Pradon disait , dans son Ept'tre à Alcandre
Si Boileau de Racine embrasse l'intérêt,
DE JEAN RACINE. 25i
P. Tournemine, dans une lettre imprimée1, avance qu'il ne décria VAsésilas et Y Attila « que pour immoler les dernières pièces de Corneille à Racine son idole. » Ce n'étoit pas certainement lui immoler de grandes victimes; et Roileau ne pensa jamais à élever son idole (pour répéter le terme du P. Tournemine) au-dessus de Corneille : il savoit rendre justice à l'un et à l'autre ; il les admiroit tous deux, sans décider sur la préférence.
Le parti de Corneille s'affoiblit beaucoup plus l'année suivante, quand Mithridate, paroissant avec toute sa haine pour Rome, sa dissimulation et sa jalousie cruelle, fit voir que le poète savoit donner aux anciens héros toute leur ressemblance.
Je ne trouve point que cette tragédie ait essuyé d'autres contradictions2 que d'être confondue, comme les autres, dans la misérable satire intitulée : Apollon vendeur de Mithridate , ouvrage qui, rempli des jeux de mots les plus insipides, ne fit aucun honneur à Barbier d'Aucour.
En cette même année, mon père fut reçu à l'Académie franchise, et sa réception ne fut pas remarquable comme l'avoit été celle de Corneille, par un remerciment ampoulé3. Corneille, dans une pareille occasion, se nomma « un indigne mignon de la fortune , » et ne pouvant exprimer sa joie, « l'appela un épanouissement du cœur, une liquéfaction intérieure, qui relâche toutes les puissances de l'âme, » de sorte que Corneille, qui savoit si bien faire parler les autres, se
A défendre Boileau Racine est toujours prêt.
Ces rimeurs de concert l'un l'autre se chatouillent ,
Et de leur fade encens tour à tour se barbouillent.
i. Cette lettre est à la tête des OEwres posthumes de Corneille, imprimées en 1738. {Note d* L. Racine.) — 11 veut parler des OEuvres diverses de Pierre Corneille, publiées par Granet, à Paris, chez Gissey et Bordelet, M. DCC. XXXVIII. En tète (p. \xv-xxxiv) est la Défense du grand Corneille par le P. Tournemine, jésuite.
2. On peut citer cependant la critique ironique et malveillante que le Mercure galant fit de Mithridate dans le tome IV (p. 258-a6o) de l'année 1673.
3. Corneille prononça ce remerciment le 22 janvier 1647. Il était reçu à la place de Mavnard. Vovez au tome X du Corneille de M. Marty-Laveaux.
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perdit en parlant pour lui-même. Le remercîment de mon père fut fort simple et fort court, et il le prononça d'une voix si basse, que M. Colbert, qui étoit venu pour l'entendre', n'en entendit rien, et que ses voisins même en entendirent à peine quelques mots. Il n'a jamais paru dans les recueils de l'Académie, et ne s'est point trouvé dans ses papiers après sa mort. L'auteur apparemment n'en fut pas content, quoique, suivant quelques personnes éclairées, il fût né autant orateur que poète. Ces personnes en jugent par les deux discours académiques dont je parlerai bientôt, et par une harangue au Roi doni elles disent qu'il fut l'auteur : elle fut prononcée par une autre boucbe que la sienne, en i6852, et se trouve dans les Mémoires du clergé.
Un de ses confrères dans l'Académie se déclara son rival, en traitant comme lui le sujet Ylphigénie. Les deux tragédies parurent en 1675 3 : celle de le Clerc n'est plus connue que par l'épigramme faite sur sa chute, et la gloire de l'autre fut célébrée par Boileau :
Jamais Iphigénie, en Aulide immolée,
N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée, etc. *.
C'étoit en 1677 que Boileau parloit ainsi ; et comme il avoit acquis une grande autorité sur le Parnasse, depuis qu'en 1674
1. Si Colbert assista à cette séance académique du 12 juillet 10*73, ce fut , pour le moins autant , afin de faire honneur à l'abbé Gallois , qui était , comme on sait , en grande faveur près de lui , et qui fut reçu le même jour que Racine et Fléchier.
2. C'est la harangue que l'abbé Colbert prononça le ai juillet i685, à la tête du clergé. Depuis longtemps elle a pris place parmi les œuvres de Racine.
3. Les auteurs (de niiàtoire) du Théâtre françois disent en 1674 , et se fondent sur une autorité qui peut être douteuse. C'est ce que je ne puis décider. (Note de L. Racine.) — Il est certain que Ylphigénie de Racine fut jouée à Versailles au mois d'août 1674. Mais on pense qu'elle ne fut représentée à Paris que dans les premiers jours de 1675. Quant à Ylphigénie de le Clerc, elle fut, d'après le registre de la Grange, représentée pour la première fois sur le théâtre de Molière le vendredi 24 mai 1675.