‹ Œuvres; (volume 3)Chapitre 335 sur 394 · DE RACINE A MADEMOISELLE RIVIÈRE · texte numérisé non relu

DE RACINE A MADEMOISELLE RIVIÈRE

Ce mardi, 28. septembre [i683»].

Je vous écris ce mot, ma chère sœur, pour vous avertir que je me prépare à partir demain pour vous aller voir avec ma femme et mes enfants. Nous prétendons souper jeudi au soir avec vous. Je vous plains de l'embarras que nous vous allons donner, mais je ne vous pardonnerai point si vous faites la moindre façon pour nous. Commencez dès le premier jour à ne nous point faire de festin : nous sommes gens à qui il ne faut pas grand chose pour faire bonne chère. J'espère coucher demain au soir à Nanteuil. Je vous donne le bon[jour]^, et à M. Rivière aussi. Nos enfants [sont] dans la plus grande joie du monde [de vous] aller voir. Racine couchera avec nous. Pour la petite, si vous lui pouvez trouver une manne ou un berceau , nous vous serons obligés. Pour nos gens, ne vous en mettez en aucune peine.

Suscrîption : A Mademoiselle Mademoiselle Rivière, à la Ferté-Milon. (Reste d'un cachet connu par d'au-

Lettre 49 (revue sur l'autographe, conservé à la Ferté-Milon). — I. M. l'abbé de la Roque a daté cette lettre de 1680, mais elle ne paraît pouvoir être que de i683, année où le 28 septembre était un mardi, tandis qu'en 1680 cette même date était un samedi. Nous avons d'ailleurs dit, à la note 2 de la lettre précédente, que Racine se trouvait à la Ferté-Milon le 5 octobre iC83, et ici il annonce son départ pour le 29 septembre. Il est évident qu'en 1680 Racine n'aurait pu écrire : « Nos enfants sont dans la plus grande joie du monde de vous aller voir. » Le 28 septembre 1680 les deux aînés de ses enfants avaient l'un dix-huit mois, l'autre quatre mois seulement.

1. Les mots de cette lettre que nous avons mis entre des crochets se trouvaient sur ime partie du papier qui a été arrachée ; ils sont faciles à suppléer.

LETTRES.-

tres lettres et dont J'écu, portant un cygne, a pour support deux oiseaux de proie posés sur leurs serres.)

5o. DE M. DE GUILLERAGUES A RACINE \

Au Palais de France, à Péra, le 9. de juin 1684.

J'ai été sensiblement attendri et flatté, Monsieur, de la lettre que vous m'avez fait l'honneur et le plaisir de m'écrire. Vos œuvres, plusieurs fois relues, ont justifié mon ancienne admiration. Eloigné de vous, Monsieur, et des représentations qui peuvent en imposer, dégoûté de ces pays fameux, vos tragédies m'en ont paru encore plus belles et plus durables. La vraisemblance y est merveilleusement observée, avec une profonde connoissance du cœur humain dans les différentes crises des passions. Vous avez suivi, soutenu et presque toujours enrichi les grandes idées que les anciens ont voulu nous donner, sans s'attacher à dire ce qui étoit. Dieu me préserve de traiter la respectable antiquité comme Saint-Amant a traité l'ancienne Rome ^; mais vous savez mieux que moi

Lettre 5o. — i. Elle a été donnée, mais très-incomple'tement et avec beaucoup d'altérations par Louis Racine, à la page sSa du Recueil des lettres de Jean Racine. L'éditeur de 1807 en a rétabli le texte sur l'original, qui était entre les mains de M. Jacobé deNaurois. — Gabriel-Joseph de Lavergne, comte de Guilleragues. Ambassadeur de France à Constantinople en 1679, il mourut dans cette ville en i685 (voyez de Hammer, Histoire de l'Empire ottoman, traduction de Hellert, tome XII, p. 189). Il était lié d'amitié avec Racine. Boileau lui a adressé sa épitre, qui commence ainsi :

Esprit né pour la cour , et maître en l'art de plaire ,

Guilleragues, etc.

2. Dans son petit poëme burlesque, intitulé : la Rome ridicule. Voyez au tome II, p. 891-424 des OEuf^res complètes de Saint-Amant, publiées par M. Ch.-L. Livet, dans la bibliothèque elzévirienne (Paris, i855).

LETTRES

que, dans tout ce qu'ont écrit les poètes et les historiens, ils se sont plutôt abandonnés au charme de leur brillante imagination, qu'ils n'ont été exacts observateurs de la vérité. Pour vous et M. Despréaux, historiens du plus grand roi du monde, la vérité vous fournit une matière tellement abondante que, pouvant même vous accabler et vous rendre peu croyables à la postérité, elle me laisse en doute si vous êtes, à cet égard, ou plus heureux, ou plus malheureux que les anciens.

Le Scamandre et le Simoïs sont à sec dix mois de l'année : leur lit n'est qu'un fossé. Cidaris et Barbisès^ portent très-peu d'eau dans le port de Constantinople. L'Hèbre est une rivière du quatrième ordre. Les vingtdeux royaumes de l'Anatolie le royaume de Pont, la Nicomédie donnée aux Romains, l'Ithaque, présentement l'île de Céphalonie, la Macédoine, le terroir de Larisse et celui d'Athènes ne peuvent jamais avoir fourni la quinzième partie des hommes dont les historiens font mention. Il est impossible que tous ces pays, cultivés avec tous les soins imaginables, aient été fort peuplés. Le terrain est presque partout pierreux, aride et sans rivières : on y voit des montagnes et des côtes pelées, plus anciennes assurément que les plus anciens écrivains. Le port d'Aulide, absolument gâté, peut avoir été très-bon ; mais il n'a jamais pu contenir un nombre approchant de deux mille vaisseaux ou simples barques. Sdile ou Délos est un misérable rocher; Cerigue^, et Paphos, qui est dans l'île de Chypre, sont des lieux affreux. Cerigue est une petite île des Vénitiens, la plus

3. Cydaris ou Cicus et Barhycès ou Barhyssus sont les anciens noms de deux rivières de Thrace.

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