Elle est adressée à M. Willard, en date du 10 avril
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« J'ai reçu dtha/ie,et l'ai lue aussitôt deux ou trois fois avec une grande satisfaction. Si j'avois plus de loisir, je vous niarquerois plus au long ce qui nie la fait admirer. Le sujet y est traité avec un art merveilleux, les caractères bien soutenus, les vers nobles et naturels. Ce qu'on y fait dire aux gens de bien, inspire du respect pour la religion et pour la vertu ; et ce qu'on fait dire aux méchants n'empêche point qu'on n'ait horreur de leur malice : en quoi je trouve que beaucoup de poètes sont blâmables, mettant tout leur esprit à faire parler leurs personnages d'une manière qui peut rendre leur cause si bonne, qu'on est plus porté à approuver ou à excuser les plus méchantes actions qu'à en avoir de la haine. Mais comme il est bien difficile que deux enfants d'un même père soient si également parfaits qu'il n'ait pas plus d'inclination pour l'un que pour l'autre, je voudrois bien savoir laquelle de ces deux pièces il aime davantage1. Pour moi, je vous dirai franchement que les charmes de la cadette n'ont pu m'empècher de donner la préférence à l'aînée. J'en ai beaucoup de raisons, dont la principale est que j'y trouve beaucoup plus de choses trèsédifiantes, et très-capables d'inspirer de la piété. »
Un pareil jugement, quelque flatteur qu'il soit, ne satisfait point un auteur, toujours plus content, suivant la coutume, de son dernier ouvrage que des autres, surtout lorsqu'il en a de si justes raisons. Étonné de voir que sa pièce, loin de faire dans le public l'éclat qu'il s'en étoit promis, restoit presque dans l'obscurité, il s'imagina qu'il avoit manqué son sujet; et il l'avouoit sincèrement à Boileau, qui lui soutenoit au contraire (.[a Athalie étoit son chef-d'œuvre : « Je m'y connois, lui disoitil, et le public y reviendra. » Sur ces espérances, l'auteur se rassuroit : il a cependant été toujours convaincu que, s'il avoit fait quelque chose de parfait, c'étoit Phèdre 2 ; et sa prédilection
1. Dans le texte de la lettre il y a : « votre voisin aime davantage. » Willard demeurait alors dans le voisinage de Racine. Voyez la Notice biographique, p. r 34 et 1 35.
2. « Je demandai à M. Racine quelle étoit celle de ses tragédie^ qu'il estiinoit le plus. Il répondit: « Je suis pour Phèdre, et M. u « prince de Conti est pour Athalie. » (Brossette, Recueil des mémoires
3i8 MEMOIRES SUR LA VIE
pour cette pièce étoit fondée sur des raisons très-fortes; car, quoique l'action cYAthalie soit bien plus grande, le caractère de Phèdre est, comme celui d'OEdipe, un de ces sujets rares qui ne sont pas l'ouvrage des poètes, et qu'il faut que la fable ou l'histoire leur fournissent. Tout le monde sait que la principale qualité qu'Aristote, ou plutôt que la tragédie demande dans son héros, est qu'il ne soit ni tout à fait vicieux ni tout à fait vertueux , parce qu'un scélérat, quelque malheur qui lui arrive, ne fait jamais pitié, et qu'un homme tout à fait exempt de foiblesse, et qui ne s'est attiré son malheur par aucune faute, cause plus de chagrin que de pitié; au lieu que le malheureux qui mérite de l'être, et qui en même temps mérite d'être plaint, intéresse toujours; et c'est ce qui se trouve admirablement dans Phèdre, qui dévorée par une infâme passion, est toute la première à se prendre en horreur. Je ne sais même si par là son caractère n'est pas beaucoup plus tragique que celui d'OEdipe, qui dans le fond n'est qu'un homme fort ordinaire, à qui le hasard a fait commettre de grands crimes, sans qu'il en ait eu l'intention, et chez qui l'on ne peut voir cette douleur vertueuse qui fait la beauté du caractère de Phèdre. Mais on peut dire aussi que ce caractère est le seul qui soit dans cette tragédie ; au lieu que dans Athalie, où se trouvent à la fois plusieurs grands caractères, l'action est plus grande, plus intéressante, et conduite avec plus d'art : en sorte qu'on pourroit, à mon avis, concilier les deux sentiments en disant que le personnage de Phèdre est le plus parfait des personnages tragiques, et quAthalie est la plus parfaite des tragédies.
On en reconnut enfin le mérite ; mais la prédiction de Boileau n'eut son accomplissement que fort tard, et longtemps après la mort de l'auteur. Les vrais connoisseurs vantèrent le mérite de cette pièce. Monsieur le duc d'Orléans, régent du royaume, voulut connoître quel effet elle produirait sur le théâtre; et malgré la clause insérée dans le privilège, ordonna aux comé-
touchant la vie et les ouvrages de Boileau Dcspréau.c^ p. 49^5 manuscrit appartenant à M. Feuillet de Conches.) — Sur l'opinion do Boileau, Brossette [ibidem' ne semble pas d'accord avec L. Racine : a M. Despréaux nommoit au*si Phèdre la première, et Andromaqtula seconde, s Mais n'était-ce pas les pièces saintes à part ?
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diens de l'exécuter1. Le succès fut étonnant; et les premières représentations faites à la cour 2 donnoient un nouveau prix à cette pièce, parce que le Roi étant à peu près de l'âge de Joas, on ne pouvoit, sans s'attendrir sur lui, entendre quelques vers comme ceux-ci :
Voilà donc votre roi, votre unique espérance. J'ai pris soin jusqu'ici de vous le conserver — Du fidèle David c'est le précieux reste — Songez qu'en cet enfant tout Israël réside....
Voilà quel fut le sort de cette fameuse tragédie, qui, du côté de l'intérêt, n'ayant rien produit à l'auteur ni à sa famille, a été si utile depuis aux libraires et aux comédiens ; et du côté de la gloire, en a acquis une si éloignée du temps de l'auteur qu'il n'a jamais pu la prévoir. 11 étoit heureusement détaché depuis longtemps de l'amour de la gloire humaine : il en devait connoître mieux qu'un autre la vanité. Bérénice, dans sa naissance, fit plus de bruit qu' Athalie.
S'il ne fut pas récompensé de ses deux tragédies saintes par les éloges du public, il en fut récompensé par la satisfaction que Louis XIV témoigna en avoir reçue , et il en eut pour preuve, au mois de décembre 1690, l'agrément d'une charge de gentilhomme ordinaire de Sa Majesté3. Il eut encore l'avantage de contenter Mme de Maintenon, la seule protection qu'il ait cultivée. Enfin il acquit l'estime des Dames de Saint- Cyr, qui, dans le voyage dont j'ai parlé plus haut, m'en parlèrent avec tant de zèle, que leurs discours m'ont plus appris à l'admirer, que ses ouvrages ne me l'avoient encore fait ad-
1 . Athalie fut jouée pour la première fois par les comédiens sur le Théâtre-Français, à Paris, le mardi 3 mars 17 16.
2. Dangeau, dans son Journal, parle de la première de ces représentations, à la date du 3o avril 1716.
3. A condition de payer à Mme Torff, veuve de celui dont on lui donnoit la charge, dix mille livres, qui lui furent pavées le a3 du même mois. (Xote de L. Racine.) — On lit en effet dans le Journal de Dangeau: <r Mercredi i3 décemhre 1690, à Versailles. — Le Roi a donné à Racine la charge d'ordinaire que Torf avoit. Il donnera dix mille franrs à la veuve. La dernière de ces charges qui a été vendue, a été vendue cinquante-trois mille francs. »
mirer. Une des lettres de Mme de Maintenon, que je donne à la suite de ces Mémoires, apprend qu'il revit avec Boileau les constitutions de cette maison, pour corriger les fautes de style.
Dégoûté plus que jamais de la poésie par le malheureux succès A'Athalie, et résolu de ne plus s'occuper de vers, il fit la campagne de Namur, où il suivit de près toutes les opérations du siège. Ses lettres écrites à Boileau, du camp devant Namur, font bien connoître qu'il ne songeoit plus qu'à être historien.
Boileau étoit alors occupé de la poésie, et il y étoit retourné à peu près dans le même temps que son ami. De fortes1 raisons l'y avoient rappelé. Perrault, après avoir lu à l'Académie son poème du Siècle de Louis le Grand, fit imprimer les Parallèles des anciens et des modernes*. Les amateurs du bon goût furent indignés de voir les anciens traités avec tant de mépris par un homme qui les connoissoit si peu. On animoit Boileau à prendre leur défense et la sienne 3. « S'il ne lui répond pas, dit M. le prince de Conti* à mon père, vous pouvez l'assurer que j'irai à l'Académie écrire sur son fauteuil : Tu dorsy Bru-
i . Les deux éditions ont : a des raisons, t C'est seulement dans Y Exemplaire corrigé qu' on lit : « de fortes raisons. »
2. Charles Perrault avait lu son poëme du Siècle de Louis le Grain! à l'Académie, dans la séance du 27 janvier 1687. ^ ^l paraître son premier volume des Parallèles des anciens et des modernes en octobre 1688. \ oyez Y Histoire de la querelle des anciens et des modernes, dans les OEuvres d Hippolyte Rigault, tome I, p. i5o et 188. — L. Racine, dans Y Exemplaire corrigé, avait commencé à modifier ainsi ce passage : « Lorsqu'en 1687 Perrault fit la lecture vdu Siècle de Louis le Grand) , quoiqu'il eût beaucoup souffert d'entendre applaudir dans l'Académie un si mauvais ouvrage, rempli de vers prosaïques, il avoit gardé le silence; mais quand Perrault eut fait imprimer ses Parallèles, il s'y vit attaquer avec les anciens. » Nous n'avons pu introduire dans notre texte cette correction inachevée.
3. Les deux éditions ont seulement : «On animoit Boileau à lui répondre. » Nous avons suivi Y Exemplaire corrigé.
4. Le Rolœana, p. 24, raconte la même chose. — François-Louis prince de Conti, né en 1664, mort le 21 février 1709. Son esprii était célèbre. Voyez le portrait que fait de lui Saint-Simon ( m moires, tome VII, p. 83 et suivantes).
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tus. » Il se réveilla, et composa son Ode sur la prise de Namur, pour donner une idée de l'enthousiasme de Pindare, maltraité par M. Perrault. Il acheva la Satire contre les femmes, ouvrage projeté et abandonné plusieurs années auparavant ; il donna contre M. Perrault les Réflexions sur Longin, et composa ensuite sa onzième satire et ses trois dernières épltres*.
En se réveillant, il réveilla ses ennemis. VOde sur Namur ne produisit pas l'effet qu'il avoit en vue, qui étoit de faire admirer Pindare. La Satire contre les femmes, qu'on imprima séparément 5, fut si prodigieusement vendue et critiquée, que, tandis que le libraire étoit content, l'auteur se désespéroit. « Rassurez-vous, lui disoit mon père ; vous avez attaqué un corps très-nombreux, et qui n'est que langues : l'orage passera. » Il fut long, quoique Roileau, en attaquant les femmes, eût mis pour lui Mme de Maintenon par ces vers :
J'en sais une, chérie et du monde et de Dieu, etc.5.
M. Arnauld, qui, à l'occasion de cette satire, écrivit en 1694 à M. Perrault la lettre que Roileau appela son apologie, ne fut pas son apologiste en tout, puisqu'après avoir lu les Réflexions sur Longin, il écrivit la lettre suivante, qui n'a jamais été imprimée, à ce que je crois, et qui mérite d'être connue :
« Je n'eus pas plus tôt reçu les OEuvres diverses, que je me mis à lire ce qu il y a de nouveau. J'en ai été merveilleusement satisfait, et je doute que le bon Homère ait jamais eu un plus exact et plus judicieux apologiste. C'est tout leremer-
i. Boileau composa Y Ode sur Namur en i6g3 , et les neuf premières de ses Réflexions critiques sur Longin la même année. On pourra trouver qu'il mit du temps à se réveiller; mais il ne faut pas oublier que le troisième volume des Parallèles de Perrault , qui provoqua surtout ces représailles, n'avait été publié que vers la fin de 169a , le deuxième en 1690. — Quant aux autres ouvrages de Boileau dont L. Racine parle ici, la Satire contre les femmes fut composée en 1692 et 1693, la onzième satire en 1^98 et 1699 , les trois dernières épures de 1690 à 1697.
1. Elle fut publiée en 1694, à Paris, chez Thierry, dans trois formats différents, in-40, in-8° et in- 12.