‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 14 sur 311 · Tome IV, folios 2r4 et · texte numérisé non relu

Tome IV, folios 2r4 et

allons parler, on peut trouver que quelques-uns de ces encouragements échappaient au reproche de prodigalité, qu'il leur manquait au moins le mérite de mettre à sa place, au milieu de tant de beaux esprits bien rentes, un poète déjà facile, ce semble, à distinguer de cette tourbe ; et qu'on n'y aurait pas soupçonné le présage de l'éclatante faveur qui attendait Racine à la cour. Mais un bon et sage administrateur, ayant même des vues élevées sur la protection que l'État doit aux lettres, est bien embarrassé pour estimer des travaux qui ne se toisent ni ne se taxent. Heureux les temps où les gens de lettres n'ont pas besoin de ces Mécènes incompétents !

L'ode où Racine célèbre la munificence du Roi, sans oublier V illustre Mécène près de cet Auguste, a pour titre : la Renommée aux Muses. Elle lui valut un protecteur à la cour, le comte de Saint-Aignan, qui, se piquant de bel esprit lui-même, aimait à rendre service aux gens de lettres. Peut-être le jeune poète lui avait-il été recommandé par le duc de Luynes. Ces deux grands seigneurs étaient, depuis la fin de 1661, camarades de promotion dans l'ordre du Saint-Esprit. On sait quelle fut un peu plus tard l'étroite union de leurs fils, le duc de Beauvilliers et le duc de Chevreuse, et leur alliance pareille avec a famille de Colbert : quelque liaison déjà entre les pères n'est pas invraisemblable. Quoi qu'il en soit, le comte de Saint-Aignan fut charmé de l'ode; il se fil présenter l'auteur, et voulut connaître ses autres ouvrages. Racine, sous ses auspices, commença à entrevoir la cour. Le voilà déjà, en novembre i663, au lever du Roi. a Vous voyez, écrivait-il alors à le Vasseur, que je suis à demi courtisan, mais c'est à mon gré un métier assez ennuyant. » Il y allait cependant prendre goût, et semblait comme le prophétiser lui-même, quand il disait dans cette ode de la Renommée :

Venez donc, puisqu'enini vous ne sauriez élire

Un plus charmant séjour Que d'être auprès d'un roi dont le mérite attire

Tant de dieux à sa cour.

Cette cour élégante et brillante, pour laquelle d'ailleurs il était fait comme en vertu d'une harmonie préétablie, eut une bien grande influence sur son talent et sur toute sa destinée. Celui

qui l'y introduisit reçut, peu de temps après, l'hommage de sa première pièce de théâtre.

La Renommée aux Muses valut à Racine une autre bonne fortune, et d'un plus grand prix sans doute que la protection d'un courtisan. Au moment où elle lui donnait accès dans cette région pompeuse où son génie allait recevoir le reflet des splendeurs royales, mais pouvait aisément s'énerver et s'affadir, elle devenait pour lui l'occasion de se lier avec le plus judicieux et le plus sévère des conseillers, avec le plus solide des amis : un esprit droit et ferme, chez qui le bon sens s'éleva presque à la hauteur du génie, un caractère mâle et franc, honnête s'il en fut jamais. C'est Boileau. Il se trouva entre les deux amis bien des affinités. Cependant les dons naturels étaient aussi très-différents ; mais n'était-ce pas un charme et une force de plus dans cette liaison, où une nature de poète si délicatement sensible et une imagination si vive s'appuyèrent sur une raison plus calme et sur une âme plus maîtresse d'ellemême?

L'abbé le Vasseur avait à Crône, près de Villeneuve-Saint- Georges, nous ne savons quelles affaires ou quelles relations de famille qui l'y retinrent assez longtemps pendant les mois de novembre et de décembre i663. Boileauj qui avait peutêtre conservé dans ce petit village la maison qu'y avait possédée son père, s'y trouvait en ce moment. Le Vasseur lui porta l'ode à la Renommée, sur laquelle le critique fit assez de remarques pour remplir « une belle et grande lettre, » que Racine reçut de son ami. L'Arista'-que était trouvé. Notre jeune poète fut frappé des observations de Boileau; elles lui inspirèrent sur-le-champ un sentiment d'estime qu'il exprima vivement; et, comme s'il avait le pressentiment de cette utile et fidèle amitié qui le suivit jusqu'à la mort ; t Je ne sais, dit-il à le Vasseur dans sa réponse, s'il ne me sera point permis quelque jour de le connoître. * La correspondance avec le frivole abbé s'arrête pour nous à ces mots, tout à fait à point. Racine prend une autre main dans la sienne, sur le seuil de sa carrière dramatique, où il entre à cette heure même. Bientôt, en effet, son désir de connaître Boileau fut satisfait. Le Vasseur, suivant Louis Racine, les présenta l'un à l'autre. Il faut dire cependant que Brossette croit que ce fut la Fontaine qui mena Racine

6o NOTICE BIOGRAPHIQUE

chez Boileau ' . Il est aussi en désaccord avec Louis Racine sur un autre point. Ce ne serait pas, selon lui, sur l'ode de la Renommée, mais sur la Thébaide, que Boileau, consulté par le Vasseur, aurait donné ses remarques. Il est vrai que la lettre de Racine ne s'explique pas à ce sujet dune manière décisive.

Cette tragédie de la Thébaide venait d'être achevée à la fin de i663. Racine la destinait d'abord au théâtre de l'Hôtel de Bourgogne2; mais ce fut sur celui de Molière qu'elle fut jouée dans l'été de l'année suivante. On voit par les lettres de Racine qu'il connaissait l'illustre directeur de la troupe du Palais- Royal, avant de penser à lui confier son ouvrage. Les relations naturellement devinrent plus intimes quand on se fut entendu pour jouer la pièce. Ecartons les anecdotes suspectes3. On a trop voulu immoler Racine à Molière. Le bon accueil fait par celui-ci à l'œuvre du jeune poète n'est pas douteux; les bienfaits ne sont peut-être pas prouvés. Quant à faire remonter les torts reprochés à Racine au temps même où il n'avait pu avoir avec Molière aucun démêlé, cela ne se peut. On a supposé une odieuse calomnie dans la lettre de i663 où Bacine parle de la requête de Montfleury ; mais cette calomnie ne s'y trouve point. Le texte est là, le texte autographe. Louis Racine seul a fait la faute, très-innocemment, et croyant seulement corriger un mot qui effarouchait ses scrupules.

Nous n'avons pas hâte de prévoir les nuages qui ne tardèrent pas à s'élever entre deux grands poètes qu'on eût aimé à voir toujours unis. Ce fut un moment plein de charme que celui qui rapprocha dans une intime amitié ces quatre illustres, Racine, Molière, Boileau et la Fontaine. <r Despréaux, dit l'auteur du Parnasse francois1*^ loua pendant quelques années un appartement particulier à Paris, rue du Colombier5, au faubourg Saint-Germain, où s'assembloient deux ou trois fois

i. Recueil manuscrit de la Bibliothèque impériale, p. 43.

•i. Lettre à le Vasseur, décembre l6l

j. Yove/. la Xotice sur lu Thbaïde.

4- Voyez, la Description du Parnasse français, par Thon du Tillet, M.DCC.XXVII, 1 vol. in-ia, p. 1 ji.

5. Saint-Marc, dans les Mémoires pour lu J'ie de Cltauelle dit: a rue du Vieux-Colombier, s la même sans doute, quoiqu'il \ ail en aussi, depuis 1640, une rue du Colombier.

par semaine ces quatre excellents hommes. » Souvent aussi ils se réunissaient dans quelques-uns des cabarets qui avaient alors la célébrité, au Mouton blanc, sur la place du cimetière Saint- Jean ; ou cbez le fameux Crenet, à la Pomme du pin, dans la rue de la Licorne; ou encore à la Croix de Lorraine. Chapelle et d'autres hommes d'esprit, dont plusieurs étaient de la cour, tels que le duc de Vivonne et le chevalier de Nantouillet, étaient là leurs gais convives. N'est-ce pas à une de ces réunions que Racine fait allusion, lorsque, dans une de ses lettres à Boileau1, il lui rappelle « l'auberge de M. Poignant, » où un jeune officier, M. d'Espagne, buvait avec eux avant son départ pour l'expédition de 1664 en Hongrie, et où Racine et Poignant <r étoient si agréables avec M. de Bernage, » depuis évéque de Grasse? Si V auberge de M. Poignant vHèldiil pas la maison même de cet ami, ce devait être quelque cabaret où il traitait nos poètes. Il reste, dans diverses anecdotes sur la vie de Racine, plus d'un souvenir de ces cabarets qui ont leur place dans l'histoire littéraire, tout autant qu'au siècle suivant le café Procope, dont les réunions moins intimes et plus mêlées avaient un autre caractère. Sans parler des Plaideurs, qui, dit-on, sortirent du cabaret de la place Saint-Jean, quelques années plus tard, ce fut là que, d'après Brossette2, on composa la parodie du Chapelain décoiffe, que nous n'avons plus que défigurée. Boileau, dans une de ses lettres3, dit que cette parodie fut faite le verre à la main; et il reconnaît qu'il y eut lui-même quelque part, ainsi que Racine. Encore un des péchés de notre poëte. Railler la perruque de Chapelain, qui avait fait porterie nom de Racine sur les listes de Colbert, et n'avait pas jugé sa première ode méprisable ! Mais entre amis, et, comme disait Boileau, currente lagena, les jeunes gens sont parfois légers. Furetière, un des hommes d'esprit de cette société, a fait presque tout le mal; seulement le malin Bacine ne put se tenir de lancer quelques traits. Et puis c'était à huis clos, et pas un mot de cette plaisanterie ne fut écrit par ses auteurs. On ne dit

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