ACTE III, SCÈNE IV
Ce prince, le dernier de la race royale, S'est appliqué des Dieux la réponse fatale; Et lui-même à la mort il s'est précipité, De l'amour du pays noblement transporté.
JOCASTE
Ah ! si le seul amour qu'il eut pour sa patrie 7 1 5
Le rendit insensible aux douceurs de la vie,
Mon fils, ce même amour ne peut-il seulement
De votre ambition vaincre l'emportement?
Un exemple si beau vous invite à le suivre.
Il ne faudra cesser de régner ni de vivre : 720
Vous pouvez, en cédant un peu de votre rang,
Faire plus qu'il n'a fait en versant tout son sang.
Il ne faut que cesser de haïr votre frère :
Vous ferez beaucoup plus que sa mort n'a su faire.
O Dieux! aimer un frère, est-ce un plus grand effort 725
Que de haïr la vie et courir à la mort?
Et doit-il être enfin plus facile en un autre
De répandre son sang, qu'en vous d'aimer le vôtre?
Son illustre vertu me charme comme vous,
Et d'un si beau trépas je suis même jaloux ; 7 3 o
Et toutefois. Madame, il faut que je vous die
Qu'un trône est plus pénible à quitter que la vie :
La gloire bien souvent nous porte à la haïr;
Mais peu de souverains font gloire d'obéir.
Les Dieux vouloient son sang; et ce prince sans crime
Ne pouvoit à l'Etat refuser sa victime;
Mais ce même pays, qui demandoit son sang,
Demande que je règne, et m'attache à mon rang.
Jusqu'à ce qu'il m'en ôte, il faut que j'y demeure :
Il n'a qu'à prononcer, j'obéirai sur l'heure; 740
Et Thèbes me verra , pour apaiser son sort,
Et descendre du trône, et courir à la mort.
440 LA ÏHÉBAÏDE.
CREON
Ah ! Ménecée est mort, le ciel n'en veut point d'autre : Laissez couler son sang sans y mêler le vôtre '• Et puisqu'il l'a versé pour nous donner la paix , 745
Accordez-la, Seigneur, à nos justes souhaits.
ÉTÉOCLE
Eh quoi? même Créon pour la paix se déclare?
Pour avoir trop aimé cette guerre barbare, Vous voyez les malheurs où le ciel m'a plongé : Mon fils est mort, Seigneur.
ÉTÉOCLE
Il faut qu'il soit vengé. 750
CRÉON
Sur qui me vengerois-je en ce malheur extrême ?
ÉTÉOCLE
Vos ennemis , Créon , sont ceux de Thèbes même ; Vengez-la, vengez-vous.
CRÉON
Ah ! dans ses ennemis* Je trouve votre frère , et je trouve mon fils ! Dois-je verser mon sang, ou répandre le vôtre? 755
Et dois-je perdre un fils, pour en venger un autre? Seigneur, mon sang m'est cher, le vôtre m'est sacré : Serai-je sacrilège, ou bien dénaturé?
Souillerai-je ma main d'un sang que je révère? Serai-je parricide, afin d'être bon père? 760
Un si cruel secours ne me peut soulager, Et ce seroit me perdre au lieu de me venger. Tout le soulagement où ma douleur aspire, C'est qu'au moins mes malheurs servent à votre empire.
1. Var. Faites servir son sang sans y joindre le vôtre. (1664-76)