‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 107 sur 311 · Épiire, \lîl, vers · texte numérisé non relu

Épiire, \lîl, vers

3. Dans 1 édition de 1747 '■ « Je n'ai rien trouvé de ce genre. » Mais la faute est une de celles qui ont été corrigées dans Y Errata de cette même édition.

a6a MÉMOIRES SUR LA VIE

tous les convives clans la morale la plus sérieuse, leurs réflexions sur les misères de la vie, et sur cette maxime des anciens, « que le premier bonheur est de ne point naître, et le second de mourir promptement, » leur firent prendre l'héroïque résolution d'aller sur-le-champ se jeter dans la rivière. Ils y alloient, et elle n'étoit pas loin. Molière leur représenta qu'une si belle action ne devoit pas être ensevelie dans les ténèbres de la nuit, et qu'elle méritoit d'être faite en plein jour. Ils s'arrêtèrent, et se dirent en se regardant les uns les autres : « Il a raison; » à quoi Chapelle ajouta : « Oui, Messieurs, ne nous noyons que demain matin, et en attendant, allons boire le vin qui nous reste. » Le jour suivant changea leurs idées; et ils jugèrent à propos de supporter encore les misères de la vie. Roileau a raconté plus d'une fois cette folie de sa jeunesse.

J'ai parlé, dans mes Réflexions sur la Poésie*, d'un autre souper fait chez Molière, pendant lequel la Fontaine fut accablé des railleries de ses meilleurs amis, du nombre desquels étoit mon père. Ils ne l'appeloient tous que le Bonhomme : c'étoit le surnom qu'ils lui donnoient à cause de sa simplicité. La Fontaine essuya leurs railleries avec tant de douceur, que Molière, qui en eut enfin pitié, dit tout bas à son voisin : « Ne nous moquons pas du bonhomme ; il vivra peut-être plus que nous tous. s>

La société entre Molière et mon père ne dura pas longtemps. J'en ai dit la raison. Boileau resta uni à Molière, qui venoit le voir souvent, et faisoit grand cas de ses avis. Ce fut lui qui fournit à Molière l'idée de la scène des Femmes savantes entre Trissotin et Vadius. La même scène s'étoit passée entre Gilles Boileau et l'abbé Cotin. Enfin il lui fournit aussi le compliment latin qui termine le Malade imaginaire*. Dans la suite, Boileau lui conseilla de quitter le théâtre, du moins comme acteur : « Votre santé, lui dit-il, dépérit, parce que le métier de comédien vous épuise : que n'y renoncez -vous? — Hélas 1 lui répondit Molière en soupirant, c'est le point d'honneur qui

i. Tome II, p. a56. (Note de L. Racine.) — L'édition citée par L. Racine est celle de 1747» publiée un peu avant les Mémoires.

2. Addition de V Exemplaire corrigé , depuis : « Ce fut lui qui fournit »

me retient. — Et quel point d'honneur? répondit Boileau. Quoi! vous barbouiller le visage d'une moustache de Sganarelle, pour venir sur un théâtre recevoir des coups de bâtons? Voilà un beau point d'honneur pour un philosophe comme vous ! »

Il regarda toujours Molière comme un génie unique ; et le Roi lui demandant un jour quel étoit le plus rare des grands écrivains qui avoient honoré la France pendant son règne, il lui nomma Molière. « Je ne le croyois pas, répondit le Roi; mais vous vous y connoissez mieux que moi. »

Boileau se vanta toute sa vie d'avoir appris à mon père à rimer difficilement : à quoi il ajoutoit que des vers aisés n'étoient pas des vers aisément faits. Il ne faisoit pas aisément les siens, et il a eu raison de dire : <t Si j'écris quatre mots, j'en effacerai trois. » Un de ses amis le trouvant dans sa chambre fort agité, lui demanda ce qui l'occupoit : « Une rime, répondit-il; je la cherche depuis trois heures. — Voulez-vous, lui dit cet ami, que j'aille vous chercher un dictionnaire de rimes ? il pourra vous être de quelque secours. — Non, non, reprit Boileau, cherchez-moi plutôt le dictionnaire de la raison, j>

Il ne s'est jamais vanté, comme il est dit dans le Bolaeana, d'avoir le premier parlé en vers de notre artillerie l ; et son dernier commentateur prend une peine fort inutile, en rappelant plusieurs vers d'anciens poètes pour prouver le contraire. La gloire d'avoir parlé le premier du fusil et du canon n'est pas grande. Il se vantoit d'en avoir le premier parlé poétiquement et par de nobles périphrases.

Il composa la fable du Bûcheron, dans sa plus grande force, et, suivant ses termes, dans son bon temps2. Il trouvoit cette

1 . Dans son Ode sur la prise de Namur. — Le passage du Bolaeana est aux pages 73 et 74.

2. M. Berriat-Saint-Prix , dans sa table chronologique des OEuvres de Boileau, tome I, p. 36 , en place la composition avant 1670. — D'Alembert ( Histoire des membres de F Académie françoise , Amsterdam, M.DCC.LXXXVII, tome III, p. 83) dit sur ce passage des Mémoires : « On ne conçoit pas où est la langueur que Despréaux trouvait dans la fable de la Fontaine , encore moins en quel endroit de cette fable la Fontaine a employé le style de Marot. Le jugement qu'on prête ici à Despréaux est si étrange qu'il est très-vraisemblable que Bacine le fils a été mal servi par sa mémoire. »

fable languissante dans la Fontaine. Il voulut essayer s'il ne ponrroit pas mieux faire, sans imiter le style de Marot, désapprouvant ceux qui écrivoient dans ce style. « Pourquoi, disoitil, emprunter une autre langue que celle de son siècle? »

L'épitaphe, bonne ou mauvaise, qui se trouve parmi ses épigrammes, et sur laquelle ses commentateurs n'ont rien dit parce qu'ils n'ont pu l'entendre, fut faite sur M. de Gourville1 : elle commence par ces vers :

Ci-git, justement regretté, etc.

Quoiqu'il ait été accusé d'aimer l'argent, accusation fondée sur ce qu'il paroissoit le dépenser avec peine, il avoit les sentiments nobles et désintéressés. La fierté dans les manières étoit, selon lui, le vice des sots, et la fierté du cœur la vertu des bonnêtes gens. J'ai fait connoître la générosité avec laquelle il donna tous ses ouvrages aux libraires, et le scrupule qui lui fit rendre aux pauvres tout le revenu de son bénéfice. Comme il avoit eu quelque part à l'opéra de Bellérophon-, Lulli, soit pour le récompenser, soit pour le réconcilier avec l'Opéra, lui offrit un présent considérable, qu'il refusa. On sait ses libéralités pour Patru et Cassandre3, et la manière dont il fit rétablir

i . Jean Hérauld de Gourville, l'ami fidèle de Foncquet et l'intendant de Condé. Brossette (tome II, p. 188 de son édition de Boileau) et J. B. Rousseau [Lettres sur différents sujets de littérature, Genève, 1760, tome II, p. 188), dans une lettre à Brossette, disent, comme L. Racine , que l'épitaphe épigrammatique fut faite sur Gourville.

1. L'opéra de Bellérophon fut représenté pour la première fois par l'Académie royale de musique au mois de février 1679. La musique est de Lulli, les paroles sont de Thomas Corneille. Fonteuelle y eut sa part de collaboration. On est un peu étonné de voir Boileau s'associer à ces deux auteurs. Mais il paraît qu'il voulait faire pièce à Quinault ; et l'on dit que si Thomas Corneille écrivit des opéras, ce fut par le conseil de Bacine et de Boileau, qui voulaient opposer un rival à ce même Quinault. Le Bolxann, p. 6, raconte avec plus de détails le désintéressement de Boileau à propos du Bellérophon.

3. a M. Patru, de l'Académie françoise, qui avoit beaucoup de mérite et peu de bien, étant persécuté par d'inflexibles créanciers, qui vouloient faire vendre publiquement sa bibliothèque, M. Despréaux, qui en fut averti, l'acheta, pour empêcher qu'on ne lui fit l'af-

la pension du grand Corneille, en offrant le sacrifice de la sienne : action très-véritable, que m'a racontée un témoin encore vivant; on a eu tort de la révoquer en doute1, puisque Boursault, qui ne devoit pas être disposé à le louer, la rapporte dans ses lettres2, aussi bien que celle qui regarde Cassandre, en ajoutant ces paroles remarquables : « J'ai été ennemi de M. Despréaux ; et quand je le serois encore, je ne pourrois m'empêcher d'en bien parler.... Quoique rien ne soit plus beau que ses poésies, je trouve les actions que je viens de dire encore plus belles. » La bourse de Boileau, comme il est dit dans son Eloge historique par M. de Boze, fut ouverte à beaucoup d'autres gens de lettres, et même à Linierre, qui souvent avec l'argent qu'il venoit d'en recevoir, alloit boire au premier cabaret, et y faisoit une chanson contre son bienfaiteur.

Boileau aimoit la société, et étoit très-exact à tous les rendez-vous : « Je ne me fais jamais attendre, disoit-il, parce que j'ai remarqué que les défauts d'un homme se présentent toujours aux veux de celui qui l'attend. » Loin d'aimer à choquer ceux à qui il parloit, il tâchoit de ne leur rien dire que d'agréable, quand même il ne pensoit pas comme eux, quoiqu'il ne fût nullement flatteur. Dans une compagnie où il étoit, une demoiselle dan>a, chanta, et joua du clavecin, pour faire briller

front de la déplacer, et la laissa à M. Patru pour en jouir le reste île sa vie , comme si elle eût toujours été à lui. » ( Boursault, Lettres nouvelles accompagnées de fables à Paris, chez la veuve de Théodore Girard M.DCXCVII , i vol. in-12, p. $65.) La même

anecdocteest racontée dans le Méaagiana Paris, chez Florentin Delaulne, M.DCC.X^ , 4 vol. in-12, tome II , p. 17. ) — Cassandre, auteur d'une traduction de la Rhétorique d'Aristote, qui parut en i654 et que Boileau estimait beaucoup , était fort pauvre. Il est le grand auteur indigent que Boileau met en scène dans ca première satire , sous le nom de Damon. Boileau lui ouvrit souvent sa bourse.

1. Dans les Mémoires de Trévoux, et dans la 1 ett <■ du P. Tournemine, imprimée à la tète des OEmres diverses de Corneille, 1738. [Note df L. Racine. — Dans les éditions imprimées, la phrase est ; « et qu'on a eu tort de révoquer en doute. 1 Nous avons suivi Y Exemplaire corrigé.

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