‹ Œuvres; (volume 3)Chapitre 381 sur 394 · DE BOILEAU A RACINE · texte numérisé non relu

DE BOILEAU A RACINE

A Bourbon, 19^ août [1687].

Vous pouvez juger, Monsieur, combien j'ai été frappé de la funeste nouvelle que vous m'avez mandée de notre pauvre ami ' . En quelque état pitoyable néanmoins que vous l'ayez laissé, je ne saurois m' empêcher d'avoir toujours quelque rayon d'espérance, tant que vous ne m'aurez point écrit : « Il est mort; » et je me flatte même qu'au premier ordinaire j'apprendrai qu'il est hors de danger. A dire le vrai, j'ai bon besoin de me flatter ainsi, surtout aujourd'hui que j'ai pris une médecine qui m'a fait tomber quatre fois en foiblesse, et qui m'a jeté dans un abattement dont même les plus agréables nouvelles ne seroient pas capables de me relever. Je vous avoue pourtant que, si quelque chose pouvoit me rendre la santé et la joie, ce seroit la bonté qu'a Sa Majesté

8. « Qu'il en prend » est ajouté au-dessus de la ligne. Lettre 7 5 (revue sur l'autographe, conservé à la Bibliothèque impériale). — i. Hessein. Voyez ci-dessus, p. 585, la lettre yS.

LETTRES

de s'enquérir de moi toutes les fois que vous vous présentez devant lui^. Il ne sauroit guère rien arriver de plus glorieux, je ne dis pas à un misérable comme moi, mais à tout c^ qu'il y a de gens plus cdnsidéraîjles à la cour; et je gage qu'il y en a plus de vingt d'entre eux qui, à rheure qu'il est, envient ma bonne fortune, et qui voudroient avoir perdu la voix, et même la parole à ce prix. Je ne manquerai pas, avant qu'il soit peu, de profiter du bon avis qu'un si grand prince me donne, sauf à désobliger M. Bourdier mon médecin et M. Baudière mon apothicaire, qui prétendent maintenir contre lui que les eaux de Bourbon sont admirables pour rendre la voix. Mais je m'imagine qu'ils réussiront dans cette entreprise, à peu près comme toutes les puissances de 'Europe ont réussi à lui empêcher de prendre Luxembourg etHant d'autres villes. Pour moi, je suis persuadé qu'il fait bon suivre ses ordonnances en fait même de médecine. J'accepte l'augure qu'il m'a donné, en vous disant que la voix me reviendroit lorsque j'y penserois le moins. Un prince qui a exécuté tant de choses miraculeuses est vraisemblablement inspiré du ciel, et toutes les choses qu'il dit sont des oracles. D'ailleurs, j'ai encore un remède à essayer, où j'ai grande espérance, qui est de me présenter à son passage dès que je serai de retour; car je crois que l'envie que j'aurai de lui témoigner ma joie et ma reconnoissance me fera trouver de la voix, et peut-être même des paroles éloquentes*. Cependant je vous dirai que je suis aussi muet que jamais, quoique inondé d'eaux et de remèdes. Nous attendons la réponse de M. Fagon sur la relation que M. Bourdier lui a en-

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