‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 106 sur 311 · Epître VII, à Monsieur Racine, vers 3 et · texte numérisé non relu

Epître VII, à Monsieur Racine, vers 3 et

il avoit donné son Art poétique et ses quatre Épures, il etoit bien capable de rassurer son ami, attaqué par tant de critiques. A la fin de l'épître qu'il lui adresse, il souhaite, pour le bonheur de leurs ouvrages,

Qu'à Chantilly Condé les lise quelquefois.

parce qu'ils étoient tous deux fort aimés du grand Condé, qui rassembloit souvent à Chantilly les gens de lettres, et se plaisoit à s'entretenir avec eux de leurs ouvrages, dont il étoit bon juge. Lorsque dans ces conversations littéraires il soutenoit une bonne cause, il parloit avec beaucoup de grâce et de douceur; mais quand il en soutenoit une mauvaise, il ne falloit pas le contredire : sa vivacité devenoit si grande qu'on voyoit bien qu'il étoit dangereux de lui disputer la victoire. Le feu de ses yeux étonna une fois si fort Boileau dans une dispute de cette nature, qu'il céda par prudence, et dit tout bas à son voisin: « Dorénavant je serai toujours de l'avis de Monsieur le Prince, quand il aura tort1, d

J'ignore en quel temps Boileau et son ami travaillèrent à un opéra par ordre du Roi, à la sollicitation de Mme de Montespan2. Cette particularité seroit fort inconnue, si Boileau, qui auroit bien pu se dispenser de faire imprimer dans la suite son prologue, ne l'avoit racontée dans l'avertissement qui le précède. Je ne crois pas qu'on ait jamais vu un seul vers de mon père en ce genre d'ouvrage, qu'il essayoit à contre-cœur. Les poètes n'ont que leur génie à suivre, et ne doivent jamais travailler par ordre. Le public ne leur sait aucun gré de leur obéissance.

Un rival aussi peu à craindre que le Clerc se rendit bien plus redoutable que lui, quand la Phèdre parut en 1677. Il en suspendit quelque temps le succès, par la tragédie qu'il

1 . L'auteur du Bolxana rapporte ce mot d'une manière à faire croire qu'il ne l'a pas compris. Il en a de même défiguré plusieurs autres. {Note de L. Racine.') Le Bolxana, p. n5, dénature en effet ■unsi ce mot : « Je serai toujours de l'avis de Monsieur le Prince, et même quand il aura tort. »

2. Ce fut évidemment après 1677. Voyez à ce sujet la Notice biographique, p. 106 et 107.

avoit composée sur le même sujet, et qui fut représentée en même temps1. La curiosité de chercher la cause de la première fortune de la Phèdre de Pradon est le seul motif qui la puisse faire lire aujourd'hui. La véritable raison de cette fortune fut le crédit d'une puissante cabale, dont les chefs s'assembloientà l'hôtel de Bouillon. Ils s'avisèrent d'une nouvelle ruse qui leur coûta, disoit Boileau, quinze mille livres : ils retinrent les premières loges pour les six premières représentations de l'une et de l'autre pièce, et par conséquent ces loges étoient vides ou remplies quand ils voul oient.

Les six premières représentation» furent si favorables à la Plièdre de Pradon , et si contraires à celle de mon père, qu'il étoit près de craindre pour elle une véritable chute, dont les bons ouvrages sont quelquefois menacés, quoiqu'ils ne tombent jamais. La bonne tragédie rappela enfin les spectateurs, et l'on méprisa le sonnet qui avoit ébloui d'abord :

Dans un fauteuil doré Phèdre mourante et blême, etc.

Ce sonnet avoit été fait par Mme Deshoulières, qui protégeoit Pradon, non par admiration pour lui, mais parce qu'elle étoit amie de tous les poètes qu'elle ne regardoit pas comme capables de lui disputer le grand talent qu'elle croyoit avoir pour la poésie. On ne s'avisa pas de soupçonner Mme Deshoulières du sonnet : on se persuada fort mal à propos que l'auteur étoit M. le duc de Nevers, parce qu'il faisoit des vers, et qu'il étoit du parti de l'hôtel de Bouillon. On répondit à ce sonnet par une parodie sur les mêmes rimes ; et on ne respecta dans cette parodie ni le duc de Nevers, ni sa sœur la duchesse de Mazarin, retirée en Angleterre. Quand les auteurs de la parodie n'eussent lait que plaisanter M. le duc de Nevers sur sa passion pour rimer, ils avoient tort, puisqu'ils attaquoient un homme qui n'avoit cherché querelle à personne; mais dans leurs plaisanteries ils passoient les bornes d'une querelle littéraire, en quoi ils n'étoient pas excusables. Je ne rapporte ni leur parodie, ni le sonnet : on trouve ces pièces dans les longs

i. La Phèdre de Racine fut jouée pour la première fois le Ier janvier 1677, celle de Pradon le 3 janvier.

DE JEAN RACINE. ,y,

commentateurs de Boileau, et dans plusieurs recueils. On ne douta point d'abord que cette parodie ne fût l'ouvrage du poète offensé, et que son ami Boileau n'y eût part. Le soupçon étoit naturel. Le duc irrité annonça une vengeance éclatante. Ils désavouèrent la parodie, dont en effet ils n'étoient point les auteurs; et M. le duc Henri-Jules1 les prit tous deux sous sa protection, en leur offrant l'hôtel de Condé pour retraite. « Si vous êtes innocents, leur dit-il, venez-v; et si vous êtes coupables, venez-y encore. » La querelle fut apaisée quand on sut que quelques jeunes seigneurs très-distingués avoient fait dans un repas la parodie du sonnet.

La Phèdre resta victorieuse de tant d'ennemis ; et Boileau, pour relever le courage de son ami, lui adressa sa septième épître, sur l'utilité qu'on retire de la jalousie des envieux. L'auteur de Phèdre étoit flatté du succès de sa tragédie, moins pour lui que pour l'intérêt du théâtre. Il se félicitoit d'y avoir fait goûter une pièce où la vertu avoit été mise dans tout son jour, où la seule pensée du crime étoit regardée avec autant d'horreur que le crime même ; et il espéroit par cette pièce réconcilier la tragédie « avec quantité de personnes célèbres par leur piété et par leur doctrine, » L'envie de se rapprocher de ses premiers maîtres le faisoit ainsi parler dans sa préface , et d'ailleurs il étoit persuadé que l'amour, à moins qu'il ne soit entièrement tragique, ne doit point entrer dans les tragédies.

On se trompe beaucoup quand on croit qu'il remplissoit les siennes de cette passion parce qu'il en étoit lui-même rempli. Les poètes se conforment au goût de leur siècle. Un jeune auteur qui cherche à plaire à la cour d'un jeune roi où Ton respire l'amour et la galanterie, fait respirer le même air à ses héros et héroïnes. Cette raison et la nécessité de suivre une route différente de Corneille en marchant dans la même carrière, lui fit traiter ses sujets dans un goût différent ; et lorsque la tendresse qui règne dans ses tragédies est attribuée par M. de Valincour à un caractère plein de passion, il parle luimême suivant ce préjugé naturel, qu'un auteur se peint dans ses ouvrages; mais M. de Valincour ne pouvoit ignorer que son ami, quoique né si tendre, n'avoit jamais été esclave de

i . Henri- Jules de Bourbon, prince de Condé, fils du grand Condé.

2j6 MEMOIRES SUR LA VIE

l'amour, que peut-être à cause de la tendresse même de sont cœur il regardent comme plus dangereux encore pour lui que pour un autre. Il en étoit un habile peintre, parce quêtant né poëte, il étoit habile imitateur : il a su peindre parfaitement la fierté et l'ambition dans le personnage d'Agrippine, quoiqu'il fût bien éloigné d'être fier et ambitieux. Mme de Sévigné , dans un endroit de ses Lettres que j'ai rapporté1, fait entendre qu'il étoit très-amoureux de la Chammèlay, et que même il faisoit ses tragédies conformément au goût de la déclamation de cette actrice. Dans sa vie imprimée à la tête de la dernière édition de ses Œuvres2, on lit qu'il en avoit un fils naturel, et que l'infidélité de cette comédienne, qui lui préfera le comte de Tonnerre', fut cause qu'il renonça à cette actrice et aux pièces de théâtre.

Puisque de pareils discours, faussement répandus dans le temps, subsistent encore aujourd'hui à la tète de ses GEuvres, c'est à moi à les détruire ; mais quoique certain de leur fausseté, c'est à regret que je parle de choses dont je voudrois que la mémoire fût effacée. Ce prétendu fils naturel n'a jamais existé4; et même, selon toutes les apparences, mon père n'a jamais eu pour la Chammèlay cette passion qu'on a conjecturée de ses assiduités auprès d'elle, sur lesquelles je garderois le silence, si je n'étois obligé d'en dire la véritable .raison.

Cette femme n'étoit point née actrice. La nature ne lui avoit donné que la beauté, la voix et la mémoire : du reste, elle avoit si peu d'esprit, qu'il falloit lui faire entendre les vers qu'elle avoit à dire, et lui en donner le ton. Tout le monde sait le talent que mon père avoit pour la déclamation, dont il donna le vrai goût aux comédiens capables de le prendre. Ceux qui s'imaginent que la déclamation qu'il avoit introduite sur le théâtre étoit enflée et chantante, sont, je crois, dans l'erreur.

i. Voyez ci-dessus, p. a5o.

2. L. Racine parle de l'édition de 1736. Voyez ci-dessus la note 2 de la page 204.

3. Dans l'édition de 1747 '• « le conseiller de Tonnerre, » faute corrigée dans VEirata.

4. Ce conte est d'autant plus ridiculement inventé, que la Chammèlay étoit mariée . [Note de L. Racine.)

Ils en jugent par la Duclos1, élève de la Chammêlay, et ne font pas attention que la Chammêlay, quand elle eut perdu son maître, ne fut plus la même, et que venue sur l'âge elle poussoit de grands éclats de voix, qui donnèrent un faux goût aux comédiens. Lorsque Baron, après vingt ans de retraite, eut la foiblesse de remonter sur le théâtre2, il ne jouoit plus avec la même vivacité qu'autrefois, au rapport de ceux qui l'avoient vu dans sa jeunesse : c'étoit le vieux Baron ; cependant il répétoit encore tous les mêmes tons que mon père lui avoit appris. Comme il avoit formé Baron, il avoit formé la Chammêlay, mais avec beaucoup plus de peine. Il lui faisoit d'abord comprendre les vers qu'elle avoit à dire, lui montroit les gestes, et lui dicloit les tons, que même il notoit3. L'écolière, fidèle à ses

1. Mlle Duclos débuta à la Comédie française le 27 octobre 1693. Le 3 mai 1696 elle obtint un ordre de doubler la Cbampmeslé. Lorsque L. Racine écrivait ses Mémoires, Mlle Duclos avait depuis quelques années seulement quitté le tbéàtre. Dans les derniers temps de sa longue et brillante carrière , le goût du public avait changé. Sa déclamation, ses lamentations mélodieuses, comme disait Marmontel , paraissaient hors de mode.

2. Baron avait quitté le théâtre en 1691 ; il y reparut en 1720, non au bout de vingt ans , comme il est dit ici , mais au bout de vingt-neuf ans. Il était alors assez vieux , étant né en i652. Lemazurier dans sa Galerie historique des acteurs , p. 65, reproche à L. Racine d'avoir dit que son père avait formé Baron : « Baron ne fut pas formé par Racine, mais par Molière. » On peut lui répondre que si Racine n'a pas donné à Baron les premières leçons de son art, il lui en a cependant enseigné très-certainement bien des secrets, lorsque le jeune acteur , après la mort de Molière , passa à l'Hôtel de Bourgogne. Le même Lemazurier raconte (tome I , p. io3j que Bacine, faisant répéter une de ses pièces , après avoir expliqué aux autres acteurs le caractère de leurs rôles, se tourna vers Baron et lui dit : ce Pour vous, Monsieur, je n'ai point d'instructions à vous donner. Votre àme et votre génie vous en diront plus que mes instructions n'en pourroient faire entendre. » Mais ce compliment , très-propre à encourager Baron , dont l'amour-propre était des plus vifs , ne saurait prouver que le grand poëte n'ait pas contribué à le former.

3. S'agit-il de remarques seulement que Racine aurait écrites sur les tons qu'il convenait de prendre dans tel ou tel passage, ou d'une véritable notation de ces tons, analogue à celle des musiciens ? Ce dernier

J. Racine, i 17

leçons, quoique actrice par art, sur le théâtre paroissoit inspirée par la nature ; et comme par cette raison elle jouoit beaucoup mieux dans les pièces de son maître que dans les autres, on disoit qu'elles étoient faites pour elle, et on en concluoit l'amour de l'auteur pour l'actrice.

Je ne prétends pas soutenir qu'il ait toujours été exempt de foiblesse, quoique je n'en aie entendu raconter aucune ; mais (et ma piété pour lui ne me permet pas d'être infidèle à la vérité) j'ose soutenir qu'il n'a jamais connu par expérience ces troubles et ces transports qu'il a si bien dépeints1. Ceux qui veulent croire qu'il étoit fort amoureux doivent croire aussi que les lettres tendres et les petites pièces galantes n'étoient pas pour lui un travail. Les vers d'amour lui auroient-ils coûté? Ces petites pièces qui passent bientôt de main en main ne s'anéantissent pas, lorsqu'elles sont faites par un auteur connu. Dans le recueil des pièces fugitives de Corneille, imprimé en i7382, plusieurs petites pièces galantes ont trouvé place,

sens est moins probable. Dans un écrit qui est de date postérieure aux Mémoires, dans son Traité de la Poésie dramatique, chapitre XII, § 2 , L. Racine combat l'opinion de l'abbé Dubos, qui avait prétendu que les anciens notaient la déclamation théâtrale ; et sur la possibilité de cette notation , il se contente de dire : « Je ne nie pas qu'on ne puisse noter toute la déclamation d'une pièce, et celle même d'un discours ; je ne nie pas non plus qu'un poëte ne puisse donner aux comédiens leurs rôles notés, et qu'un comédien ne puisse, avec le secours de ces notes , étudier son rôle , et remarquer les endroits où il doit élever, baisser, ralentir, précipiter sa voix. » Il ne cite pas d'ailleurs , comme il n'y eût sans doute pas manqué , si le fait lui avait paru constant , l'exemple de Racine , qui serait venu là si à propos.

1. Est-ce dans ce sens que Joubert a dit: « Le talent de Racine est dans ses œuvres; mais Racine lui-même n'y est pas. Aussi s'en dégoûta-t-il. » En général Joubert est singulièrement injuste pour Racine (voyez aux pages 19J-197 de ses Pensées , Paris, 1842 , 2 vol. in-8°). Fût-il possible de prouver que , malgré ses incontestables liaisons avec la Champmeslé , Racine « n'a jamais, comme le dit son fils , connu par expérience » l'amour qu'il a si bien dépeint , il n'en resterait pas moins vrai que son talent, son art ne sont pas seuls dans ses ouvrages. On sent que son àme y est aussi.

2 Voyez ci-dessus, p. a5i, note 1,

DE JEAN RACINE. a5g

parce qu'elles sont de Corneille, c'est-à-dire du poète qu'on a surnommé le .'-ublime. Pourquoi n'en trouve- t-on pas de et lui qu'on a surnommé le Tendre, et pourquoi ses plus anciens amis n'ont-ils jamais dit qu'ils en eussent vu une seule1 ? De tous ceux qui l'ont fréquenté dans le temps qu'il travaillent pour le théâtre, et que j'ai connus depuis , aucun ne m'a nommé une personne qui ait eu sur lui le moindre empire; et je suis certain que depuis son mariage jusqu'à sa mort, la tendresse conjugale a régné seule dans son cœur, quoiqu'il ait été « bien reçu dans une cour aimable, qui le trouvoit aimable luimême et par la conversation et par la 6gure. Il n'étoit point de ces poètes qui ont un Apollon refrogné ; il avoit au contraire une physionomie belle et ouverte : ce qu'il m'est permis de dire, puisque Louis XIV la cita un jour comme une des plus heureuses, en parlant des belles physionomies qu'il voyoit à sa cour. A ces grâces extérieures il joignoit celles de la conversation, dans laquelle jamais distrait, jamais poète, ni auteur, il songeoit moins à faire paroître son esprit, que l'esprit des personnes qu'il entretenoit. Il ne parloit point2 de ses ouvrages, et répondoit modestement à ceux qui lui en parloient : doux, | tendre, insinuant, et possédant le langage du cœur, il n'est pas étonnant qu'on se persuade qu'il l'ait parlé quelquefois. Son caractère l'y portoit; mais suivant la maxime qu'il fait dire à Burrhus, a on n'aime point, si l'on ne veut aimer, » il ne le vouloit point par raison, avant même que la religion vînt à son secours. Il vécut dans la société des femmes comme Boileau, avec une politesse toujours respectueuse, sans être leur fade adulateur: ni l'un ni l'autre n'eurent besoin d'elles pour faire prôner leur mérite et leurs ouvrages.

Une chanson tendre que Boileau a faite ne lui fut point inspirée par l'amour, qu'il n'a jamais connu : il la fit pour montrer qu'un poète peut chanter une Iris en fnir3. Dans la

i. L. Racine sans doute veut parler seulement des petites pièces galantes que son père aurait pu faire dans un temps qui n'était plus celui de la première jeunesse; car au temps d'Uzès, et un peu avant, il est incontestable qu'il en avait composé.

i. a Point » a été substitué, dans Y Exemplaire corrigé, à « jamais i, qui est dans les deux éditions.

3. On dit cependant que cette chanson : s Voici les lieux char-

a^o MÉMOIRES SUR LA VIE

dernière édition de ses Œuvres, achevée à Paris depuis deux mois1, on lui attribue trois épigrammes qu'il n'a jamais faite>, quoiqu'il ne soit pas nécessaire de lui en chercher : il en a assez donné lui-même. J'ai été surtout surpris d'en trouver une qui a pour titre : A une demoiselle que fauteur avait dessein <£ épouser. Tous ceux qui l'ont connu un peu familièrement, savent qu'il n'a jamais songé au mariage, et n'en ignorent pas la raison 2. Il avoit, comme son ami, les mœurs fort douces ; mais son ca-

l ractère n'étoit pas tout à fait si liant. Il n'avoit pas la même répugnance à se prêter aux conversations qui rouloient sur des matières poétiques ; il aimoit au contraire qu'on parlât vers, et ne haïssoit pas qu'on lui parlât des siens. On trouvoit aisément en lui le poète, et dans mon père on le cherchoit.

Après Phèdre, il avoit encore formé quelques projets de tragédies, dont il n'est resté dans ses papiers aucun vestige, si ce n'est le plan du premier acte d'une fahigénie en Tauride. Quoique ce plan n'ait rien de curieux, ]e le joindrai à ses lettres, pour faire connoître de quelle manière, quand il entreprenoit une tragédie, il disposoit chaque acte en prose. Quand il avoit

« ainsi lié toutes les scènes entre elles, il disoit : « Ma tragédie est faite, » comptant le reste pour rien. .

Il avoit encore eu le dessein de traiter le sujet àH Alccste, et M. de Longepierre m'a assuré qu'il lui en avoit entendu réciter quelques morceaux; c'est tout ce que j'en sais. Quelques personnes prétendent qu'il vouloit a*ussi traiter le sujet à'OEdipe3 :

mants s fut faite pour Marie Poncher de Bretouville; mais cela

est fort incertain. "\ oyez les OEuvres de Boileau, édition de M. Berriat-Saint-Prix, tome II, p. 43i, note 3.

i. Il s'agit de l'édition de Saint-Mare, Paris, 1747» 5 vol. in-8°.

2. ce Ce furent, dit M. Berriat-Saint-Prix {OEuvres de Boileau, tome I, p. xmii ), ce furent sans doute les incommodités dues à la

f malencontreuse opération de la taille subie par Boileau, qui le déterminèrent à renoncer au mariage. »

3. C'est ce que Fénelou avait dit dans sa Lettre à M. Dacier sur les occupations de C Académie, écrite en 1714 '• " M. Bacine, qui avoit fort étudié les grands modèles de l'antiquité, avoit formé le plan d'une tragédie françoise à'OEdipe, suivant le goût de Sophocle, sans y mêler aucune intrigue postiche d'amour , et suivant la simplicité grecque. »

DE JEAN RACINE. a6i

ce que je ne puis croire, puisqu'il a dit souvent qu'il avoit osé jouter contre Euripide, mais qu'il ne seroit jamais assez hardi pour jouter contre Sophocle. L'eût-il osé, surtout dans la pièce qui est le chef-d'œuvre de l'antiquité ? Il est vrai que le sujet d'OEdipr, où l'amour ne doit jamais trouver place sans avilir la grandeur du sujet, et même sans choquer la vraisemblance, convenoit au dessein qu'il avoit de ramener la tragédie des anciens, et de faire-voir qu'elle pouvoit être parmi nous, comme chez les Grecs, eiempte d'amour. Il vouloit purifier entièrement notre théâtre; mais ayant fait réflexion qu'il avoit un meilleur parti à prendre, il prit le parti d'y renoncer pour toujours, quoiqu'il fût encore dans toute sa force, n'ayant qu'environ trente-huit ans, et quoique Boileau le félicitât de ce qu'il étoit le seul capable de consoler Paris de la vieillesse de Corneille1. Beaucoup plus sensible, comme il l'a avoué lui-même, aux mauvaises critiques qu'essuyoient ses ouvrages, qu'aux louanges qu'il en recevoit,~ces amertumes salutaires que Dieu répandoit sur son travail, le dégoûtèrent peu à peu du métier de poète. Par sa retraite, Pradon resta maître du champ de bataille, ce qui fit dire à Boileau :

Et la scène françoise est en proie à Pradon 2.

Comme j'ai parlé de l'union qui régna d'abord entre Molière, Chapelle, Boileau, et mon père, il semble que la jeunesse de ces poètes auroit dû me fournir plusieurs traits amusants, pour égayer la première partie de ces Mémoires. Quelque curieux que j'aie été d'en apprendre, je n'ai rien trouvé de certain en ce genre3, que ce que Grimarelz rapporte dans la Vie de Molière d'un souper fait à Auteuil, où Molière rassembloit quelquefois ses amis dans une petite maison qu'il y avoit louée. Ce fameux souper, quoique peu croyable, est très-véritable.

Mon père heureusement n'en étoit pas : le sage Boileau, qui en étoit, y perdit la raison comme les autres. Le vin ayant jeté

i. Épitre ^11, vers 4* et 42.

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