‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 236 sur 311 · Tome IX, p · texte numérisé non relu

Tome IX, p

louis ne nous parait pas assez prouvée. On a vu aussi, dans notre Notice sur la Tkébaïdt\ que les encouragements et les conseils que Racine aurait reçus de Molière, quand il composa cette pièce, sont loin d'être un fait littéraire bien démontré. Quoi qu'il en soit, le refroidissement qui s'ensuivit entre deux grands poètes, qui jusque-là avaient été amis, est assurément fâcheux ; et puisque la troupe du Palais-Royal fut surprise de la concurrence qu'on lui faisait, Racine paraît avoir eu tout au moins un tort : ce fut de porter sa tragédie à un autre théâtre secrètement et sans en avertir ceux qui avaient accueilli son premier essai. Molière fut regardé comme trahi ; et son noble caractère, en intéressant pour lui la postérité, l'a rendue sévère pour Racine. Sans prétendre excuser entièrement celui-ci , il faut reconnaître qu'un jeune auteur, avide de gloire et qui sentait ses forces, devait souffrir impatiemment d'être mal joué. Il croyait sans doute qu'un poëte a sur les œuvres de son esprit des droits que nul ne peut confisquer à son profit1. L'ardeur qui l'entraînait vers les succès de la scène lui avait fait rompre des

i. Il est vrai que les droits de Racine sur sa pièce ne pouvaient aller jusqu'à ki faire jouer par une autre troupe cpie celle du Palais- Royal, s'il eût été engagé envers celle-ci par quelque contrat, ou si quelque règlement administratif eut alors assuré aux théâtres un privilège, au moins temporaire, pour la représentation des pièces qu'ils montaient les premiers. Mais il paraît bien que les choses ne se passaient pas ainsi. Les frères Parfait disent seulement (tome IX, p. io5) à propos du Sertor'ius de Corneille , joué sur le théâtre de Molière, après l'avoir été à l'Hôtel de Bourgogne : « L'usage observé de tout temps entre tous les comédiens françois étoit de n'entreprendre point de jouer, au préjudice d'une troupe, les pièces dont elle étoit en possession, et qu'elle avoit mises au théâtre à ses frais particuliers, pour en retirer les premiers avantages, jusqu'à ce qu'elle fût rendue publique par l'impression. » Toutefois il n'est pas bien sûr que Sertor'ius n'ait pas été joué à la fois, dès les premières représentations, sur le théâtre du Marais et à l'Hôtel de Bourgogne Voyez dans les OEuvres de Corneille, tome VI, p. 355, la Notice de 31. Marty-Laveaux sur Sertor'ius). Mais en admettant comme exacte l'assertion des frères Parfait, Racine aurait manqué, il est vrai, à un usage, mais à un usage seulement. Il n'y aurait pas eu violation d'un droit des comédiens, d'un engagement formel. lia Grange ne lui reproche qu'un mauvais procédé: « M. Racine, qui en usoit si mal n

liens bien plus chers que ceux qui l'attachaient à Molière. Une ingratitude sans doute n'est pas justifiée par une ingratitude plus évidente encore et plus affligeante. Mais si l'on n'a point le courage de regretter que le poète, qui portait en lui tant de chefs-d'œuvre et en avait le pressentiment, ait passé par-dessus l'obstacle de Port-Royal , il ne faut peut-être pas trop se scandaliser d'une rupture avec Molière, par laquelle il croyait échapper à de trop faibles interprètes, et sauver sa renommée compromise. L'égoïsme d'un grand talent n'est pas le beau idéal ; il ne faut pas le louer, mais y compatir quelque peu comme à une tentation bien puissante.

Lorsque Racine, avec sa tragédie # Alexandre, passa à l'ennemi, sa désertion ne fut certainement pas un caprice. Il serait difficile de prendre à la lettre ce qui a été dit, que la pièce tomba à la première représentation ; car aux seconde, troisième et quatrième, les recettes se soutiennent bien ' . Mais, faiblement jouée, elle ne fit pas tout l'effet sur lequel il avait été juste de compter. Si elle n'eût pas été mise en danger par des acteurs insuffisants, comment expliquerait-on que Racine se fût si fort bâté de la porter à un autre théâtre ? Il faut bien qu'il se soit décidé à ce divorce dès le lendemain de la première représentation; car du 5 décembre au 18 les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne n'eurent pas trop de temps pour distribuer et apprendre les rôles. Mais nous avons tort de dire du 5 au iN. La troupe royale, ce dont le registre de la Grange ne parle pas, avait joué X Alexandre dès le i4, non pas, il est vrai, à l'Hôtel, mais chez la comtesse d'Armagnac, devant le Roi.

Cette représentation, donnée dix jours seulement après la première du théâtre de Molière, est un fait curieux et qu'on n'avait pas remarqué jusqu'ici. Nous l'avons trouvé d'abord constaté par Subligny. La Muse de la mur, à la date du 20 décembre i665, après avoir mentionné le souper que le duc de Montausier donna à la Reine le lundi 14 décembre, ajoute :

Sa Majesté, Monsieur, Madame, Le même soir soupèrent tous

1. Première représentation, 1294 liv.; seconde, 1262 liv. ; troisième, 943 liv.; quatrième, Il65 liv. [Registre Je la Grange.)

NOTICE. 49i

Chez une autre adorable femme Dont l'illustre Armagnac est le charmant époux.

Grand festin, bal et comédie....

On y vit le Grand Alexandre

Représenté par Floridor ; Et nommer cet acteur, qui vaut son pesant d'or, C'est dire encore assez qu'on se plut à l'entendre.

Floridor, qui passait pour le meilleur acteur de son temps . était, comme on sait, de la troupe de l'Hôtel, où il joua bientôt après ce même rôle d'Alexandre. La Gazette de France An. i g décembre i665 confirme le témoignage de Subligny : « Le 14 décembre la comtesse d'Armagnac traita le Roi à souper avec toute la magnificence possible. Ce superbe festin, où étoient aussi Monsieur et Madame, a\oit été précédé de la représentation du Grand Alexandre par la troupe royale, et suivi d'un bal. » Pourquoi donc, après la représentation du 14, les acteurs du Palais-Royal se montrèrent-ils si fort surpris de celle du 18 à l'Hôtel de Bourgogne? Pourquoi seulement alors crièrent-ils à la trahison? Ignoraient-ils que Y Alexandre avait déjà été joué chez Mme d'Armagnac par le» comédiens du Roi ? Ou serait-ce que ceux-ci ne violaient ni un droit ni un usage, tant qu'ils ne le représentaient que hors de chez eux? et les autres comédiens étaient-ils encore autorisés à penser que Racine était étranger jusque-là à la concurrence qu'on leur faisait? Devons-nous plutôt penser qu'ils n'avaient osé se plaindre , quand cette plainte eût été la critique d'une fête donnée au Roi? Pour répondre à ces questions, il faudrait mieux connaître que nous ne le pouvons aujourd'hui, les coutumes du théâtre d'alors. Si l'on ne croit pas impossible qu'en vertu d'un privilège de leur troupe royale, les comédiens de l'Hôtel aient eu le droit de représenter Y Alexandre devant le Roi, même sans le consentement de l'auteur, ce fut seulement peut-être après avoir été informé de leur succès que Racine, mécontent du jeu de l'autre troupe, se décida à faire jouer par eux sa tragédie. Quoi qu'il en soit, c'eût été à eux tout d'abord qu'il l'eût confiée , s'il eût suivi les conseils de quelques amis. Brossette nous l'apprend dans sa note sur le vers i85 de la satire III de Boileau : « Quand M. Racine eut fait sa tragédie à' Alexandre

le Grand, l'abbé de Bernay1, cbez qui il demeuroit, souhaita qu'elle fût réprésentée par les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne; et M. Racine vouloit que re fût par la troupe de Molière. Comme ils étoient en grande contestation là-dessus, M. Despréaux intervint, et décida par une plaisanterie, disant qvCilny avait plus de bons acteurs à l'Hôtel de Bourgogne : qu'à la vérité il y avoit encore le plus habile moucheur de chandelles qui fût au monde, et que cela pouvait bien contribuer au succès d'une pièce. Cette plaisanterie seule fit revenir l'abbé de Bernay, qui étoit d'ailleurs très-obstiné; et la pièce fut donnée à la troupe de Molière. » Boileau ne jugeait peut-être si sévèrement l'Hôtel de Bourgogne que pour rendre un bon office à Molière, son ami; et Racine se fût-il laissé persuader si facilement par un badinage, s'il ne l'eût ainsi interprété, et s'il n'eût, de son côté, obéi à un scrupule de son amitié pour Molière? Mais il eut bientôt de fortes raisons de revenir à l'avis qu'il avait d'abord repoussé. Moncbesnay, dans son Bolœana, dit que la pièce « fut jouée trop lâchement » au Palais-Royal, et que les conseils des amis de Racine le décidèrent à la confier aux grands comédiens, chez qui « elle eut en effet tout le succès quelle méritoit9. » Le tort que la faiblesse de la troupe de Molière fit à la représentation d'Alexandre est attesté par un autre recueil d'anecdotes, plus ancien que celui de Monchesnay, et qui fut composé et publié du vivant même de Racine, dans le Furetiriana 3. Le récit que nous trouvons dans ce petit livre est d une forme assez piquante pour qu'il mérite d'être cité. Un monsieur de***, conduit par un prince à un sermon, refuse d'abord d'en porter un jugement. « Il se défendit de dire son sentiment, en disant qu'il avoit été fort distrait au sermon par les exclamations que faisoit de temps en temps un jeune ecclésiastique, appuyé contre un pilier.... Cet homme, ajouta-t-il, faisoit des postures de désespéré, en s'écriant : « O Monsieur

i . Cet abbé de Bernay est évidemment celui dont Brossette (Recueil manuscrit de la Bibliothèque impériale, p. 282) parle comme d'un grand admirateur de la traduction de la Jérusalem délivrée, par Leclerc.

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