Voyez la Notice sur la Thtbaïdr
r>4 NOTICE BIOGRAPHIQUE
le séduisaient. « Il n'y a pas une \ illageoi:>e , écrivait-il à la Fontaine *, pas une savetière, qui ne disputât de beauté avec les Fouilloux et les Menneville; » et, quoique dans une maison de bénéficier, il ne promettait pas de fermer les yeux. Vers le même temps il faisait un vovage à Nîmes, où, à la lueur d'un feu d'artifice qu'il était venu voir, bien de charmants visages lui apparaissaient, qu'il regardait sous cape, étant sous la surveillance d'un chanoine d'humeur peu galante. On ^'attend à quelque prochaine aventure; mais point : rien de semblable, du moins dans les lettres que nous avons. Un moment il crut qu'une demoiselle d'Uzès lui avait donné quelque commencement d'inquiétude, « assez approchant d'une inclination. »» Le charme cependant n'avait pas agi avec beaucoup de puissance: il fallut peu de chose pour le rompre. Il pouvait écrire à le Vasseur2 avec qui il n'avait rien à dissimuler: a Croyez que si j'avois reçu quelque blessure en ce pays, je vous la découvri-
rois naïvement Mais, Dieu merci, je suis libre encore, et
si je quittois ce pays, je rapporterais mon cœur aussi sain et aussi entier que je l'ai apporté. » Il serait injuste de ne pas faire, dans cette conduite, une bonne part à la sagesse, à un grand empire sur soi-même, rare chez un aussi jeune homme. Il avait pris la résolution, dit-il lui-même, « de ne pas se laisser emporter à toutes sortes d'objets. » C'est du contraire ^exactement que la Fontaine se vantait, et il faisait ainsi qu'il disait. Deux caractères bien différents, quoique dans son langage de jeune homme Racine parût se mettre à l'unisson. Au fond, il avait déjà beaucoup de sérieux dans l'esprit; il était ardent à l'étude, et elle le défendait contre l'entraînement des plaisirs. Elle aurait pu cependant lui prêter moins de secours contre une faiblesse de cœur; mais on voit très-bien que le poète des tendres sentiments n'était pas aussi vulnérable qu'un serait d'abord tenté de le supposer. Le croire froid de cœur, nous ne le pouvons; tout à fait scrupuleux, il ne l'était pas alors. C'était sans doute la muse jalouse qui le gardait pour son culte : l'idéal aussi est une flamme, une passion vraie et sincère, dont >e nourrissent les âmes qui ont la poésie pour amante.
Lorsque Racine fut revenu à Paris, nous le retrouvons à
I. Lettre du il novembre ififii. — i. Lettre du 3o avril 1662.
l'hôtel de Luynes, sans pouvoir fixer jusqu'à quelle date il y demeura. Il y reprit bientôt, avec une nouvelle et plus sérieuse ardeur, ses travaux poétiques ; mais il fut d'abord éprouvé par une grande affliction. Dans la première en date des lettres que nous avons de lui depuis son retour, il parle de l'état désespéré où se trouve sa bonne aieule Marie des Moulins, que dans sa maladie il allait souvent visiter. Peu de jours après, elle mourait à Port-Royal de Paris, le 12 août i663 *. Le chagrin de Racine paraît avoir été très-vif, quelle qu'eût été dans ces dernières années la dissipation qui l'avait si fort éloigné de Port- Royal, et le lui avait rendu redoutable. Il écrivit en cette occasion une lettre touchante à sa sœur, lui disant qu'ils devaient maintenant s'aimer encore davantage l'un l'autre, «- puisqu'ils n'avoient tantôt plus personne. » Il ne leur restait en elfet que leur grand-père Sconin, à qui Racine, oubliant dans ce moment de deuil leurs relations souvent assez peu tendres, promettait « toute l'obéissance et toute l'affection qu'il auroit pu avoir pour son propre père. » Pierre Sconin était alors très-vieux, et ne pouvait lui-même être fort éloigné du terme de sa vie. Il mourut à la Ferté-Milon le 20 avril 1667, âgé de quatre- vingt-onze ans2.
Peu de temps avant la mort de sa grand'mère, Racine avait composé et fait imprimer une ode Sur la convalescence du Roi, dont la vie au mois de juin i663 avait été mise en dang-er par la rougeole3: ce qui nous rappelle qu'à Uzès, au moment de
1. D'après le Nécrologe de Port-Royal, p. 336, elle mourut le 12 août 1662. Mais on a une lettre de Racine écrite d'Uzès le 20 juillet 1662, tandis que la lettre dont nous parlions tout à l'heure, où Racine annonce a sa sœur la maladie de Marie des Moulius, est datée de Paris le 23 juillet, et suppose nécessairement qu'il y était revenu depuis quelque temps déjà. Ses deux lettres de la lin de i663 à le Vasseur ont des cachets noirs. Une note de Louis Racine, dans ses Mémoires, dit que Marie des Moulins mourut en i663. Il nous paraît évident qu'il a raison contre le Nécrologe; et nous datons, en conséquence , les lettres adressées par Racine à sa sœur le 23 juillet et le i3 août, non de 16(12, comme on l'avait fait, abrégeant ainsi beaucoup le séjour à Uzès, mais de i663.