ACTE IV, SCÈNE III. 45y
Si je vous empêchois un moment de régner. Polynice, est-ce ainsi que l'on traite une mère?
POLYNICE
J'épargne mon pays.
JOCASTE
Et vous tuez un frère. iioo
POLYNICE
Je punis un méchant.
JOCASTE
Et sa mort aujourd'hui Vous rendra plus coupable et plus méchant que lui.
POLYNICE
Faut-il que de ma main je couronne ce traître,
Et que de cour en cour j'aille chercher un maître;
Qu'errant et vagabond, je quitte mes Etats, i iq5
Pour observer des lois qu'il ne respecte pas1 ?
De ses propres forfaits serai-je la victime?
Le diadème est-il le partage du crime?
Quel droit ou quel devoir n'a-t-il point violé?
Et cependant il règne, et je suis exilé* ! n-io
i . Dans V Antigone de Rotrou, Polynice dit de même à Adraste :
Que doit plus la nature à mon frère qu'à moi, Pour me lier les mains lorsqu'il me rompt sa foi, Et pour vouloir que j'erre et que je me retire. Quand mon armée arrive et m'appelle à l'empire ?
(Acte I , scène vi.) 2. Il faut qu'un traître règne, et que je sois banni !
(Rotrou, Antigone, acte II, scène i y.)
Rotrou avait lui-même imité Sénèque :
Vt profugus errem semper ? ut patria arcear, Opemque gentis liospes externse sequar?
Quid paterer aliud, si fefellissem /idem, Si pejerassem? J'raudis aliénas dabo Pcenas ; at il le prsemium scelerum J'eret?
{Phéniciennes , vers 58G-5go.)
Garnier a rendu ainsi ces vers de Sénèque :
Seray-je donc toujours errant parmy le monde?
JOCASTE
Mais si le roi d' Argos vous cède une couronne '
POLYNICE
Dois-je chercher ailleurs ce que le sang me donne?
En m'alliant chez lui n'aurai-je rien porté,
Et tiendrai-je mon rang de sa seule bonté?
D'un trône qui m'est dû faut-il que l'on me chasse, i i i 5
Et d'un prince étranger que je brigue la place?
Non , non : sans m'abaisser à lui faire la cour,
Traîneray-je ma vie à jamais vagabonde?...
Quelle peine plus dure
Eussé-je dû porter si j'eusse été parjure Comme cet affronteur ?
(Antigone, acte II, scène n.)
i. L'offre de cette cession a déjà été mentionnée (vers 796-798). Dans Y Antigone de Rotrou, Adraste lui-même dit à Polynice :
Si votre ambition ne va qu'à la couronne, Je dépouille pour vous l'éclat qui m'environne. ^Acte I, scène vi.)
Racine avait d'abord, depuis le vers 111 1, autrement traité ce passage :
joc. Un exil innocent vaut mieux qu'une couronne
Que le crime noircit, que le parjure donne.
Votre bannissement vous rendra glorieux,
Et le trône, mon fils, vous rendroit odieux.
Si vous n'y montez pas, c'e.->t le crime d'un autre;
Mais si vous y montez, ce sera par le vôtre.
Conservez votre gloire. a>"tig. Ali! mon frère, en effet
Pouvez-vous concevoir cet horrible forfait?
Ainsi donc tout à coup l'honneur vous abandonne?
O Dieux! est-i! si doux de porter la couronne?
Et pour le seul plaisir d'en être revêtu,
Peut-on se dépouiller de toute sa vertu?
Si la vertu jamais eut régné dans votre âme,
En feriez- vous au trône un sacrifice infâme?
Quand on l'ose immoler , on la connoît bien peu;
Et la victime, hélas! vaut bien plus que le dieu.
hem. Seigneur, sans vous livrer à ce malheur extrême
Le ciel a vos désirs offre le diadème.
Vous pouvez, sans répandre nue goutte de sang,
Dès que vous le voudrez monter a ce haut rang.
Puisque le roi d'Argos vous cède une couronne.
poi.yn. \ Dois-je chercher ailleurs ce que le sang nie donne?] (1664)