ACTE I, SCÈNE II. 5ii
Nous ignorons encor ce que veut Alexandre. Peut-être est-ce la paix qu'il nous veut présenter.
PORIS.
La paix ! Ah ! de sa main pourriez- vous l'accepter? 140 Hé quoi? nous l'aurons vu, par tant d'horribles guerres, Troubler le calme heureux dont jouissoient nos terres, Et le fer à la main entrer dans nos Etats Pour attaquer des rois qui ne l'offensoient pas; Nous l'aurons vu piller des provinces entières, 1 4 5
Du sang de nos sujets faire enfler nos rivières, Et quand le ciel s'apprête à nous l'abandonner, J'attendrai qu'un tyran daigne nous pardonner?
TAXILE
Ne dites point, Seigneur, que le ciel l'abandonne : D'un soin toujours égal sa faveur l'environne. i5o
Un roi qui fait trembler tant d'Etats sous ses lois N'est pas un ennemi que méprisent les rois.
PORUS
Loin de le mépriser, j'admire son courage ;
Je rends à sa valeur un légitime hommage ;
Mais je veux, à mon tour, mériter les tributs1 1 55
Que je me sens forcé de rendre à ses vertus.
Oui, je consens qu'au ciel on élève Alexandre;
Mais si je puis, Seigneur, je l'en ferai descendre,
Et j'irai l'attaquer jusque sur les autels
Que lui dresse en tremblant le reste des mortels. 160
C'est ainsi qu'Alexandre estima tous ces princes
Dont sa valeur pourtant a conquis les provinces.
Si son cœur dans l'Asie eût montré quelque effroi,
Darius en mourant l'auroit-il vu son roi ?
Seigneur, si Darius avoit su se connaître2, i65
1. Ce mot est écrit tribus dans les trois premières éditions. (1666-76)
1 « L'attention du poète a rimer aux yeux, autant qu'il est possible, étoit
53a ALEXANDRE LE GRAND.
Il régneroit encore où règne un autre maître.
Cependant cet orgueil qui causa son trépas
Avoit un fondement que vos mépris n'ont pas :
La valeur d'Alexandre à peine étoit connue ;
Ce foudre étoit encore enfermé dans la nue. 1 70
Dans un calme profond Darius endormi
Ignoroit jusqu'au nom d'un si foible ennemi !.
Il le connut bientôt; et son âme étonnée
De tout ce grand pouvoir se vit abandonnée.
Il se vit terrassé d un bras victorieux ; 1 : 5
Et la foudre en tombant lui fit ouvrir les yeux.
PORUS
Mais encore à quel prix croyez-vous qu'Alexandre Mette l'indigne paix dont il veut vous surprendre? Demandez-le, Seigneur, à cent peuples divers, Que cette paix trompeuse a jetés dans les fers 2. 180
Non, ne nous flattons point: sa douceur nous outrage; Toujours son amitié traîne un long esclavage. En vain on prétendroit n'obéir qu'à demi : Si l'on n'est son esclave, on est son ennemi.
Seigneur, sans se montrer lâche ni téméraire, 1 8 5
Par quelque vain hommage on peut le satisfaire*.
Flattons par des respects ce prince ambitieux,
Que son bouillant orgueil appelle en d'autres lieux.
C'est un torrent qui passe, et dont la violence
Sur tout ce qui l'arrête exerce sa puissance; 190
cause qu'il faisoit imprimer connaître, paraître {connaistre, paraistre), quand ces mots rimoient avec maître. » [Renuu que* de Louis Racine, tome I,p.85.) — On lit en effet ici connaistre dans l'impression de 1666 et dans celles de 1676-97 . la seconde édition (1672) a seule connoistre. Voyez dans la Thebaide les notes des vers t5g et 1127; et ci-après les \ers 265, 554 (t 68' d'Alexandre,