Moreau , maître de musique de la chambre du Roi
3. Cette lettre et la suivante ont été insérées dans les OEuvres de Racine, édition de 1807, tome VII, p. 5/ji et 54a , sous ce titre : Lettres de Fénelon. Depuis, on les cite toujours comme étant de ce prélat. On aurait pu remarquer cependant que si Louis Racine avait voulu désigner Fénelon par ces mots : « un homme très-connu alors par son esprit et par sa piété, » il se serait exprimé de la façon la plus bizarre. Fénelon n'était pas seulement un homme très-connu alors. Et pourquoi Louis Racine ne l'eùt-il pas nommé? Ne devait-on
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« Que ces cantiques sont beaux! qu'ils sont admirables, tendres, naturels, pleins d'onction ! Us élèvent l'âme, et la portent où l'auteur l'a voulu porter, jusqu'au ciel , jusqu'à Dieu. J'augure un grand bien de ces cantiques autorisés par l'approbation du monarque, et de son goût, qui sera le goût de tout le monde. Je regarde l'auteur comme l'apôtre des Muses et le prédicateur du Parnasse, dont il semble n'avoir appris le langage que pour leur prêcher en leur langue l'Évangile, et leur annoncer le Dieu inconnu. Je prie Dieu qu'il bénisse sa mission, et qu'il daigne le remplir de plus en plus des vérités qu'il fait passer si agréablement dans les esprits des gens du monde. »
Le même homme écrivit encore une lettre fort belle1, lorspas regarder comme plus vraisemblable que le nom tu par Louis Racine était celui de quelqu'un de mal noté pour son attachement à Port-Royal, et qui d'ailleurs pouvait, plus naturellement queFénelon, appeler Racine « l'illustre ami? » car cette expression semble un peu plus forte que ne l'auraient permis les relations qui existaient entre Fénelon et Racine. Ces relations étaient bonnes sans doute. Nous voyons qu'à l'occasion des sévérités de Bossuet contre le docteur du Pin, Racine eut en 1692 plusieurs entretiens avec Fénelon, dont il désirait l'intervention en faveur de son parent. (Lettres de Fénelon à Bossuet, 3 mars, 23 mars et 4 mai ïôg2-) Lorsque le fils aine de Racine passa par Cambrai en 1698, l'Archevêque lui fit bon accueil, et dans des lettres qu'il écrivit à son père, rendit bon témoignage de lui. (Lettre de Racine à son fils, 26 janvier 1698.) Mais d'une intime amitié entre Fénelon et Racine nous ne trouvons nulle trace. Ces réflexions nous étaient venues à L'esprit lorsqu'une obligeante communication de M. le Brun-Dalbanne, membre de la Société académique de l'Aube, les a justifiées. Parmi divers papiers appartenant à la bibliothèque de Troyes et relatifs à Racine, dont il a bien voulu nous donner pour cette édition des copies très-exactes, nous avons trouvé la seconde des lettres citées ici par L. Racine. C'est une ancienne copie, provenant du collège de l'Oratoire de Troyes (liasse n° a33j des manuscrits de la bibliothèque de Troyes). En tête de cette copie on lit : « Extrait d'une lettre du P. Quesxel du 14 février 1697. »
1 . Cette lettre, que L. Racine et la copie ci-dessus mentionnée datent du 14 février 169-, est ainsi datée par les éditeurs de 1807 : « Cambrai, ce 17 novembre 1698. » De même qu'ils ont ajouté Cambrai, pour autoriser l'attribution qu'ils ont faite à Fénelon de la lettre, ils en ont changé la date, parce qu'ils ont pensé qu'il s'y agissait
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qu'il apprit qu'une de mes sœurs se faisoit religieuse ; et l'heureuse application qu'il y fait de quelques vers de ces cantiques m'engage à la rapporter ici.
« Du 14 février 1697.
« Je prends, en vérité, beaucoup de part à la douleur et à la joie de l'illustre ami. Car il y a en cette occasion obligation d'unir ce que saint Paul sépare, flere cum flentibus, gaudere cum gaudentibus1. La nature s'afflige, et la foi se réjouit dans le même cœur. Mais je m'assure que la foi l'emportera bientôt, et que sa joie, se répandant sur la nature, en noiera tous les sentiments humains. Il est impossible qu'une telle séparation n'ait fait d'abord une grande plaie dans un cœur paternel ; mais le remède est dans la plaie ; et cette affliction est la source de consolations infinies pour l'avenir, et dès à présent. Je ne doute point qu'il ne conçoive combien il a d'obligation à la bonté de Dieu, d'avoir daigné choisir dans son petit troupeau une victime qui lui sera consacrée et immolée toute sa vie en un holocauste d'amour et d'adoration, et de l'avoir cachée dans le secret de sa face, pour y mettre à couvert de la corruption du siècle toutes les bonnes qualités qui ne lui ont été données que pour Dieu. Au bout du compte, il s'en doit prendre un peu à lui-même. La bonne éducation qu'il lui a donnée et les sentiments de religion qu'il lui a inspirés l'ont conduite à l'autel du sacrifice. Elle a cru ce qu'il lui a dit, que de ces deux hommes qui sont en nous ,
L'un, tout esprit et tout céleste, Veut qu'au ciel sans cesse attaché, Et des biens éternels touché, On compte pour rien tout le reste.
d'Anne Racine, qui fît profession aux Ursulines de Melun le 6 novembre 1698. Cependant la date était bonne. Marie-Catherine, fille aînée de Racine, était entrée aux Carmélites le 29 décembre 1696. Ce n'était pas encore, il est vrai, pour y prendre le voile; mais Racine croyait alors à une séparation fermement résolue , et nous savons par une de ses lettres que son affliction avait été vive. L. Racine, un peu plus loin, rapporte lui-môme la lettre à l'entrée en religion d'Anne Racine, ce qui ne peut se concilier avec la date qu'il donne. 1. Épi'tre aux Romains, chapitre xn, verset i5.
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Elle l'a île bonne foi compté pour rien sur sa parole, et plus encore sur celle de Dieu, et s'est résolue d'être sans cesse attachée au ciel et aux biens éternels. Il n'y a donc qu'à louer et à bénir Dieu, et à profiter de cet exemple de détachement des choses du monde que Dieu nous met à tous devant les yeux dans cette généreuse retraite.
« Je vous prie d'assurer cet heureux père que j'ai offert sa victime à l'autel, et que je suis, avec beaucoup de respect, tout à lui. »
Ce père si tendre fut présent au sacrifice de sa fille, et pleuroit encore quand il en écrivit le récit dans une lettre qu'on trouvera la dernière de toutes ses lettres1. Il n'est pas étonnant qu'une victime qui étoit de son troupeau lui ait coûté beaucoup de larmes, puisqu'il n'assistoit jamais à une pareille cérémonie sans pleurer, quoique la victime lui fût indifférente : c'est ce qu'on apprendra par une des lettres de Mme de Maintenon, qui écrivoit à Saint-Cyr, pour demander le jour de la profession d'une jeune personne, où elle vouloit assister. * Racine, qui veut pleurer, dit-elle, viendra à la profession de la sœur Lalie. » La tendresse de son caractère paroissoit en toute occasion. Dans une représentation d'£sther devant le Roi, la jeune actrice qui faisoit le rôle d'Élise manqua de mémoire : « Ah! Mademoiselle, s'écria-t-il, quel tort vous faites à ma pièce ! » La demoiselle, consternée de la réprimande, se mita pleurer. Aussitôt il courut à elle, prit son mouchoir, essuya ses pleurs, et en répandit lui-même. Je ne crains point d'écrire de si petites choses, parce que cette facilité à verser des larmes fait connoitre la bonté d'un caractère, suivant cette maxime des anciens : àyaSol o àpioâxpusç avops; *.
Les applaudissements que sa tragédie avoit reçus ne l'empêchoient pas de reconnoître qu'elle n' étoit pas dans toute la grandeur du poème dramatique. L'unité de lieu n'v étoit pas observée, et elle n'etoit qu'en trois actes : c'est mal à propo-, que dans quelques éditions on l'a partagée en cinq. Il avoit
i . C'est la lettre à la mère Agnès de Sainte-Thèele , du 9 novembre 1698, sur l'entrée en religion d'Anne Racine.
2. « Les hommes qui pleurent facilement ont le cœur bon; » antique adage que les grammairiens grecs nous ont conservé.
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trouvé l'art d'y lier, comme les anciens, les chœurs avec l'action, mais il terminoit l'action par un chœur : chose inconnue aux anciens, et contraire à la nature du poëme dramatique, qui ne doit pas finir par des chants1.
Il entreprit de traiter un autre sujet de l'Ecriture sainte, et de faire une tragédie plus parfaite. Mme de Sévigné doutoit qu'il y pût réussir, et disoit dans une de ses lettres : « Il aura de la peine à faire mieux qa'Esther ; il n'y a plus d'histoire comme celle-là. C'étoit un hasard , et un assortiment de toutes choses ; car Judith , Booz et Ruth ne sauroient rien faire de beau. Racine a pourtant bien de l'esprit; il faut espérer2. » Elle n'avoit point tort de penser ainsi. Elle ne s'attendoit pas que dans un chapitre du quatrième livre des Rois , il dût trouver le plus grand sujet qu'aucun poëte eût encore traité, et en faire une tragédie, qui, sans amour, sans épisodes, sans confidents, intéresseroit toujours , dans laquelle le trouble iroit croissant de scène en scène jusqu'au dernier moment, et qui seroit dans toute l'exactitude des règles.
Le mérite cependant de cette tragédie fut longtemps ignoré. Elle n'eut point le secours des représentations, qui font pour un temps la fortune des pièces médiocres. On avoit fait un scrupule à Mme de Maintenon des représentations d'Esthcr, en lui disant que ces spectacles, où de jeunes demoiselles, parées magnifiquement , paroissoient devant toute la cour, étoient dangereux pour les spectateurs et pour les actrices mêmes. On ne songeoit point à faire exécuter Athalie sur le théâtre des comédiens; l'auteur y avoit mis ordre, en faisant insérer daDs le privilège à' Est fier 3 la défense aux comédiens de représenter une tragédie faite pour Saint-Cyr. De pareils sujets ne conviennent point à de pareils acteurs : il falloit, comme dit Mme de Sévigné , lettre 5Î3 4, « des personnes
i. Règle bien douteuse, qu'Eschyle certainement n'observait pas.