‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 235 sur 311 · FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE · texte numérisé non relu

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE

TRAGÉDIE i665

Racine entrait avec ardeur dans la carrière qu'un premier succès lui avait ouverte. Quelques mois seulement après que la Thébaïde avait paru sur la scène, une seconde tragédie était presque achevée. Au commencement de l'année i665, à l'hôtel de Nevers, le jeune poêle lisait trois actes et demi de sa pièce nouvelle. Boileau était là; il était venu réciter ses satires; et les applaudissements furent partagés entre les deux amis, qui, déjà très-étroite ment liés, s'étaient sans doute prêté pour ces ouvrages nouveaux le mutuel secours de leurs conseils. Us trouvèrent dans la brillante assemblée reunie chez Mme du Plessis-Guénégaud des approbateurs tels que plus tard Boileau, dans son épître à Racine, en souhaitait à ses vers et à ceux de son ami, un auditoire qui, digne de les entendre, se laissât, comme il le disait, pénétrer à leurs traits délirais. Parmi ceux qui eurent ainsi les prémices de Y Alexandre inachevé étaient la Rochefoucauld, Pompone, nommés tous deux comme des arbitres du bon goût dans le passage de Y Épître VII , que nous venons de rappeler, Mme de la Fayette, Mme et Mlle de Sévigné. Pompone', qui est ici notre témoin, jugea que la Comédie de Porus (c'est ainsi qu'il nomme la nouvelle tragédie de Racine) « étoit assurément d'une fort grande beauté. » Un suffrage donné d'une manière si décisive, au sortir d'un cercle dont le jugement faisait loi, doit être regardé comme le suffrage de tous ceux qui assistèrent alors à la lecture de Y Alexandre.

i. C'est lui qui, dans une lettre à Arnauld d'Andilly, écrite le 4 février i665, nous a laissé les intéressants détails de cette 1< cture de Y Alexandre. Cette lettre a été publiée en 1820 par M. Monmerqué, à la suite des Mémoires deCoulanges, p. 38a-384-

La pièce, ainsi applaudie et vantée d'avance par de si bons juges, était attendue par le public avec impatience; on en prédisait le brillant succès. Quelques jours avant la première représentation, Subligny, dans sa gazette rimée ' du 29 novembre i665, s'exprimait ainsi :

Si bientôt le Grand Alexandre,

Ouvrage, dit-on, sans égal,

Ne se joue au Palais-Royal,

Je crains pour se trop faire attendre

Que ce héros s'en trouve mal.

Le poëte, dont l'ouvrage excitait une telle attente et allait paraître au milieu de préventions si favorables, en devait donc regarder le triomphe comme assuré.

Le vendredi 4 décembre i665 fut le jour de l'épreuve. La troupe de Molière donna ce jour-là, pour la première fois*, la seconde tragédie de Racine, dont le titre n'était pas celui que nous trouvons dans la lettre de Pompone, mais au lieu de Parus, Alexandre le Grand3. L'assemblée était brillante. Monsieur, frère du Roi, et Madame (Henriette d'Angleterre), le grand Condé, le duc d'Enghien, son fds, Anne de Gonzagiie , princesse palatine, y assistaient. Nous devons ces renseignements à la Muse de la cour du 7 décembre de cette année. Subligny, dans cette gazette en vers, écrivait trois jours après la première représentation :

Le vendredi leurs Altesses rovales

Virent dans leur Palais-Royal Représenter enfin l'ouvrage sans égal

D'une des plumes sans égales.

Alexandre a parlé devant nos conquérants

Un des foudres de notre Prince,

1. La Muse de la cour, à Paris, chez Alexandre Lesselin, au coin de la rue Dauphine, devant le Palais.

a. Registre de la Grange.

3. Cependant, si la pièce imprimée n'a d'autre titre qu'Alexandre le Grand, il faut remarquer que le registre de la Grange la désigne ainsi, sous un double titre : « Vendredi, 4e décembre, première représentation du Grand Alexandre . de Porus. »

NOTICE. 48g

L'intrépide Condé, qui lui doit faire un jour De cent pays une seule province, Dont il verra grossir sa cour, Dans cette valeur ancienne A ATi le crayon de la sienne.

D'Anguien y remarqua des exemples pour lui. Cent jeunes guerriers d'aujourd'hui

Y prirent de nobles idées

Cent beautés furent voir cette pièce divine, Et si mes yeux ne me trompèrent pas, J'y vis une âme et délicate et fine Sous les majestueux appas De la princesse Palatine.

Si Ton s'en rapporte au même Subligny, tout aurait été admirable, le jeu des acteurs, comme la pièce. Le poète, ce qui est assez piquant, lui parut un héros; c'est ainsi que plus tard les tendres sentiments des tragédies qui suivirent devaient faire passer Racine pour un parfait amant.

Tous les acteurs faisoient un jeu

Que toute la cour idolâtre.

Jamais tragédie au théâtre

Ne pourra faire un plus beau feu.

Il faut que son auteur soit homme de courage : On le voyoit dépeint dans chaque personnage;

Ses sentiments y sont hardis;

Et surtout l'on y fut surpris De voir le roi Porus , à qui tout autre cède , Y pousser la fierté de l'air d'un Nicomède.

Mais si l'autorité de ce témoin oculaire est infaillible, quand il nous nomme les spectateurs, nous ne devons pas aussi facilement accepter ses jugements, surtout sur l'excellence des comédiens, dont l'éloge, dans les gazettes du temps, est toujours banal. Il est difficile de croire que dans cette représentation tout ait réussi à souhait, puisque deux semaines seulement après, le vendredi 18 décembre, X Alexandre se montrait sur une nouvelle scène, à l'Hôtel de Bourgogne.

Louis Racine, dans ses Mémoires, ne donne pas les dates, mais rapporte le fait à peu près exactement : « \] Alexandre, dit-il, fut joué d'abord par la troupe de Molière; mais l'auteur,

mécontent des acteurs, leur retira sa pièce, et la donna aux comédiens de l'Hôtel de Bourgogne. » Racine ne retira pas sa pièce aux acteurs du Palais-Royal, qui après le 18 décembre la jouèrent encore trois fois, le 20, le 22 et le 27 décembre. A ce détail près, Louis Racine avait raison contre les frères Parfait. Ceux-ci, dans leur Histoire du Théâtre français1 , avaient avancé que la tragédie <\' Alexandre fut jouée pour la première fois, le même jour, sur les deux théâtres. Ils s'appuyaient sur l'autorité de la gazette rimée de Robinet, qui, dans sa lettre du 27 décembre i665, avait dit :

.... Le fameux Alexandre Paroit , comme on sait, à la fois Sur nos deux théâtres françois.

De l'auteur admirez l'adresse ; Car pour ce vainqueur de la Grèce Ce n'est pas trop de ces deux lieux.

Dans la préface de leur tome XDI, ils soutinrent que Louis Racine se trompait, et qu'eux seuls avaient été historiens exacts; mais ils avaient mal interprété les vers de Robinet, dont on ne peut rien induire, sinon la représentation simultanée de YAlexandre au Palais-Royal et à l'Hôtel de Bourgogne, au moment où le gazetier écrivait. Il ne reste aucun doute sur leur erreur, après les citations que nous avons faites de la Muse de la cour et du registre de la Grange. Ce même registre constate en ces termes la défection de Racine et le mécontentement de la troupe de Molière : « Ce même jour (le 18 décembre, jour de la sixième représentation à.' Alexandre au Palais-Royal), ce même jour la troupe fut surprise que la même pièce d' Alexandre fût jouée sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne. Comme la chose s'etoit faite de complot aver M. Racine, la troupe ne crut pas devoir les parts d'auteur audit M. Racine , qui en iisnit si mal que d'avoir donné et lait apprendre la pièce aux autres comédiens. »

Plus d'un écrivain, de nos jours même, a épousé la querelle des comédiens du Palais-Royal, et s'est engagé dans leur ressentiment. On a accusé Racine d'ingratitude envers Molière, en rappelant les cent louis prêtés ou dormes. L'anecdote des cent

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