Rapporté dans le Bolœana , p. j5 et
sa maison de Sceaux une fête au Roi, demanda des vers à mon père, qui, malgré la résolution qu'il avoit prise de n'en plus faire , n'en put refuser, dans une pareille occasion, à un ministre auquel il étoit fort attaché, fils de son bienfaiteur. J'ai plus d'une fois entendu dire à Monsieur le Chancelier1 que l'antiquité (et qui la connoît mieux que lui?) ne nous offroit rien, dans un pareil genre, de si parfait que cette Idylle sur la Paix. Il admire comment le poëte, en faisant parler des bergers, a su réunir aux sentiments tendres et aux peintures riantes, les grandes et terribles images, dans un style toujours naturel, et sans sortir du ton de l'idylle. Puisqu'il m'est permis de rapporter historiquement les sentiments des autres, et que je rapporte ceux d'un grand juge, j'ajouterai que je l'ai entendu, à ce sujet, faire remarquer l'heureuse disposition du même auteur à écrire dans tous les genres différents. Est-il orateur? est-il historien ? il excelle. Est-il poëte? s'il fait une comédie, il sait y faire rire et le parterre et ceux qui n'aiment que la fine plaisanterie; dans ses tragédies, il change de style suivant les sujets. La versification d' ' Andromaque n'est pas celle de Britannicus; celle de Phèdre n'est pas celle à\4thalie. Compose-t-il des chœurs et des cantiques? il a le lyrique le plus sublime. Fait-il des épigrammes ? il les assaisonne du meilleur sel. Entreprend-il une idylle? il l'invente dans un goût nouveau. Quelques personnes prétendent que Lulli, chargé de la mettre en musique, trouva dans la force des vers un travail que les vers de Quinault ne lui avoient pas fait connoître. Il est pourtant certain que Lulli est aussi grand musicien dans cette idylle que dans ses opéras, et a parfaitement rendu le poëte : j'avouerai seulement qu'à ces deux vers,
Retranchez de nos ans Pour ajouter à ses années,
la chute, à cause de la prononciation de la dernière syllabe, ne satisfait pas l'oreille, et que ce n'est pas la faute du musicien, mais celle du poëte, qui n'avoit pas pour le musicien cette même attention qu'avoit Quinault.
i. Le chancelier d'Aguesseau.
Lorsque Monsieur le comte de Toulouse fut sorti de l'enfance , Mme de Montespan consulta mon père sur le choix de celui à qui on confierait l'éducation du jeune prince. Elle demandoit un homme d'un mérite distingué, et d'un nom connu. Mon père voulant en cette occasion obliger M. du Trousset, qu'il estimoit beaucoup , dit à Mme de Montespan : « Je vous propose sans crainte un homme dont le nom n'est pas connu ; mais il mérite de l'être : ses ouvrages, qu'il n'a point donnés au public sous son nom, en ont été bien reçus. » Ces ouvrages étoient la Critique de la princesse de Clèves, la Vie du duc de Guise, et quelques petites pièces de vers fort ingénieuses. M. du Trousset, connu depuis sous le nom de Valincour, fut agréé. On lui confia l'éducation du prince. Il fut dans la suite secrétaire général de la marine, et par l'estime qu'il acquit à la cour justifia le choix de Mme de Montespan, et les témoignages de celui qui le lui avoit fait connoître.
Je n'ai jamais pu lire sans une surprise extrême ce qu'il dit dans sa lettre à M. l'abbé d'Olivet, en parlant de l'histoire du Roi1 : <t Despréaux et Racine, après avoir longtemps essayé ce travail, sentirent qu'il étoit tout à fait opposé à leur génie. » M. de Valincour, associé pour ce travail à Boileau, après la mort de mon père, et chargé seul de la continuation de cette histoire après la mort de Boileau, suivant toute apparence n'a jamais rien composé sur cette matière. 11 pouvoit avoir, aussi bien que ses prédécesseurs, le style historique ; mais pourquoi a-t-il voulu faire entendre que regardant ce travail comme opposé à leur génie, ils ne s'en occupoient pas, lui qui a su mieux qu'un autre combien ils s'en étoient occupés, et qui a été dépositaire, après leur mort, de ce qu'ils en avoient écrit? Le fatal incendie qui, en 1726, consuma la maison qu'il avoit à Saint-Cloud, fut si prompt, qu'on ne put sauver les papiers les plus importants de l'Amirauté, et que les morceaux de l'histoire du Roi périrent avec plusieurs autres papiers précieux à la littérature. Le recueil des lettres de Boileau et de mon père fera connoître l'application continuelle qu'ils donnoient à l'his-
1. Histoire de V Académie françoise, tome II. ^Xote de L. Racine.') — Le passage cité est, dans L'édition de M. Livet, à la page 334 du tome II.
toire dont ils étoienl chargés. Quand ils avoient écrit quelque morceau intéressant, ils alloient le lire au Roi.
Ces lectures se faisoient chez Mme de Montespan. Tous deux avoient leur entrée chez elle, aux heures que le Roi y venoit jouer, et Mme de Maintenon étoit ordinairement présente à la lecture. Elle avoit, au rapport de Roileau, plus de goût pour mon père que pour lui ; et Mme de Montespan avoit au contraire plus de goût pour Roileau que pour mon père ; mais ils faisoient toujours ensemble leur cour, sans aucune jalousie entre eux. Lorsque le Roi arrivoit chez Mme de Montespan, ils lui lisoient quelque chose de son histoire, ensuite le jeu coramençoit ; et lorsqu'il échappoit à Mme de Montespan, pendant le jeu, des paroles un peu aigres, ils remarquèrent, quoique fort peu clairvoyants, que le Roi, sans lui répondre, regardoit en souriant Mme de Maintenon, qui étoit assise vis-à-vis lui sur un tabouret, et qui enfin disparut tout à coup de ces assemblées. Ils la rencontrèrent dans la galerie, et lui demandèrent pourquoi elle ne venoit plus écouter leur lecture. Elle leur répondit fort froidement : « Je ne suis plus admise à ces mystères. » Comme ils lui trouvoient beaucoup d'esprit, ils en furent mortifiés et étonnés. Leur étonnement fut bien plus grand, lorsque le Roi, obligé de garder le lit, les fit appeler, avec ordre d'apporter ce qu'ils avoient écrit de nouveau sur son histoire, et qu'ils virent, en entrant, Mme de Maintenon assise dans un fauteuil près du chevet du Roi, s'entretenant familièrement avec Sa Majesté. Ils alloient commencer leur lecture, lorsque Mme de Montespan, qui n'étoit point attendue, entra, et après quelques compliments au Roi, en fit de si longs à Mme de Maintenon, que, pour les interrompre, le Roi lui dit de s'asseoir, <t n'étant pas juste, ajouta-t-il , qu'on lise sans vous un ouvrage que vous avez vous-même commandé. » Son premier mouvement fut de prendre une bougie pour éclairer le lecteur : elle fit ensuite réflexion qu'il étoit plus convenable de s'asseoir, et de faire tous ses efforts pour paroître attentive à la lecture. Depuis ce jour le crédit de Mme de Maintenon alla en augmentant d'une manière si visible, que les deux historiens lui firent leur cour autant qu'ils la savoient faire.
Mon père, dont elle goûtoit la conversation, étoii beaucoup mieux reçu que son ami, qu'il menoit toujours avec lui. Ils s'en-
DE JEA:S RACINE. 289
tretenoient un jour avec elle delà poésie; et Boileau, déclamant contre le goût de la poésie burlesque , qui avoit re^né autrefois, dit dans sa colère : « Heureusement ce misérable goût est passé, et on ne lit plus Scarron, même dans les provinces. » Son ami chercha promptement un autre sujet de conversation, et lui dit, quand il fut seul avec lui : « Pourquoi parlezvous devant elle de Scarron ? Iynorez-vous l'intérêt qu'elle y prend? — Helas ! non, reprit-il; mais c'est toujours la première chose que j'oublie quand je la vois. »
Malgré la remontrance de son ami, il eut encore la même distraction au lever du Roi. On y parloit de la mort du comédien Poisson1 : « C'est une perte, dit le Roi; il étoit bon comédien. — Oui, reprit Boileau, pour faire un don Japhet : il ne brilloit que dans ces misérables pièces de Scarron. » Mon père lui fit signe de se taire, et lui dit en particulier : « Je ne puis donc paroitre avec vous à la cour, si vous êtes toujours si imprudent. — J'en suis honteux, lui répondit Boileau; mais quel est l'homme à qui il n'échappe jamais2 une sottise? »
1. Ceci a dû se passer en 1690, année de la mort de Raimond Poisson. — Nous avons dit, dans la Notice biographique, p. i53, que Saint-Simon a, dans cette circonstance, confondu Racine avec Boileau. On voit qu'il ne s'est pas moins trompé sur la date de l'anecdote, qui ne se rapporte pas au temps de la disgrâce de Racine.
2. « Jamais » n'est que dans l'Exemplaire corrigé. — Le Bolxana (P- 79 et 8°) raconte la même étourderie de Boileau; mais suivant ce recueil, ce fut le duc de Chevreuse, et non Racine, qui lui reprocha son imprudence, et à qui il fit la réponse rapportée ici. C'est ce que confirme d'ailleurs Boileau lui-même, dans la conversation recueillie par Mathieu Marais, et que nous a conservée le manuscrit, déjà cité, appartenant à M. feuillet de Conches (p. 334-336). Nous croyons di-voir rapporter ce récit inédit : « A propos de Scarron, un jour le Roi se bottant pour aller à la chasse, nous étions M. Racine et moi, et quelques courtisans, chez Mme de Maintenon. Le Roi me demanda qui avoit introduit le premier la comédie en France; je lui dis qu'il ne falloit point compter de bonnes comédies avant Molière, et qu'avant ce temps-là on n'avoit vu que quelques méchantes comédies de Scarron. Le Roi fut embarrassé ; il fut quelque temps sans répondre. Je m'aperçus bien que j'avois dit une sottise; mais le mot 'toit lâché. Les courtisans me firent des mines. Le duc de Chevreuse me dit : « A quoi pensez-vous? » Le Roi me dit : « C'est a dire que
T. Racine, i x9
Incapable de trahir jamais sa pensée, il n' avoit pas toujours assez de présence d'esprit pour la taire : il avouoit que la franchise étoit une vertu souvent dangereuse; mais il se consoloit de ses imprudences par la conformité de caractère qu'il prétendoit avoir avec M. Arnauld, dont, pour se justifier, il racontait le fait suivant, qui peut trouver place dans un ouvrage où je rassemble plusieurs traits de simplicité d'hommes connus. M. Arnauld, obligé de se cacher, trouva une retraite à l'hôtel de Longueville, à condition qu'il n'y paroîtroit qu'avec un habit séculier, une grande perruque sur la tête, et l'épée au côté. Il v fut attaqué de la fièvre; et Mme de Longueville, ayant fait venir le médecin Braver, lui recommanda d'avoir grand soin d'un gentilhomme qu'elle protégeoit particulièrement, et à qui elle avoit donné depuis peu une chambre dans son hôtel. Braver monte chez le malade, qui, après l'avoir entretenu de sa fièvre, lui demande des nouvelles. « On parle, lui dit Braver, d'un livre nouveau de Port-Royal, qu'on attribue à M. Arnauld, ou à M. de Saci; mais je ne le crois pas de M. de Saci: il n'écrit pas si bien. » A ce mot, M. Arnauld, oubliant son habit gris et sa perruque, lui répond vivement : « Que voulezvous dire? Mon neveu écrit mieux que moi. «Brayer envisage son malade, se met à rire, descend chez Mme de Longueville, et lui dit : « La maladie de votre gentilhomme n'est pas considérable ; je vous conseille cependant de faire en sorte qu'il ne voie personne. Il ne faut pas le laisser parler. » Mme de Longueville, étonme des réponses indiscrètes qui échappoient souvent à M. Arnauld et à M. Nicole, disoit qu'elle aimeroit mieux confier son secret à un libertin.
Boileau ne sa voit ni dissimuler, ni flatter. Il eut cependant par hasard quelques saillies assez heureuses. Lorsque le Roi lui demanda son âge, il répondit : « Je suis venu au monde
« Boileau n'estime que ce qu'a fait Molière. — Non , Sire, il n'y a « que lui qui ait fait quelque chose de bon en comédie. » Je n'allai pas, comme un sot, réparer ma bévue, et dire que Scarron avoit fait quelques comédies passables. Le Roi se botta, alla à la chasse; les courtisans me reprochèrent ce que j'avois dit , et jr ne leur fis que répondre que j'étoic homme , et qu'il falloit bien qu'il échappât quelque chose de temps en temps à quoi on ne pensoit point. »
un an avant Votre Majesté, pour annoncer les merveilles de ^on règne. »
Dans le temps que l'affectation de substituer le mot de gros à celui de grand régnoit à Paris comme en quelques provinces, où l'on dit un gros chagrin pour un grand chagrin, le Roi lui demanda ce qu'il pensoit de cet usage : « Je le condamne, répondit-il, parce qu'il y a bien de la différence entre Louis le Gros et Louis le Grand. »
Malgré quelques réponses de cette nature, il n'avoit pas la réputation d'être courtisan; et mon père passoit pour plus habile que lui dans celte science, quoiqu'il n'y fût pas non plus regardé comme bien expert par les fins courtisans, et par le Roi même, qui dit, eu le voyant un jour à la promenade avec M. de Cavoie : « Voilà deux hommes que je vois souvent ensemble; j'en devine la raison : Cavoie avec Racine se croit bel esprit; Racine avec Cavoie se croit courtisan. » Si l'on entend par courtisan un homme qui ne cherche qu'à mériter l'estime de son maître, il l'étoit ; si l'on entend un homme qui, pour arriver à ses vues, est savant dans l'art de la dissimulation et de la flatterie, il ne l'étoit point, et le Roi n'en avoit pas pour lui moins d'estime.
Il lui en donna des preuves en l'attirant souvent à sa cour, où il voulut bien lui accorder un appartement dans le château, et même les entrées. Il aimoit à l'entendre lire, et lui trouvoit un talent singulier pour faire sentir la beauté des ouvrages qu'il lisoit. Dans une indisposition qu'il eut, il lui demanda de lui chercher quelque livre propre à l'amuser : mon père proposa une des Vies de Plutarque. « C'est du gaulois, » répondit le Roi. Mon père répliqua qu'il tâcheroit, en lisant, de changer les tours de phrase trop anciens, et de substituer les mots en usage aux mots vieillis depuis Amiot. Le Roi consentit à cette lecture ; et celui qui eut l'honneur de la faire devant lui sut si bien changer, en lisant, tout ce qui pouvoit, à cause du vieux langage, choquer l'oreille de son auditeur, que le Roi écouta avec plaisir, et parut goûter toutes les beautés de Plutarque; mais l'honneur que recevoit ce lecteur sans titre fit murmurer contre lui les lecteurs en charge.
Quelque agrément qu'il pût trouver à la cour, il y mena toujours une vie retirée, partageant son temps entre peu d'amis et
aga MEMOIRES SUR LA VIE
ses livres. Sa plus grande satisfaction étoit de revenir passer quelques jours dans sa famille ; et lorsqu'il se retrouvoit à sa table avec sa femme et ses enfants, il disoit qu'il faisoil meilleure chère qu'aux tables des grands.
Il revenoit un jour de Versailles pour goûter ce plaisir, lorsqu'un écuyer de Monsieur le Duc1 vint lui dire qu'on l'attendoit à diner à l'hôtel de Condé. « Je n'aurai point l'honneur d'y aller, lui répondit-il ; il y a plus de huit jours que je n'ai vu ma femme et mes enfants, qui se font une fête de manger aujourd'hui avec moi une très-belle carpe; je ne puis me dispenser de diner avec eux. » L'écuyer lui représenta qu'une compagnie nombreuse, invitée au repas de Monsieur le Duc, se faisoit aussi une fête de l'avoir, et que le prince seroit mortifié s'il ne venoit pas. Une personne de la cour, qui m'a raconté la chose, m'a assuré que mon père fit apporter la carpe, qui étoit d'environ un écu, et que, la montrant à l'écuyer, il lui dit : « Jugez vous-même si je puis me dispenser de dîner avec ces pauvres enfants, qui ont voulu me régaler aujourd'hui, et n'auroient plus de plaisir s'ils mangeoient ce plat sans moi. Je vous prie de faire valoir cette raison à Son Altesse Sérénissime. » L'écuyer la rapporta fidèlement, et l'éloge qu'il fit de la carpe devint l'éloge de la bonté du père, qui se croyoit obligé de la manger en famille. Quand un homme a mérité qu'on admire son caractère dans ces petites choses, il est permis de les rapporter, en disant de lui ce que dit Tacite de son beau-père : Bonum virum facile crederes, magnum libenter 2.
Ce caractère n'est pas celui d'un homme ardent à saisir toutes les occasions de faire sa cour. Il ne les cherchoit jamais, et souvent sa piété l'empèchoit de profiter de celles qui se présentoient. On lui dit qu'il feroil plaisir au Roi d'aller donner quelques leçons de déclamation à une princesse qui est aujourd'hui dans un rang très-élevé3. Il y alla; et quand il vit qu'il
i. Louis duc de Bourbon-Condé , petit-fils du grand Condé. Il était né en 1668. On l'appelait Monsieur le Duc tout court.
a. Vie (TAgrlcola, chapitre xliv. « Vous l'auriez cru sans peine un homme bon, volontiers un grand homme. »
3. Cette princesse ne peut être que Mademoiselle de Blois, qui tut mariée depuis au Régent. Au temps où L. Racine écrivait ces »/< -
DE JEAN RACINE. a93
s'agissoit de faire répéter quelques endroits Ùl Andromaque , qu'où avoit fait apprendre par cœur à la jeune princesse, il se' retira, et demanda en grâce qu'on n'exigeât point de lui de pareilles leçons.
M. de Fontenelle nous apprend que Corneille, agité de quelques inquiétudes au sujet de ses pièces dramatiques, eut besoin d'être rassuré par des casuistes, qui lui firent toujours grâce en faveur de la pureté qu'il avoit établie sur le théâtre. Mon père, qui fut son casuiste â lui-même, ne se fit aucune grâce ; et comme il ne rougissoit point d'avouer ses remords, il ne laissa ignorer à personne qu'il eût voulu pouvoir anéantir ses tragédies profanes, dont on ne lui parloit point à la cour, parce qu'on savoit qu'il n'aimoit point à en entendre parler.
On peut reprocher aux éditeurs la négligence des dernières éditions de ses Œuvres1. Il n'est pas étonnant néanmoins qu'elles n'aient point été exactes depuis sa mort, puisqu'elles ne l'étoient pas de son vivant. Il ne présida qu'aux premières; et dans la suite ce fut Boileau qui, sans lui en parler, examina les épreuves 2. Le libraire obtint enfin de l'auteur même d'en revoir un exemplaire, et il ne put s'empêcher d'y faire plusieurs corrections; mais avant que de mourir, il fit brûler cet exemplaire, comme je l'ai dit ailleurs3; et mon frère, qui fut le ministre de ce sacrifice, n'eut pas la liberté d'examiner de quelle nature étoient les corrections ; il vit seulement qu'elles étoient plus nombreuses dans le premier volume que dans le second.
moires , elle vivait encore. Elle ne mourut qu'en 1749; elle était née en 1677.
1 . C'est celui de nos poètes qui a été imprimé avec le moins de soin. Non-seulement la dernière édition contient une Vie faite par un homme peu instruit, et des lettres pitoyables sur ses tragédies, mais on a remis dans le texte des vers que Fauteur avoit changés. {Note de L. Racine.} — C'est toujours de l'édition de 1736 que parle L. Racine, quand il dit la dernière édition.
1 . Il est possible que Racine ait laissé à Boileau le soin de corriger ces épreuves; mais comme dans les dernières éditions il se trouve des changements en plusieurs endroits, on ne saurait admettre que ces changements n'aient pas été indiqués par Racine lui-même.
3. Réflexions sur lu poésie, tome I., p. 1 35 . {Note de L. Raci/u-.
Toute sa crainte étoit d'avoir un fils qui eût envie de faire des tragédies. « Je ne vous dissimulerai point, disoit-il à mon frère, que dans la chaleur de la composition on ne soit quelquefois content de soi; mais, et vous pouvez m'en croire, lorsqu'on jette le lendemain les yeux sur son ouvrage, on est tout étonné de ne plus rien trouver de bon dans ce qu'on admiroit la veille ; et quand on vient à considérer, quelque bien qu'on ait fait, qu'on auroit pu mieux faire, et combien on est éloigné de la perfection, on est souvent découragé. Outre cela, quoique les applaudissements que j'ai reçus m'aient beaucoup flatté, la moindre critique, quelque mauvaise qu'elle ait été, m'a toujours causé plus de chagrin que toutes les louanges ne m'ont fait de plaisir. »
Il comptoit au nombre des choses chagrinantes les louanges des ignorants ; et lorsqu'il se mettoit en bonne humeur, il rapportoit le compliment d'un vieux magistrat qui, n'ayant jamais été à la comédie, s'y laissa entraîner par une compagnie, à cause de l'assurance qu'elle lui donna qu'il verroit jouer V Andromaque de Racine. Il fut très-attentif au spectacle, qui finissoit par les Plaideurs. En sortant il trouva l'auteur, et lui dit : « Je suis, Monsieur, très-content de votre Andromaque; c'est une jolie pièce : je suis seulement étonné qu'elle finisse si gaiement. J'avois d'abord eu quelque envie de pleurer, mais la vue des petits chiens m'a fait rire. * Le bonhomme s'étoit imaginé que tout ce qu'il avoit vu représenter sur le théâtre étoit Aiidmmnque.
Boileau racontoit aussi qu'un de ses parents, à qui il avoit fait présent de ses Œuvres, lui dit, après les avoir lues : « Pourquoi, mon cousin, tout n'est-il pas de vous dans vos ouvrages? J'y ai trouvé deux lettres à M. de Vivonne, dont l'une est de Balzac, et l'autre de Voiture. »
Un homme qui vivoit à la cour, et qui depuis a été dans une grande place, lui demanda par quelle raison il avoit fait un traité sur le Sublimé. Il n'avoit fait qu'ouvrir le volume de ses OEuvres, dont Boileau lui avoit fait présent, et avant lu sublimé pour sublimr, il ne pouvoit comprendre qu'un poète eût écrit sur un tel sujet.
Boileau allant toucher sa pension au trésor royal, remit son ordonnance à un commis, qui, v lisant ces paroles : o La pen-
DE JEAN RACINE. a95
sion que nous avons accordée à Boileau, à cause de la satisfaction que ses ouvrages nous ont donnée, » lui demanda de quelle espèce étoient ses ouvrages : i De maçonnerie, répondit-il ; je suis un architecte. »
Les poètes qui s'imaginent être connus et admirés de tout le monde, trouvent souvent des occasions qui les humilient. Ils doivent s'attendre encore que leurs ouvrages essuieront les discours les plus bizarres, et seront exposés tantôt aux critiques injustes des envieux, tantôt aux louanges stupides des ignorants, et tantôt aux fausses décisions de ceux qui se croient des juges. Un poète, après avoir excité la terreur dans ses tragédies, peut s'entendre comparer à une petite colombe gémissante, comme je l'ai dit autre part1; et tous ces discours, quoique méprisables, révoltent toujours l'amour-propre d'un auteur, qui croit que tout le monde lui doit rendre justice.
Mon père, pour dégoûter encore mon frère de vers-, et dans la crainte qu'il n'attribuât à ses tragédies les caresses dont quelques grands seigneurs l'accabloient, lui disoit : « Ne croyez pas que ce soient mes vers qui m'attirent toutes ces caresses. Corneille fait des vers cent fois plus beaux que les miens, et cependant personne ne le regarde. On ne l'aime que dans la bouche de ses acteurs; au lieu que, sans fatiguer les gens du monde du récit de mes ouvrages, dont je ne leur parle jamais, je me contente de leur tenir des propos amusants, et de les entretenir de choses qui leur plaisent. Mon talent avec eux
I. « Veneris columbulus. » Réflexions sur la poésie, tome II, p. 186. Note de L. Racine.) — L'expression qui avait blessé L. Racine, et qu'il relève aussi très-vivement dans une lettre à Chevaye de Nantes, du il novembre i y45, se trouve dans un discours du P. Porée, prononcé le i3 mars 1733. On y lit : a Cornélius, sublime volans, ut a Jovis aies, inter fulgura et fulmina ludibundus, omnia fragore « compleverat : Racinius, ut Veneris columbulus, circum rosaria et « myrteta volitans, omnia gemitibus personuit; » et un peu plus loin : « Divisum imperium cum fulminante aquila gemens coluin- « bulus impetravit. » (De theatro oratio, dans le recueil intitulé : Caroli Porée vrationes 'Parisiis, apud Marc uni Bordelet, M.DCC.XXXV, 2 vol. in-ia), tome II, p. 336 et 338.) Malgré ces passages, trèsinjustes dans leur ridicule rhétorique, le P. Porée donne, dans le même discours, de grandes louanges à Racine.
2g6 MÉMOIRES SUR LA VIE
n'est pas de leur faire sentir que j'ai de l'esprit, mais de leur apprendre qu'ils en ont. Ainsi, quand vous voyez Monsieur le Duc passer souvent des heures entières avec moi, vous seriez étonné, si vous étiez présent, de voir que souvent il en sort sans que j'aie dit quatre paroles; mais peu à peu je le mets en humeur de causer, et il sort de chez moi encore plus satisfait de lui que de moi. »
Le premier précepte qu'il lui donna quand il le fil entrer dans le monde, lui celui-ci : « >~e prenez jamais feu sur le mal que vous entendrez dire de moi. On ne peut plaire à tout le monde, et je ne suis pas exempt de fautes plus qu'un autre. Quand vous trouverez des personnes qui ne vous paraîtront pas estimer mes tragédies, et qui même les attaqueront par des critiques injustes, pour toute réponse contentez-vous de les assurer que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour plaire au public, et que j'aurois voulu pouvoir mieux faire. »
Il avoit eu dans sa jeunesse une passion démesurée pour la gloire. La religion l'avoit entièrement changé. Il reprochoit souvent à Roileau l'amour qu'il conservoit toujours pour ses vers, jusqu'à vouloir donner au public les moindres épigrammes faites dans sa jeunesse, et vider, comme il disoit, son portefeuille entre les mains d'un libraire. Loin d'être si libéral du sien, il ne nous l'a pas même laissé.
Il eût pu exceller dans l'épigramme. Je ne rapporterai point ici celles qu'il a faites. On connoit les meilleures, savoir : celles sur l' Aspar, sur Ylphigénie de le Clerc, et sur la Judith de Boyer. Cette dernière est regardée comme une épigramme parfaite. M. de Valincour remarque qu'il avoit l'esprit porté à la raillerie, et même à une raillerie amère : ce qui étoit cause qu'il disoit quelquefois des choses un peu piquantes, sans avoir intention de lâcher les personnes à qui il les disoit. Lorsqu'après la capitulation du château de Namur, le prince de Barbançon, qui en étoit gouverneur, en sortoit, il lui dit : « Voilà un mauvais temps pour déménager; » ce qu'il ne lui disoit qu'à cause des pluies continuelles. Le prince, qui crut qu'il vouloit le railler, répondit avec douceur : « Quand on déménage comme je fais, le plus mauvais temps est trop beau; » et cette réponse plut fort au Roi.
Il est vrai, comme il est rapporté dans le Bolxana, que
DE JEAN RACINE. 2g7
mon père dit à quelqu'un qui s'étonnoit de ce que la Judith de Boyer n'étoit point sifflée : «Les sifflets sont à Versailles aux sermons de l'abbé Boileau1. » Il estimoit infiniment l'abbé Boileau, et ne fit cette réponse que pour faire remarquer certaine bizarrerie d'un goût passager, qui est cause qu'un bon prédicateur n'est pas goûté, tandis qu'un mauvais poète est applaudi.
La piété, qui avoit éteint en lui la passion des vers, sut aussi modérer son penchant à la raillerie; et il n'avoit plus depuis longtemps qu'une plaisanterie agréable avec ses amis, comme lorsqu'il cria à M. de Val incour qui entroit dans la galerie de Versailles : « Eh ! Monsieur, où est le feu? » parce que M. de Valincour, avec un air empressé, marchoit toujours à grands pas, ou plutôt couroit comme un homme qui va annoncer que le feu est quelque part.
Boileau avoit contribué à faire sentir à mon père le danger de la raillerie, même entre amis. S'il recevoit de lui des conseils, il lui en donnoit à son tour; c'est le caractère de la véritable amitié, comme dit Cicéron : Moneri et monere proprium est verse amic/tiœ-. Dans une dispute qu'ils eurent sur quelque point de littérature, Boileau, accablé de ses railleries, lui dit d'un grand sens froid, quand la dispute fut finie : « Avez-vous eu envie de me fâcher? — Dieu m'en garde ! répond son ami. — Eh bien! reprend Boileau, vous avez donc tort, car nous m'avez fâché. »
Dans une autre dispute de même nature, Boileau, pressé par de bonnes raisons, mais dites avec chaleur et raillerie ,
i. Bolseana , p. 89 et 90. — Il ne faut pas confondre cet abbé Boileau avec Jacques Boileau, frère de Despréaux. Charles Boileau , abbé de Beaulieu , reçu à l'Académie française en 1694, était un des prédicateurs de la cour. Louis XIV le goûtait. L. Racine donne au mot piquant de son père un sens charitable, qu'il faudrait trop de bonhomie pour adopter. D Alembert, dans son Éloge de l'abbé Boileau (Histoire des membres de V Académie, tome II, p. 298), a pu dire avec raison que parfois «la piété filiale de Louis Racine s' exprime dans ses Mémoires avec la simplicité la plus naïve. ï II ajoute trèsbien : « Quoi qu'en dise Racine le fils, on ne s'exprime pas de la sorte pour plaindre le sort injuste de ceux qu'on estime. »