indigne de celle de S. E. Retournez aux champs le plus tard que vous pourrez. Vous voyez le bien que cause votre présence.
Suscription : Pour M. l'Abbé.
3, — - DE RACIINE A MARIE RACINE \ ^ A Paris, ce 4. mars [1660].
Ma très-chère soeur ,
Je m'attends bien que dans la colère où vous êtes contre moi, vous déchirerez cette lettre sans la lire.
4, Il sera souvent parlé de Mlle Lucrèce dans les lettres suivantes. Elle paraît avoir logé dans la même maison que le Vasseur. Peutêtre était-elle une parente de Mlle de la Croix , chez qui le jeune abbé demeurait.
Lettre 3 (revue sur l'autographe, conservé à la Ferté-Milon), — I . La sœur de notre poëte, Marie Racine , à qui cette lettre est adressée, était née le 24 janvier 164 1. Elle épousa, le 3o juin 1676, Antoine Rivière, contrôleur du grenier à sel et médecin à la Ferté- Milon ; elle mourut le 17 mai 1734.
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C'est pourquoi je ne m'excuse point d'avoir été deux "^"^^ mois sans vous écrire ; car aussi bien vous ne verrez pks ! mes excuses; et quand vous les verriez, vous êtes assez I entière pour ne les pas croire. Je ne vous dis donc I point que j'ai été à la campagne et que j'ai été accablé } d'affaires à Paris ; car vous prendrez tout cela pour des contes. D'ailleurs vous ne devez pas, ce me semble, vous plaindre beaucoup : quand je vous aurois écrit, vous n'auriez pas eu le temps de lire mes lettres. Vous étiez aux noces, c'est assez. Je crois que vous vous serez bien divertie. Je suis ravi que ma cousine soit mariée ^ ; je voudrois que vous fussiez à la peine de fétre, mais cela viendra s'il plaît à Dieu. Ma tante Vilart ' m'a dit qu'elle vous avoit écrit pour votre manchon. Mon cousin Vitart* a été cause que je n'en ai pas pris : il me fit revenir comme j'étois déjà dans la rue, en me disant que je ne m'y connoissois pas, et que je vous envoyerois quelque mauvaise marchandise, si bien qu'il dit qu'il falloit que ma tante l'achetât. Mais elle, voyant l'hiver fort avancé, crut qu'il valoit mieux vous demander si vous ne voudriez point quelque autre chose pour l'été. Mandez-lui donc ce que vous voulez
2. Cette cousine est probablement Jeanne du Chesne, fille d'Antoine du Chesne et d'Anne Sconin, sœur de la mère de Racine. Le mariage de Jeanne du Chesne avec Louis Parmentier, greffier à Chauny, paraît avoir été de ce temps-là; mais une lacune (de i656 à 1668) dans les actes de mariage des registres de la Ferté-Milon ne nous a pas permis d'en constater exactement la date.
3. Claude des Moulins, femme de Nicolas Vitart, greffier et coni trôleur de la gabelle à la Ferté-Milon, morte le 11 mars 1668. Elle I était grand'tante de Racine. Voyez, la Notice biographique^ p. a.
I 4. Antoine Vitart, fils de Nicolas Vitart et de Claude des Moulins. Toutes les fois que Racine dit : « mon cousin Vitart, » nous pensons qu'il s'agit d'Antoine, plutôt que de son frère aîné Nicolas Vitart, intendant du duc de Luynes. Tl nommait d'ordinaire l'aîné : Monsieur ritart.
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■jr^ qu'elle vous achète pour deux écus cVor, et vous Taurcz à riieure même. Je vous écrirai après demain, et je mettrai la lettre dans celle de mon oncle Sconin ^. Diteslui, je vous prie, que j'ai été cinq ou six jours hors de Paris, et que je lui écrirai sans faute après demain. Adieu : je suis à vous de tout mon cœur. Ma mère^ se recommande à vous, et ma tante ^ aussi.
Racine.
Je vous écrirai sans manquer.
Suscription : A Madame Madame Marie Racine, chez M. le Commissaire^.