‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 114 sur 311 · Dialogue sur F Amitié, chapitre xxv · texte numérisé non relu

Dialogue sur F Amitié, chapitre xxv

perdit patience et s'écria : « Eh bien! oui, j'ai tort; mais j'aime mieux avoir tort que d'avoir orgueilleusement raison1. » Il trouvoit mon père trop enclin à la raillerie, a Dès qu'il n'est plus tragique, disoit-il, il devient satirique, et quand il quitte son style, il me dérobe le mien 2. »

Il ne pouvoit assez admirer comment son ami, que la vivacité de son esprit et de son tempérament portoit à plusieurs passions dangereuses dans la société, pour soi-même et pour les autres, avoit toujours pu en modérer la violence, ce qu'il attribuoit aux sentiments de religion qu'il avoit eus gravés dans le cœur dès l'enfance , et qui le retinrent contre ses penchants dans les temps même les plus impétueux de sa jeunesse. Sur quoi il disoit : « La raison conduit ordinairement les autres à la foi; c'est la foi qui a conduit M. Racine à la raison3. »

Roileau avoit reçu de la nature un caractère plus propre à la tranquillité et au bonheur. Exempt de toutes passions, il n'eut jamais à combattre contre lui-même. Il n'étoit point satirique dans la conversation : ce qui faisoit dire à Mme de Sévigné qu'il n'étoit cruel qu'en vers4. Sans être ce qu'on appelle dévot, il fut exact, dans tous les temps de sa vie, à remplir les principaux devoirs de la religion. Se trouvant, à Pâques, dans la terre d'un ami, il alla à confesse au curé, qui ne le connoissoit pas, et qui étoit un homme fort simple. Avant que d'entendre sa confession, il lui demanda quelles étoient ses occu-

i. Le même mot est rapporté dans le Bolseana , p. 102 et io3 , où l'on trouve en outre ceci : « Je disois un jour à M. Despréaux : « Savez-vous que M. Racine est aussi satirique que vous? — Dites, a répondit-il , dites qu'il est plus malin que moi. »

2. Ceci , depuis a il trouvoit mon père, etc., » ne se lit que dans Y Exemplaire corrigé.

3. Ce mot n'est pas exactement rapporté dnns le Bolseana. [Note de L. Racine.) — Voici le passage du Bolseana (p. 107 et 108) ; il est peut-être moins inexact que L. Racine ne le dit : " M. Despréaux nous disoit que M. Racine étoit venu à la vertu par la religion, son tempérament le portant à être railleur, inquiet, jaloux et voluptueux. »

4. « Il ' ' DesprJaux) est attendri pour le pauvre Chapelain : je lui dis qu'il est tendre en prose, et cruel en vers, a {Lettre de Mme de Sévi g né à Mme de Grignan , i5 décembre 16^3, tome III, p. 3 18. )

pations ordinaires : « De faire des vers, répondit Boileau. — Tant pis, dit le curé. Et quels vers? — Des satires, ajouta le pénitent. — Encore pis, répondit le confesseur. Et contre qui? — Contre ceux, dit Boileau, qui font mal des vers; contre les vices du temps, contre les ouvrages pernicieux, contre les romans, contre les opéras. — Ah ! dit le curé, il n'y a donc pas de mal, et je n'ai plus rien à vous dire. »

On peut bien assurer que ces deux poètes n'ont jamais rougi de l'Évangile. Mon père, comme chef de famille, se croyoit obligé à une plus grande régulante. Il n'alloit jamais aux spectacles, et ne parloit devant ses enfants ni de comédie, ni de tragédie profane. A la prière qu'il faisoit tous les soirs au milieu d'eux et de ses domestiques, quand il étoit à Paris, il ajoutoit la lecture de l'Évangile du jour, que souvent il expliquoit lui-même par une courte exhortation proportionnée à la portée de ses auditeurs, et prononcée avec cette âme qu'il donnoit à tout ce qu'il disoit.

Pour occuper de lectures pieuses M. de Seignelay, malade, il alloit lui lire les Psaumes. Cette lecture le mettoit dans une espèce d'enthousiasme, dans lequel il faisoit sur-le-champ une paraphrase du psaume. J'ai entendu dire à M. l'abbé Renaudot1, qui etoit un des auditeurs, que cette paraphrase leur faisoit sentir toute la beauté du psaume, et les enlevoit.

Un autre exemple de cet enthousiasme qui le saisissoit dans la lecture des choses qu'il admiroit, est rapporté par M. de Valincour. Il étoit avec lui à Auteuil, chez Boileau, avec M. Nicole et quelques autres amis distingués. On vint à parler de Sophocle, dont il étoit si grand admirateur qu'il n'avoit jamais osé prendre un de ses sujets de tragédie. Plein de cette pensée, il prend un Sophocle grec, et lit la tragédie d'GErfipe, en la traduisant sur-le-champ. Il s'émut à tel point, dit M. de Valincour2, que tous les auditeurs éprouvèrent les sentiments de terreur et de pitié dont cette pièce est pleine, « J'ai vu,

1 . Eusèbe Renaudot , de l'Académie française et de l'Académie des inscriptions. II était très-lié avec Racine et avec Boileau. Celui-ci lui a dédié son épitre sur l'amour de Dieu.

2. Lettre à M. l'abbé d'Olivet. Histoire de l'Académie française. .\ote Je L. Racine.

ïoo MÉMOIRES SUR LA VIE

ajoute-t-il, nos meilleures pièces représentées par nos meilleurs acteurs : rien n'a jamais approché du trouble où me jeta ce récit ; et au moment que j'écris, je m'imagine voir encore Racine le livre à la main, et nous tous consternés autour de lui. » Voilà sans doute ce qui a fait croire qu'il avoit le dessein de composer un Œdipe ' .

Un morceau d'éloquence qui le mettoit dans l'enthousiasme, étoit la prière à Dieu qui termine le livre contre M. Mallet2. Il aimoit à la lire ; et lorsqu'il se trouvoit avec des personnes disposées à l'entendre, il les attendrissoit, suivant ce que m'a raconté M. Rollin, qui avoit été présent à une de ces lectures.

Dans l'écrit intitulé le Nouvel Absalon3, etc., qui fut imprimé par ordre de Louis XIV, il reconnoissoit l'éloquence de Démosthène contre Philippe ; et l'on sait quelle admiration il avoit pour Démosthène : a Ce bourreau fera tant qu'il lui donnera de l'esprit, » dit-il un jour, en entendant M. de Tourreil * qui proposoit différentes manières d'en traduire une

i. Voyez ci-dessus, p. 260, note 3.

2. Charles Mallet, docteur de Sorbonne , chanoine et archidiacre de Rouen, avait écrit contre la traduction du Nouveau Testament de Mons. La réfutation dont il est question ici est d'Antoine Arnauld. En -voici le titre : « Nouvelle Défense de la traduction du Nouveau Testament imprimé à Mons..., à Cologne, chez Symon Schouten, M.DC.LXXX , 1 vol. in-8. » L'invocation à Dieu, dont Racine admirait si justement l'éloquence , est à la fin du second volume , chapitre xii du livre XII, p. 6oi-6o5. M. Sainte-Beuve [Port-Royal, tome V, p. 142-144) a cité une partie de cette belle conclusion du livre.

3. C'est un pamphlet d'Antoine Arnauld contre Guillaume d'Orange. Il a pour titre : le Véritable portrait de Guillaume-Henry de Nassau, nouvel Absalom , nouvel Hérode , nouveau Cromwel , nouveau Néron (in-4° de 21 pages, sur deux colonnes). On comprend difficilement le jugement que L. Racine prête à son père sur ce libelle peu digne de la plume de son auteur; mais si réellement Racine le vantait outre mesure, c'était peut-être pour que le Roi en tînt d'autant plus compte à Arnauld.

4. Jacques de Tourreil de l'Académie des inscriptions, reçu à l'Académie française en 1692. Il avait publié en 1691 une traduction des Harangues de Démosthène. D'Olivet tenait aussi de Boileau luimême le mot de Racine qui est rapporté ici. En 1709 , comme

DE JEAN RACINE. ioi

phrase. Boileau avoit la même admiration pour Démosthène : « Toutes les fois, disoit-il, que je relis I \ Oraison pour la couronne, je me repens d'avoir écrit. »

M. de Valincour rapporte encore que quand mon père avoit un ouvrage à composer, il alloit se promener ; qu'alors, se livrant à son enthousiasme, il récitoit ses vers à haute voix ; et que travaillant ainsi à la tragédie de Mithridate dans les Tuileries, où il se croyoit seul, il fut surpris de se voir entouré d'un grand nomhre d'ouvriers, qui, occupés au jardin, avoient quitté leur ouvrage pour venir à lui. Il ne se crut pas un Orphée, dont les chants attiraient ces ouvriers pour les entendre, puisqu'au contraire, au rapport de M. de Valincour, ils l'entouroient, craignant que ce ne fût un homme au désespoir prêt à se jeter dans le bassin. M. de Valincour eût pu ajouter qu'au milieu même de cet enthousiasme, sitôt qu'il étoit abordé par quelqu'un, il revenoit à lui, n'avoit plus rien de poète, et étoit tout entier à ce qu'on lui disoit.

Segrais, qui admiroit avec raison Corneille, mais qui n'avoit pas raison de le louer aux dépens de Boileau et de mon père, avance, dans ses Mémoires1 , que cette maxime de la Rochefoucauld : «t C'est une grande pauvreté de n'avoir qu'une sorte d'esprit, » fut écrite à leur occasion ; « parce que, dit Segrais, tout leur entretien roule sur la poésie : ôtez-les de là, ils ne savent plus rien. » Ce reproche, injuste à l'égard de Boileau même, l'est encore plus à l'égard de mon père. Un homme qui n'eût été que poëte, et qui n'eût parlé que vers, n'eût pas longtemps réussi à la cour. Il évitait toujours, comme je l'ai

M. de Tourreil venait de quitter d'Olivet et Boileau, celui-ci dit : a Ce n'est pas même assez qu'un traducteur ait de l'esprit, s'il n'a la sorte d'esprit de son original; car l'homme qui sort d'ici n'est pas un sot , à beaucoup près ; et cependant quel monstre que son Démosthène ! Je dis monstre, parce qu'en effet c'est un monstre qu'un homme démesurément grand et bouffi ! Un jour que Racine étoit à Auteuil chez moi , Tourreil y vint , et nous consulta sur un endroit qu'il avoit traduit de cinq ou six façons, toutes moins naturelles et plus guindées les unes que les autres. Ali! le bourreau! il fera tant qu'il donnera de Fespril à Démosthène , me dit Racine tout bas. » {Histoire de l'Académie françoise, tome II, p. 110.) i. C'est-a-dire dans le Segraisiana, p. 86.

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déjà dit, de parler de ses ouvrages; et lorsque quelques auteurs venoient pour lui montrer les leurs, il les renvoyoit à Boileau, en leur disant que pour lui, il ne se mêloit plus de vers. Quand il en parloit, c'étoit avec modestie, et lorsqu'il se trouvoit avec ce petit nombre de gens de lettres dont, ainsi que Boileau, il cultivoit la société. Ceux qu'ils voyoient le plus souvent etoient les PP. Bourdaloue, Bouhours, et Rapin, le comte de Tréville*, MM. Nicole, Valincour, la Bruyère, la Fontaine, et Bernier. Ils perdirent ce dernier en 1688. Sa mort eut pour cause une plaisanterie qu'il essuya de la part de M. le premier président de Harlai, étant à sa table2. Ce philosophe, que ses voyages et les principes de Gassendi avoient mis audessus de beaucoup d'opinions communes, n'eut pas la fermeté de soutenir une raillerie assez froide. Comme il étoit d'un commerce fort doux, sa mort fut très-sensible à Boileau et à mon père.

Leurs amis étoient communs comme leurs sentiments. Tous deux respectoient autant qu'ils le dévoient le R. P. Bourdaloue. Les grands hommes s'estiment mutuellement, quoique leurs talents soient différents. Boileau a publié combien l'estime du P. Bourdaloue étoit honorable pour lui, quand il a dit :

Ma franchise surtout gagna sa bienveillance : Enfin, après Arnauld, ce fut l'illustre en France Que j'admirai le plus, et qui m'aima le mieux5.

En parlant de sa franchise, il en donne un exemple dans ces vers mêmes. Il eut, au rapport de Mme de Sévigné, à un dîner chez M. de Lamoignon, une dispute fort vive avec le compagnon du P. Bourd doue, en présence de ce père, de deux evêques, et de Corbinelli. Voici l'histoire de cette dispute, écrite par Mme de Sévigné h :

1 . « Le comte de Tréville » a été ajouté dans Y Exemplaire corrigé.

2. Les plaisanteries de M. de Harlai étaient souvent terribles. Voyez les Mémoires de Saint-Simon, tome V, p. 38a-384.

3. Ce sont les derniers \ers de la petite pièce adressée à Madame la présidente de Lamoignon sur le portrait du P. Bourdaloue.

4- Lettre du i5 janvier 1690. [Note de L. Racine.) — Voyez les Lettres de Mme de Sévigné, tome IX, p. 4I5-4l7- On y trouvera le vrai texte, qui n'est ici ni complet, ni tout à fait exact.

DE JEAN RACINE. 3o3

a On parla des ouvrages des anciens et des modernes. Despréaux soutint les anciens, à la réserve d'un seul moderne, qui surpasse, à son goût, et les vieux et les nouveaux. Le compagnon du Bourdaloue, qui faisoit V entendu , lui demanda quel étoit donc ce livre si distingué dans son esprit; il ne voulut pas le nommer. Corbinelli lui dit : « Monsieur, a je vous conjure de me le dire, afin que je le lise toute la « nuit. » Despivaux lui répondit en riant : « Ah! Monsieur. « vous l'avez lu plus d'une fois, j'en suis assuré. » Le jésuite reprend, et presse Despréaux de nommer cet auteur si merveilleux, avec un air dédaigneux, un entai riso amaro. Despréaux lui dit : « Mon père, ne me pressez point. » Le père continue. Enfin Despréaux le prend par le bras, et, le serrant bien fort, lui dit : « Mon père, vous le voulez : eh bien! « c'est Pascal, morbleu! — Pascal! dit le père tout étonné; « Pascal est beau autant que le faux le peut être. — Le faux! « dit Despréaux, le faux! Sachez qu'il est aussi vrai qu'il est a inimitable : on vient de le traduire en trois langues. » Le père répond : a II n'en est pas plus vrai pour cela. » Despréaux entame une autre dispute : le père s'échaaffe de son côté; et après quelques discours fort vifs de part et d'autre, Despréaux prend Corbinelli par le bras, s'enfuit au bout de la chambre ; puis revenant et courant comme un forcené, il ne voulut jamais se rapprocher du père, et alla rejoindre la compagnie. Ici unit l'histoire, le rideau tombe1. » J'ignore si Mme de Sevigne n'a point orné son récit; mais je sais que le P. Bouhours, s'entretenant avec Boileau sur la difficulté de bien écrire en françois, lui nommoit ceux de nos écrivains qu'il regardoit comme ses modèles, pour la pureté de la langue. Boileau rejetoit tous ceux qu'il nommoit, comme mauvais modèles. « Quel est donc, selon vous, lui dit le P. Bouhours, l'écrivain parfait? Que lirons-nous ? — Mon père, reprit Boileau, lisons les Lettres provinciales, et, croyez-moi, ne lisons pas d'autre livre. » Le même père, en se plaignant à lui de quelques critiques imprimées contre sa traduction du Soaveau

i. On a, par erreur, dans les diverses éditions, ferme les guillemets avant cette dernière phrase, la donnant ainsi à Louis Racine. Elle est dans la lettre de Mme de Sévigné.

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Testament, lui disoit : « Je sais d'où elles partent; je connois mes ennemis, je saurai me venger d'eux. — Gardez-vous-en bien, reprit Boileau; ce seroit alors qu'ils auroient raison de dire que vous n'avez pas entendu votre original, qui ne prêche que le pardon des ennemis. »

Mon père avoit plus d'attention que Boileau à ne rien dire aux personnes à qui il parloit, qui fût contraire à leur manière de penser. D'ailleurs il étoit moins souvent que lui dans le monde. Lorsqu'il pouvoit s'échapper de Versailles, il venoit s'enfermer dans son cabinet, où il employoit son temps à travailler à l'histoire du Roi, qu'il ne perdoit jamais de vue, ou à lire l'Écriture sainte, qui lui inspirait des réflexions pieuses, qu'il mettoit quelquefois par écrit. Il lisoit avec admiration les ouvrages de M. Bossuet, et n' avoit pas, à beaucoup près, le même respect pour ceux de M. Huet. Il n'approuvoit pas l'usage que ce savant écrivain vouloit faire, en faveur de la religion, de son érudition profane. Il appliquoit au livre de la Démonstration évangélique ce vers de Térence :

Te, cum tua Monstratione mariais perdat Jupiter'.

Il désapprouvoit surtout le livre du même auteur, intitulé Qusestiones Alnetanx, dont il a fait un extrait2.

Quoiqu'il se fût fait depuis plusieurs années un devoir de religion de ne plus penser à la poésie, il s'y vit cependant rappelé par un devoir de religion auquel il ne s'attendoit pas. Mme de Maintenon, attentive à tout ce qui pouvoit procurer aux jeunes demoiselles de Saint-Cyr une éducation convenable à leur naissance, se plaignit du danger qu'on trouvoit à leur apprendre à chanter et à réciter des vers, à cause de la nature de nos meilleurs vers et de nos plus beaux airs. Elle communiqua sa peine à mon père, et lui demanda s'il ne seroit pas possible de réconcilier la poésie et la musique avec la piété. Le projet l'édifia et l'alarma. Il souhaita que tout autre que lui fût chargé de l'exécution. Ce n'étoit point le reproche

r. « Que le grand Jupiter te confonde, toi et ta démonstration. » (Les Adclphes , vers 717 et 718. )

•2. Cet extrait se trouve parmi les manuscrits de Racine, qui sont à la Bibliothèque impériale.

de sa conscience qu'il craignoit dans ce travail : il craignoit pour sa gloire. Il avoit une réputation acquise, et il pouvoit la perdre, puisqu'il avoit perdu l'habitude de faire des vers, et qu'il n'étoit plus dans la vigueur de l'âge. Que diroient ses ennemis, et que se diroit-il à lui-même, si, après avoir brillé sur le théâtre profane, il alloit échouer sur un théâtre consacré à la piété? Je vais rapporter ce qu'une plume meilleure que la mienne a écrit sur ses craintes, sur l'origine de la tragédie àî Esther et sur celle à Athalic.

Une aimable élève de Saint-Cyr, quoique sortie depuis peu de cette maison, et mariée à M. le comte de Caylus, exécuta le prologue de la Piété, fait pour elle, et plusieurs fois le rôle d'Esther. Par les charmes de sa personne et de sa déclamation, elle contribua au succès de cette pièce, dont elle a parlé dans le recueil qu'elle fit un an avant sa mort, et qu'elle intitula : mes Souvenirs, parce qu'elle y rassembla ce que lui rappela sa mémoire de plusieurs événements arrivés de son temps à la cour. C'est de ces Souvenirs, recueil si estimé des personnes qui en ont connoissance, qu'est tiré le morceau suivant, et un autre que je donnerai encore ' :

« Mme de Brinon, première supérieure de Saint-Cyr, aimoit les vers et la comédie ; et au défaut des pièces de Corneille et de Racine, qu'elle n'osoit faire jouer, elle en composoit de détestables à la vérité, mais c'est cependant à elle et à son goût pour le théâtre qu'on doit les deux belles pièces que Racine a faites pour Saint-Cyr. Mme de Brinon avoit de l'esprit, et une facilité incroyable d'écrire et de parler; car elle faisoit aussi des espèces de sermons fort éloquents ; et tous les dimanches, après la messe, elle expliquoit l'évangile comme auroit pu faire M. le Tourneux.

« Mais je reviens à l'origine de la tragédie de Saint-Cyr. Mme de Maintenon voulut voir une des pièces de Mme de Brinon. Elle la trouva telle qu'elle étoit, c'est-à-dire si mau-

i. Le style de Mme la comtesse de Cavlus rend ces deux morceaux précieux : je les dois à M. le comte de Caylus, son fils, dont le zèle officieux est connu de tout le monde. (Note de L. Racine.) On sait que depuis les Souvenir!, de Mme de Cavlus ont été publiés. La première édition est d'Amsterdam, rhez Jean Robert, M.DCC.LXX. N oltaire en fut l'éditeur.

J. Racine, i an

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vaise, qu'elle la pria de n'en plus faire jouer de semblables, et de prendre plutôt quelque belle pièce de Corneille ou de Racine, choisissant seulement celles où il y auroit le moins d'amour. Ces petites filles représentèrent Cinna assez passablement pour des enfants qui n'avoient été formées au théâtre que par une vieille religieuse. Elles jouèrent aussi Andromaque; et soit que les actrices en fussent mieux choisies, ou qu'elles commençassent à prendre des airs de la cour, dont elles ne laissoient pas de voir de temps en temps ce qu'il y avoit de meilleur, cette pièce ne fut que trop bien représentée au gré de Mme de Maintenon, et elle lui fit appréhender que cet amusement ne leur insinuât des sentiments opposés à ceux qu'elle vouloit leur inspirer. Cependant, comme elle étoit persuadée que ces sortes d'amusements sont bons à la jeunesse, qu'ils donnent de la grâce, apprennent à mieux prononcer, et cultivent la mémoire (car elle n'oublioit rien de tout ce qui pouvoit contribuer à l'éducation de ces demoiselles, dont elle se croyoit avec raison particulièrement chargée}, elle écrivit à M. Racine, après la représentation d' Andromaque : <r Nos pea. tites filles viennent de jouer votre Andromaque, et l'ont si « bien jouée, qu'elles ne la joueront de leur vie, ni aucune « autre de vos pièces. » Elle le pria dans cette même lettre de lui faire, dans ses moments de loisir, quelque espèce de poème moral ou historique , dont l'amour fût entièrement banni, et dans lequel il ne crût pas que sa réputation fût intéressée, parce que la pièce resteroit ensevelie à Saint-Cyr, ajoutant qu'il lui importoit peu que cet ouvrage fût contre les règles, pourvu qu'il contribuât aux vues qu'elle avoit de divertir les demoiselles de Saint-Cyr, en les instruisant. Cette lettre jeta Racine dans une grande agitation. 11 vouloit plaire à Mme de Maintenon; le relus étoit impossible à un courtisan, et la commission délicate pour un homme qui comme lui avoit une grande réputation à soutenir, et qui, s'il avoit renoncé à travailler pour les comédiens, ne vouloit pas du moins détruire l'opinion que ses ouvrages avoient donnée de lui. Despréaux, qu'il alia consulter, décida brusquement pour la négative. Ce n'étoit pas le compte de Racine. Enfin, après un peu de réflexions, il trouva dans le sujet d'Esther tout ce qu'il fallait pour plaire à la cour. Despréaux lui-même en fut en-

DE JEAN RACINE. 3o7

chanté, et l'exhorta à travailler avec autant de zèle qu'il en avait eu pour l'en détourner.

« Racine ne fut pas longtemps sans porter à Mme de Maintenon, non-seulement le plan de sa pièce (car il avoit accoutumé de les faire en prose, scène pour scène, avant que d'en faire les vers), il porta le premier acte tout fait. Mme de Maintenon en fut charmée , et sa modestie ne put l'empêcher de trouver dans le caractère d'Esther, et dans quelques circonstances de ce sujet, des choses flatteuses pour elle. La Vasty avoit ses applications, Aman des traits de ressemblance ; et indépendamment de ces idées, l'histoire d'Esther convenoit parfaitement à Saint-Cyr. Les chœurs, que Racine, à l'imitation des Grecs, avoit toujours en vue de remettre sur la scène/ se trouvoient placés naturellement dans Esthet ; et il étoit ravi d'avoir eu cette occasion de les faire connoître et d'en donner le goût. Enfin je crois que si l'on fait attention au lieu, au temps et aux circonstances, on trouvera que Racine n'a pas moins marqué d'esprit en cette occasion que dans d'autres ouvrages plus beaux en eux-mêmes *.

« Esther fut représentée un an après la résolution que Mme de Maintenon avoit prise de ne plus laisser jouer de pièces profanes à Saint-Cyr. Elle eut un si grand succès, que le souvenir n'en est pas encore effacé.

« Jusque-là il n'avoit point été question de moi, et onnimaginoit pas que je dusse y représenter un rôle ; mais me trouvant présente aux récits que M. Racine venoit faire à Mme de Maintenon de chaque scène à mesure qu'il les composoit, j'en retenois des vers ; et comme j'en récitai un jour à M. Racine, il en fut si content, qu'il demanda en grâce à Mme de Maintenon de m'ordonner de faire un personnage : ce qu'elle fit. Mais je ne voulus point de ceux qu'on avoit déjà destinés : ce qui l'obligea de faire pour moi le prologue de sa pièce. Ce-

i. Voilà parler en personne éclairée. Les ennemis de l'auteur ne parlèrent pas de même. Ils disoient qu'il entendoit mieux à parler H'amour que de Dieu. Ainsi ses premières craintes avoient été bien fondées, puisque Esther, malgré son succès, fut très-critiquée. {Note de L. Racine.) — L. Racine parle un peu plus bas de ces critiques. Nous crovons cependant que cette fois elles ne se produisirent que très-timidement.

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pendant ayant appris, à force de les entendre, tous les autres rôles, je les jouai successivement, à mesure qu'une des actrices se trouvoit incommodée; car on représenta Esther tout l'hiver; et cette pièce, qui devoit être renfermée dans Saint-Cyr, fut vue plusieurs fois du Roi et de toute la cour, toujours avec le même applaudissement. »

Esther fut représentée en 168g. Les demoiselles avoient été formées à la déclamation par l'auteur même, qui en fit d'excellentes actrices. Pour cette raison, il étoit tous les jours, par ordre de Mme de Maintenon, dans la maison de Saint-Cyr; et la mémoire qu'il y a laissée lui fait tant d'honneur, qu'il m'est permis d'en parler. J'ose dire qu'elle y est chérie et respectée, à cause de l'admiration qu'eurent toutes ces dames pour la douceur et la simplicité de ses mœurs. J'eus l'honneur d'entretenir, il y a deux mois, quelques-unes de celles qui l'y virent alors ; elles m'en parlèrent avec une espèce d'enthousiasme, et toutes me dirent d'une commune voix : « Vous êtes fils d'un homme qui avoit un grand génie, et une grande simplicité. » Elles ont eu la honte de chercher parmi les lettres de Mme de Maintenon celles où il étoit fait mention de lui, et m'en ont communiqué quatre, que je joins au recueil des lettres.

Des applications particulières contribuèrent encore au succès de la tragédie d' Esther : Ces jeunes et tendres fleurs transplantées étoient représentées par les demoiselles de Saint- Cyr. La Yasty, comme 'dit Mme de Caylus , avoit quelque ressemblance. Cette Esther, qui a puisé ses jours dans la race proscrite par Aman, avoit aussi sa ressemblance; quelques paroles échappées à un ministre ' avoient, dit-on, donné lieu à ces vers :

Il sait qu'il me doit tout, etc.

On prétendoit aussi expliquer ces ténèbres jetées sur les > eux les plus saints 2, dont il est parlé dans le prologue : en sorte que l'auteur avoit suivi l'exemple des anciens, dont les tragédies ont souvent rapport aux événements de leur temps.

i . A Louvois.

?.. Comment L. Racine les expliquait-il? Dans ses Remarqua sui Esther il n'v veut pas \oir une allusion aux démêlés d'Innocent XI ,4\ec le Roi.

DE JEAN RACINE. 3oo.

Mme de Sévigné parle clans ses lettres des applaudissements que reçut cette tragédie : a Le Roi et toute la cour sont, dit-elle1, charmés à'Esther. Monsieur le Prince y a pleuré. Mme de Maintenon et huit jésuites, dont étoit le P. Gaillard, ont honoré de leur présence la dernière représentation. Enfin c'est un chef-d'œuvre de Racine. » Elle dit encore dans un autre endroit2 : a Racine s'est surpassé; il aime Dieu comme il aimoit ses maîtresses3; il est pour les choses saintes comme il étoit pour les profanes. La sainte Ecriture est suivie exactement. Tout est beau, tout est grand, tout est écrit avec dignité. »

Les grandes leçons que contient cette tragédie pour les rois que leurs ministres trompent souvent, pour les ministres qu'aveugle leur fortune, et pour les innocents qui, prêts à périr, voient le ciel prendre leur défense ; les applaudissements réitérés de la cour, et surtout ceux du Roi, qui honora plusieurs fois cette pièce de sa présence, dévoient fermer la bouche aux critiques. Cependant elle fut vivement attaquée. Plusieurs même de ceux qui avoient répété si souvent dans leurs é pitres dédicatoires, ou dans leurs discours académiques, que le Roi étoit au-dessus des autres hommes autant par la justesse de son esprit que par la grandeur de son rang, ne regardèrent pas, dans cette occasion, sa décision comme une loi pour eux. Je juge de la manière dont cette tragédie fut critiquée, par une apologie qui en fut faite dans ce temps, et que j'ai trouvée par hasard. L'auteur de cette apologie manuscrite , après avoir avoué que le jugement du public n'est pas favorable à la pièce, et qu'il est même déjà un peu tard pour en appeler, entreprend de montrer qu'elle a été jugée sans examen, et que tout son mérite n'est pas connu. Après l'avoir relevée par la grandeur du

i. Lettre 5i2. (Note de L. Racine.) C'est la lettre à Mme de Grignan, du 28 janvier 1689. L. Racine renvoie à l'édition de Perrin de 173- ; mais il mêle ici deux lettres, celle du 28 et celle du 3i janvier 1689. Voyez tome VIII, p. 436 et 43j, 444 et 445 .

2. Lettre 5 16. [Note de L. Racine.) C'est la lettre à Mme de Grignan, du 7 février 1689, tome VIII, p. 458.

3. Lorsque Mme de Sévigné parle de maîtresses, elle n'eût pu en nommer une autre que la Chammêlay, et elle parle suivant le préjugé dont j'ai fait voir plus haut la cause et la fan^eté. \ote de L. Racine.) — Voyez ci-dessus, p. 256 et suivantes.

î,o MÉMOIRES SIR LA VIE

sujet, par les caractères, et la régularité de la conduite, il s'arrête à faire observer ce que les connoisseurs y remarquèrent d'abord, cette manière admirable et nouvelle de faire parler d'amour, en conservant à un sujet saint toute sa sainteté, et en conservant à Assuérus toute la majesté d'un roi de Perse. L'amour s'accorde difficilement avec la fierté, encore plus difficilement avec la sagesse ; cependant ce roi idolâtre parle d'amour de manière que rien n'est si pur ni si chaste , parce que devant Esther il est comme amoureux de la vertu même.

L'auteur de cette pièce fit, cette même année1, pour la maison de Saint-Cyr, quatre cantiques tirés de l'Écriture sainte, qui auroient été plus utiles aux demoiselles de celte maison, si la musique avoit répondu aux paroles; mais le musicien5 à qui ils furent donnés, et qui avoit déjà mis en chant les chœurs à? Esther, n'avoit pas le talent de Lulli.

Le Roi fit exécuter plusieurs fois ces cantiques devant lui ; et la première fois qu'il entendit chanter ces paroles :

Mon Dieu, quelle guerre cruelle !

Je trouve deux hommes en moi : L'un veut que plein d'amour pour Toi, Mon cœur te soit toujours fidèle ; L'autre à tes volontés rebelle Me révolte contre ta loi,

il se tourna vers Mme de Maintenon, en lui disant : « Madame, voilà deux hommes que je connois bien. »

La lettre suivante fut écrite, au sujet de ces cantiques, par un homme très-connu alors par son esprit et sa piété * :

1. D'Olivet aussi (voyez Y Histoire de l'Académie françoise, tome II, p. 533) croyait les Cantiques de 1689; ils sont de i6g4-

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