‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 215 sur 311 · ACTE IV, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE III

Je veux devoir le sceptre à qui je dois le jour.

JOCASTE

Qu'on le tienne, mon fils, d'un beau-père ou d'un père*, La main de tous les deux vous sera toujours chère, mo

POLYMCE.

Non, non, la différence est trop grande pour moi :

L'un me feroit esclave , et l'autre me fait roi.

Quoi? ma grandeur seroit l'ouvrage d'une femme2 ?

D'un éclat si honteux je rougirois dans l'âme.

Le trône, sans l'amour, me seroit donc fermé? ni 5

Je ne régnerois pas , si l'on ne m'eût aimé ?

Je veux m'ouvrir le trône, ou jamais n'y paraître3 ;

Et quand j'y monterai, j'y veux monter en maître.

Que le peuple à moi seul soit forcé d'obéir,

Et qu'il me soit permis de m'en faire haïr. 1 1 3o

Enfin de ma grandeur je veux être l'arbitre,

N'être point roi, Madame, ou l'être à juste titre4 ;

Que le sang me couronne; ou, s'il ne suffit pas,

Je veux à son secours n'appeler que mon bras.

JOCASTE

Faites plus, tenez tout de votre grand courage : u3;> Que votre bras tout seul fasse votre partage ; Et dédaignant les pas des autres souverains , Soyez, mon fils, soyez l'ouvrage de vos mains.

1. Var. hém. Qu'on le tienne, Seigneur, d'un beau-père ou d'un père, [La main de tous les deux vous sera toujours chère.]

polyx. Hémon, la différence est trop grande pour moi. (1664)

2. Polynice, dans les Phéniciennes de Sénèque (vers 590-598), repond de même a Jocaste :

Con/ugi donum datus,

Arbitria thalami dura felicis jeram, Humilisque socerum lixa tlominantein sequar ? In servitutem cadere de regno grave est.

3. Les éditions de 1676-1697 ont parais tre, rimant avec nuustre. Celle de 1664 douue paroistre. Voyez plus haut, p. 4°7i note (^) de l*1 variante i.

4. Var. Être roi, cher Hciuon , et l'être à juste titre. (166;}

Par d'illustres exploits couronnez-vous vous-même :

Qu'un superbe laurier soit votre diadème ; 1 1 40

Régnez et triomphez , et joignez à la fois

La gloire des héros à la pourpre des rois.

Quoi ? votre ambition seroit-elle bornée

A régner tour à tour l'espace d'une année ?

Cherchez à ce grand cœur, que rien ne peut dompter,

Quelque trône où vous seul ayez droit de monter.

Mille sceptres nouveaux s'offrent à votre épée ,

Sans que d'un sang si cher nous la voyions1 trempée2.

Vos triomphes pour moi n'auront rien que de doux ,

Et votre frère même ira vaincre avec vous*. 1 1 5o

POLYNICE

Vous voulez que mon cœur, flatté de ces chimères , Laisse un usurpateur au trône de mes pères ?

JOCASTE

Si vous lui souhaitez en effet tant de mal ,

Elevez-le vous-même à ce trône fatal.

Ce trône fut toujours un dangereux abîme : 1 1 55

La foudre l'environne aussi bien que le crime.

1. L'édition de 1687 a voyions; celles de 1664, 1676 et 1697 : voyons. a. Racine suit ici Rotrou d'assez près :

Je sçais qu'à votre tète il faut une couronne ; Mais que hors de chez vous votre main vous la donne. Faut-il que d'un seul lieu vos desseins soient bornés? Et ne sçaurois-je avoir deux enfants couronnés?... Osez ce qu'ont osé tant d'autres conquérants : Tenez tout de vous seul, et rien de vos parents. Encore eu tiendrez-vous ce grand cœur en partage , Ce cœur qui vous peut faire un si bel héritage, Qui vous peut au besoin donner un si beau rang, Sans que vous le cherchiez dans votre propre sang.

(Antigone, acte ïl, scène iv.) 3. Vers imités de Sénèque (Phéniciennes , vers 619-624) :

Melius istis virions

Nova régna nullo scelere maculata appelés. Quin ipse f rater, arma comitatus tua, Tibi militabit. p^ade, et id hélium gère In quo pater materque pugnanti tibi F avère possint.

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