‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 104 sur 311 · Henriette-Anne d'Angleterre. (Note de L. Racine · texte numérisé non relu

Henriette-Anne d'Angleterre. (Note de L. Racine

4- Ici encore on a substitué , dans les éditions récentes , la date de 1670 à celle de 1671 , que donne L. Racine. Les deux Bérénices furent jouées en 167c; elles parurent imprimées en 1671, celle de Racine en janvier, celle de Corneille en février.

de l'une et de l'autre pièce ' ; ses plaisanteries furent trouvées très-fades, et ses critiques parurent outrées à Subligny luimême, qui prenant alors la défense du même poëte dont il avoit critiqué Vjndrnmaqite, fit voir que l'écrivain ingénieux du Peuple élémentaire n'entendoit pas les matières poétiques. Tout sert aux auteurs sages. L'abbé de Villars avoit vivement relevé cette exclamation, Dieux ! écbappée à Rérénice. L'auteur, en reconnoissant sa faute, en corrigea deux autres de la même nature, dont son critique ne s'étoit pas aperçu. Bérénice disoit à la tin du premier acte :

t Rome entière, en ce même moment,

Fait des vœux pour Titus, et par des sacrifices

De son règne naissant consacre les prémices.

Je prétends quelque part à des souhaits si doux :

Phénice, allons nous joindre aux vœux qu'on fait pour nous.

Et dans l'acte suivant Bérénice disoit à Titus :

Pourquoi des Immortels attester la puissance ?

Dans la seconde édition, l'auteur changea ces expressions, qu'il avoit mises dans la bouche de Bérénice sans faire attention qu'elle étoit Juive.

Sa tragédie, quoique honorée du suffrage du grand Condé par l'heureuse application qu'il avoit faite de ces deux vers :

Depuis trois ans entiers chaque jour je la vois, Et crois toujours la voir pour la première fois,

fut très-peu respectée sur le Théâtre-Italien. Il assista à cette parodie bouffonne2, et v parut rire comme les autres; mais il avouoit à ses amis qu'il n'avoit ri qu'extérieurement. La rime indécente qu'Arlequin raettoit à la suite de la reine Bérénice

i. La double critique de l'abbé de Villars fut imprimée en 1671.

1. Cette bouffonnerie est de latouville , conseiller au parlement de Rouen. Ce que dit L. Racine de la peine qu'elle fit à Racine ne peut être exact. Elle ne fut représentée que le 11 octobre i683. Il eut été tard alors pour s'en chagriner. Ajoutons qu'à cette époque Racine n'allait sans doute pas à la comédie italienne.

le chagrinoit au point de lui faire oublier le concours du public à sa pièce, les larmes des spectateurs, et les éloges de la cour. C'étoit dans de pareils moments qu'il se dégoûtoit du métier de poète, et qu'il faisoit résolution d'y renoncer • il reconnoissoit la foiblesse de l'homme, et la vanité de notre amour- propre, que si peu de chose humilie. Il fut encore frappé d'un mot de Chapelle, qui fit plus d'impression sur lui que toutes les critiques de l'abbé de Villars, qu'il avoit su mépriser1. Ses meilleurs amis vantoient l'art avec lequel il avoit traité un sujet si simple, en ajoutant que le sujet n'avoit pas été bien choisi. Il ne l'avoit pas choisi; la princesse que j'ai nommée lui avoit fait promettre qu'il le traiteroit ; et comme courtisan, il s'étoit engagé, œ Si je m'y étois trouvé, disoit Boileau, je l'aurois bien empêché de donner sa parole. » Chapelle, sans louer ni critiquer, gardoit le silence. Mon père enfin le pressa vivement de se déclarer : « Avouez-moi en ami, lui dit-il, votre sentiment. Que pensez-vous de Bérénice? — Ce que j'en pense? répondit Chapelle : Marion pleure, Marion crie, Marion veut qu'on la marie. » Ce mot, qui fut bientôt répandu, a été depuis attribué mal à propos à d'autres.

La parodie bouffonne faite sur le Théâtre-Italien, les railleries de Saint-Évremont , et le mot de Chapelle, ne consoloient pas Corneille, qui voyoit la Bérénice, rivale de la sienne, raillée et suivie, tandis que la sienne étoit entièrement abandonnée.

Il avoit depuis longtemps de véritables inquiétudes, et n'en avoit point fait mystère à son ami Saint-Évremont, lorsque le remerciant des éloges qu'il avoit reçus de lui dans sa Dissertation sur Y Alexandre, il lui avoit écrit : <t Vous m'honorez de votre estime dans un temps où il semble qu'il y ait un parti fait pour ne m'en laisser aucune. C'est un merveilleux avantage pour moi, qui ne peux douter que la postérité ne s'en rapporte à vous. Aussi je vous avoue que je pense avoir quelque droit de traiter de ridicules ces vains trophées qu'on établit sur les anciens héros refondus à notre mode. »

i. Il ne les avait pas méprisées, puisqu'il y avait répondu, avec beaucoup d'irritation, dans sa préface de Bérénice.

Cette critique injuste a ébloui quelques personnes, surtout depuis qu'un écrivain célèbre l'a renouvelée 1 . <* Pourquoi, ditil, ces héros ne nous font-ils pas rire? c'est que nous ne sommes pas savants : nous ignorons les moeurs des Grecs et des Romains. Il faudroit, pour en rire, des gens éclairés. La chose est assez lisible; mais il manque des rieurs. » Quand le parterre seroit rempli de gens instruits des mœurs grecques et romaines, les rieurs manqueroient encore, puisque ceux qui ont formé leur goût dans les lettres grecques et romaines connoissent encore mieux que les autres le mérite de ces tragédies, qui paroissent risibles à M. de Fontenelle. Le souvenir d'une ancienne épigramme peut-il rester si longtemps sur le cœur?

Corneille étoit excusable, quand il cherchoit quelques prétextes pour se consoler. Il avoit des chagrins, et ces chagrins lui avoient fait prendre en mauvaise part une plaisanterie de la comédie des Plaideurs, où ce vers du Cid :

Ses rides sur son front ont gravé ses exploits,

est appliqué à un vieux sergent. « Ne tient-il donc, disoit-il, qu'à un jeune homme de venir ainsi tourner en ridicule les vers des gens? » L'offense n'étoit pas grave, mais il n'étoit pas de bonne humeur.

Segrais rapporte2 qu'étant auprès de lui à la représentation de Bajazet, qui fut joué en 1672, Corneille lui fit observer que tous les personnages de cette pièce avoient, sous des habits turcs, des sentiments François : « Je ne le dis qu'à vous, ajoutat-il : d'autres croiroient que la jalousie me fait parler. » Eh! pourquoi s'imaginer que les Turcs ne savent pas exprimer comme nous les sentiments de la nature? Si Corneille eût voulu jeter les veux sur tant de lauriers et sur tant d'années dent il étoit chargé, il n'auroit point compromis une gloire qui ne

1. M. de Fontenelle, dans son Histoire du théâtre. {Xote de L. Racine.)

a. Dans le Segraisiana ( à Paris, par la compagnie des libraires, M.DCC.XXÏ, 1 vol. in-ia), p. 58.

pouvoit plus croître. Tantôt il se flattoit que ses rivaux attendoient sa mort avec impatience, ce qui lui faisoit dire1 :

Si mes quinze lustres Font encor quelque peine aux modernes illustres, S'il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner, Je n'aurai pas longtemps à les importuner.

Tantôt s'imaginant que les pièces qu'on préféroit aux siennes ne dévoient leur succès qu'aux brigues, il disoit2 :

Pour me faire admirer je ne fais point de ligues ;

J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigues ;

Et mon ambition, pour faire plus de bruit,

Ne les va point quêter de réduit en réduit

Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée....

Son malheur venoit de sa tendresse inconcevable pour les enfants de sa vieillesse, qu'il croyoit que tout le monde devoit admirer comme il les admiroit. Cependant il étoit obligé d'avoir recours à la troupe des comédiens du Marais, parce que celle de l'Hôtel de Bourgogne, occupée des pièces de son rival, refusoit les siennes. Les pièces du grand Corneille refusées par les comédiens l O vieillesse ennemie! A quelle humiliation elle expose un poète qui veut l'être trop longtemps !

Si Corneille avoit ses chagrins, son rival avoit aussi les siens. Il entendoit dire souvent que les beautés de ses tragédies étoient des beautés de mode, qui ne dureroient pas. Mme de Sévigné , comme beaucoup d'autres , se faisoit une vertu de rester fidèle à ce qu'elle appeloit ses vieilles admirations. Voici quelques endroits de ses lettres qui feront connoître les différents discours qu'on tenoit alors ; et ces endroits, quoique pleins de jugements précipités, plairont à cause de ce style qu'on admire dans une dame, et qui fait lire tant de lettres qui n'apprennent presque rien. C'est ainsi qu'elle parle de Bajazet avant que de l'avoir vu : « Cette pièce, dit-on, est

1. Voyez dans le tome X du Corneille de M. Marty-Laveaux (p 3og) les vers au Roi sur Cinna, Pompée, etc. (1676).

2. Voyez [ibidem, p. 76) l'Excuse à Ariste (1637). Les deux premiers vers cités s'y terminent par ligue et intrigue, au singulier.

a5o MEMOIRES SFR LA VIE

autant au-dessus des pièces de Corneille , que Corneille est au-dessus de Bo"ver : voilà ce qui s'appelle lou?r.

Du bruit de Bajazel mon âme importunée

fait que je veux aller à la comédie ; nous en jugerons par nos yeux et nos oreilles '. »

Après avoir vu la pièce, elle l'envoie à sa chère fille, en lui disant : « Je vous envoie Bajazct; je voudrois aussi vous envoyer la Chamniêlay pour réchauffer la pièce — Il y a des choses agréables, rien de parfaitement beau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine; sentons-en la

différence. Jamais il n'ira plus loin qu Andromaque Il fait

des comédies pour la Chammêlay, et non pas pour les siècles à venir : si jamais il n'est plus jeune, et qu'il cesse d'être amoureux 2, ce ne sera plus la même chose. Vive donc notre vieil ami Corneille ! Pardonnons-lui de méchants vers en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent. Ce sont des traits de maître qui sont inimitables. Despréaux en dit encore plus que moi ; en un mot, c'est le bon goût ; tenez-vous-y8. »

Ces prophéties se sont trouvées fausses. L'auteur de Britannicus fit voir qu'il pouvoit aller encore plus loin , et qu'il travailloit pour l'avenir. Je dirai bientôt pourquoi on lui reprochoit de travailler pour la Chammêlay, et je détruirai cette accusation. Personne ne croira que Boileau ait jamais pensé comme Mme de Sévigné le fait ici penser, puisqu'on est au contraire porté à croire qu'il louoit trop son ami *. Le

1. Lettre à Mme de Grignan, i3 janvier 1672, tome II, p. 465 et466. — La citation de L. Racine n'est pas tout à fait exacte, ni complète, non plus que celle qui suit. Mais ici, comme ailleurs, nous devons donner son texte, qu'on a eu tort, ce nous semble, de corriger.

2. Il avoit déjà été plus loin qu'Audromaque , puisqu'il avoit fait Britannicus. Pou\ oit-elle dire que llritannicus ne fût que l'ou\raj;e d'un jeune amoureux? .^ote de L. Racine.')

3. Lettre à Mme de Grignan, 16 mars 1672, tome II, p. 535 et 53fi.

Page 1