DE RAGINE A M. VITART
A Uzés, le i3. juin 1662.
J'attends avec empressement des nouvelles de votre voyage, et votre absence de Paris m'ennuie déjà autant que si j'étois à Paris même, à cause que je n'ai point reçu de vos lettres depuis que vous en êtes sorti. J'écrivis la semaine passée à D. Cosme pour le disposer à vous abandonner le bénéfice, ou à quelqu'un de vos amis qui lui fût moins suspect, puisqu'il a pour vous des sentiments si injustes; et mon oncle approuva ma lettre par une apostille ; car il a tout de bon envie de me le donner, et m'a dit même de traiter avec l'aumônier de Monsieur d'Uzés, qui a grande envie sur ce bénéfice, pour voir s'il me voudroit donner en échange un prieuré simple de cent écus qu'il a en ce pays. Je ne lui en ai point parlé, et j'attends de vos nouvelles. Il seroit fort disposé à cet échange, pourvu que le bénéfice lui fût assuré ; car il ira l'hiver prochain à Paris avec son maître, et ce bénéfice seroit fort à sa bienséance, parce que le fermier est le même [à] qui son maître a arrenté Saint-George * . Mais il seroit du moins autant à ma
Lettre 33 (revue sur l'autographe, conservé à la Bibliothèque impériale). — i. Saint-Georges-sur-Loire, dans le diocèse d'An-
LETTRES
bienséance qu'à la sienne, si vous pouviez être assuré du succès de l'affaire; car je n'aurois pas grande inclination de faire séjour en ce pays-ci. Conseillez-moi donc, et je verrai après en quelle disposition il sera. Il me parle toujours du bénéfice de mon oncle, et il enrage de l'avoir^. Mais la méchante condition que d'avoir affaire à D. Cosme ! Je crois que cet homme-là est né pour ruiner toutes mes affaires.
Je souhaite que vous ayez une aussi belle récolte à vos deux fermes, que nous avons en ce pays-ci. La moisson est déjà fort avancée, et elle se fait fort plaisamment ici au prix de la coutume de France ; car on lie les gerbes à mesure qu'on les coupe ; on ne laisse point sécher le blé sur la terre, car il n'est déjà que trop sec, et dès le même jour on le porte à l'aire, où on le bat aussitôt. Ainsi le blé est aussitôt coupé, lié et battu. Vous verriez un tas de moissonneurs rôtis du soleil, qui travaillent comme des démons, et quand ils sont hors d'haleine, il[s] se jette[nt] à terre au soleil même, dorment un miserere^ et se relèvent aussitôt. Pour moi, je ne vois cela que de nos fenêtres, car je ne pourrois pas être un moment dehors sans mourir : l'air est à peu près aussi chaud qu'un four allumé, et cette chaleur continue autant la nuit que le jour; enfin il faudroit se résoudre à fondre comme du beurre, n'étoit un petit vent frais qui a la charité de souffler de temps en temps ; et pour m' achever, je suis tout le jour étourdi d'une infinité de cigales qui ne font que chanter de tous côtés, mais d'un chant le plus perçant et le plus importun du
gers, dont l'évêque d'Uzès fut abbé de i654 1^74 • voyez notre tome I, p. 48, note i.