Cet ami était M. Dodart
d'en demander des nouvelles aux personnes capables de m'en donner : leurs réponses m'avoient fait croire qu'elle ne subsistoit plus, et je croyois l'ouvrage anéanti, lorsque j'appris, en 1742, qu'on en avoit imprimé la première partie. J'ai cherché inutilement de quelles ténèbres sortoit cette première partie, et par quelles mains elle en avoit été tirée quarante ans après la mort de l'auteur. Les personnes curieuses de savoir s'il a achevé cette histoire, c'est-à-dire s'il l'a conduite, comme on le prétend, jusqu'à la paix de Clément IX1, n'en trouveront aucun éclaircissement dans la famille2.
Pour finir ces Mémoires, communs à deux hommes étroitement unis depuis l'âge de dix-sept ou dix-huit ans3, il me reste à écrire quelques particularités de la vie de Boileau. Les onze années qu'il survécut furent onze années d'infirmités et de retraite. Il les passa tantôt à Paris, tantôt à Auteuil, où il ne recevoit plus les visites que d'un très-petit nombre d'amis. Il vouloit bien y recevoir quelquefois la mienne, et s'amusoit même à jouer avec moi aux quilles; il excelloit à ce jeu, et je l'ai vu souvent abattre toutes les neuf d'un seul coup de boule : « Il faut avouer, disoit-il à ce sujet, que j'ai deux grands talents, aussi utiles l'un qae l'autre à la société et à un Etat : l'un de bien jouer aux quilles, l'autre de bien faire des vers. » La bonté qu'il avoit de se prêter à ma conversation flalloit infiniment mon amour-propre, qui fut cependant fort humilié dans une de ces visites, que je lui rendis malgré moi.
J'étois en philosophie, au collège de Beauvais, et j'avois fait une pièce de douze vers françois, pour déplorer la destinée
1. La paix de Clément IX est du mois d'octobre 1668. Ce que nous avons de V Abrégé de Fhistoire de Port-Royal ne dépasse pas i665.
2. Il n'est pas douteux que la seconde partie de cette histoire ne soit réellement l'ouvrage de Racine, puisque plusieurs pages du manuscrit original , qui est à la Bibliothèque impériale , sont de sa main. Louis Racine savait même depuis longtemps par une lettre de son frère que cette seconde partie avait été imprimée. Mais sans doute il ne croyait pas alors prouvé qu'elle fût de son père. Voyez la Notice sur Y Abrégé de Pliistoire de Port-Royal
3. Ce n'est pas tout à fait exact : Racine avait vingt-quatre ans, Roileau vingt-sept, quand leur liaison <e forma.
DE JEAN RACINE. :,r,
d'un chien qui avoil servi de victime aux leçons d'anatomic qu'on nous donnoit. Ma mère, qui avoit souvent entendu parler du danger de la passion des vers, et qui la craignoit pour moi, après avoir porté cette pièce à Boileau, et lui avoir représenté ce qu'il devoit à la mémoire de son ami, m'ordonna de l'aller voir. J'obéis, j'allai chez lui en tremblant, et j'entrai comme un criminel. Il prit un air sévère; et après m'avoir dit que la pièce qu'on lui avoit montrée étoit trop peu de chose pour lui faire connoître si j'avois quelque génie : « Il faut, ajouta-t-il, que vous soyez bien hardi pour oser faire des vers avec le nom que vous portez. Ce n'est pas que je regarde comme impossible que vous deveniez un jour capable d'en faire de bons ; mais je me méfie de tout ce qui est sans exemple ; et depuis que le monde est monde, on n'a point vu de grand poète, fils d'un grand poète. Le cadet de Corneille n'etoit point tout à fait sans génie; il ne sera jamais cependant que le très-petit Corneille. Prenez bien garde qu'il ne vous en arrive autant. Pourrez-vous d'ailleurs vous dispenser de vous attacher à quelque occupation lucrative; et croyez-vous que celle des lettres en soit une? Vous êtes le fils d'un homme qui a été le plus grand poète de son siècle, et d'un siècle où le prince et les ministres alloient au-devant du mérite pour le recompenser : vous devez savoir mieux qu'un autre à quelle fortune conduisent les vers, b La sincérité qui a régné dans cet ouvrage m'a fait rapporter1 ce sermon dont j'ai fort mal profité.
L'auteur du Bolxana n'étoit pas lié assez particulièrement avec lui, pour bien faire le recueil qu'il a voulu faire. Il avoit donné au public quelques satires dont Boileau n'avoit pas parlé avec admiration, ce qui avoit jeté beaucoup de froideur entre eux deux2. « Il me vient voir rarement, disoit Boileau, parce que, quand il est avec moi, il est toujours embarrassé de son mérite et du mien, »
i Dans les deux éditions il y a <r rappeler. » L' Exemplaire corrigé donne « rapporter. y>
2. Jacques de Losme de Monchesnay, auteur du Bolxana , avait publié ses Satires nouvelles en 1698. Il a\ait composé aussi des épitrès, des e 'pi gramme s et des satires, qui sont restées manuscrites.
J5o MÉMOIRES SUR LA VIE
Le P. Malebranche s'entretenoit avec lui de sa dispute avec M. Arnauld sur les idées, et prétendoit que M. Arnauld ne l'avoit jamais entendu : « Eh! qui donc, mon père, reprit Boileau, voulez-vous qui vous entende ? »
Lorsqu'il avoit donné au public un nouvel ouvrage, et qu'on venoit lui dire que les critiques en parloient fort mal : « Tant mieux, répondoit-il, les mauvais ouvrages sont ceux dont on ne parle pas. » La manière dont on critique encore aujourd'hui les siens fait assez voir qu'on en parle toujours.
Ce grand poëte , qui de son vivant triompha de l'envie sur un amas prodigieux d'éditions ! qui se renouveloient tous les ans, certain du contentement du public, s'est presque vu dans sa postérité. Il est pourtant le seul de nos poètes qui par sa mort n'ait pas fait taire l'envie, dont il triomphe encore par les éditions de ses ouvrages, qui se renouvellent sans cesse parmi nous, ou dans les pays étrangers. Jamais poêle n'a été plus imprimé, traduit, commenté et critiqué; et il y a apparence qu'il vivra toujours, parce que , comme il réunit le vrai de la pensée à la justesse de l'expression, ses vers restent aisément dans la mémoire : en sorte que ceux mêmes qui De l'admirent pas le savent par cœur.
L'écrivain qui a fait de lui l'éloge qui se trouve dans le Supplément au Nécrologe de Port-Royal, le loue « d'avoir asservi aux lois de la pudeur la plus scrupuleuse un genre de poésie qui jusques à lui n'avoit emprunté presque tous ses agréments que des charmes dangereux que la licence et le libertinage offrent aux cœurs corrompus. » Il est dit encore dans cet éloge que « l'équité, la droiture et la bonne foi présidèrent à toutes ses actions ; » et on en donne pour exemple la restitution des revenus du bénéfice dont j'ai parlé au commencement de ces Mémoires , restitution qu'il fit sans consulter personne. « Ne prenant avis que de la crainte de Dieu, qui fut toujours présente à son cœur, il se démit du bénéfice entre les mains de M. de Buzanval, qui en étoit le collateur, ne voulant pas même charger sa conscience du choix de son successeur. »
i. M. Berriat-Saint-Prix (OEuvres de Jioileau, tome I, p. ccxx , note 2) porte à cent trente-trois le nombre de ces éditions publiées du vivant de Boileau.
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Boursault, dans ses Lettres*, rapporte sa conversation sur les bénéfices avec un abbé qui enavoit plusieurs, et qui lui disoit : « Cela est bien bon pour vivre. — Je n'en doute point, lui répondit Boileau; mais pour mourir, Monsieur l'abbé ! pour mourir ! »
Interrogé dans sa vieillesse s'il n'avoit point changé d'avis sur le Tasse, il assura que, loin de se repentir de ce qu'il en avoit dit, il n'en avoit point assez dit, et en donna des raisons que rapporte" M. l'abbé d'Olivet dans V Histoire de l'Académie françoise1 .
La réponse d'Antoine, son jardinier d'Auteuil, au P. Bouhours, fut telle que Brossette la rapporte dans son commentaire 3. Antoine condamnoit le second mot de l'épître qui lui étoit adressée, prétendant qu'un jardinier n'étoit pas un valet. C'étoit le seul mot qu'il trouvoit à critiquer dans les ouvrages de son maître.
Quoique Boileau aimât toujours sa maison d'Auteuil , et n'eût aucun besoin d'argent, M. le Verrier lui persuada de la lui vendre, en l'assurant qu'il y seroit toujours également le maître , et lui faisant promettre qu'il s'y conserveroit une chambre qu'il viendrait souvent occuper. Quinze jours après la vente, il y retourne, entre dans le jardin; et n'y trouvant plus un berceau sous lequel il avoit coutume d'aller rêver, appelle Antoine et lui demande ce qu'est devenu son berceau. Antoine lui répond qu'il a été détruit par ordre de M. le Verrier. Boileau, après avoir rêvé un moment, remonte dans son carrosse, en disant : <r Puisque je ne suis plus le maître ici, qu'est-ce que j'y viens faire? » Il n'y revint plus.
i. Aux pages 44&-45o des Lettres nouvelles.