‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 259 sur 311 · ACTE I, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE II

Qui grossi du débris de cent peuples divers,

Veut du bruit de son cours remplir tout l'univers.

Que sert de l'irriter par un orgueil sauvage * ?

D'un favorable accueil honorons son passage ;

Et lui cédant des droits que nous reprendrons bien, 1 9 5

Rendons-lui des devoirs qui ne nous coûtent rien.

PORUS

Qui ne nous coûtent rien, Seigneur ! L'osez-vous croire? Gompterai-je pour rien la perte de ma gloire? Votre empire et le mien seroient trop achetés, S'ils coùtoient à Porus les moindres lâchetés2. 200

Mais croyez-vous qu'un prince enflé de tant d'audace De son passage ici ne laissât point de trace? Combien de rois, brisés à ce funeste écueil, Ne régnent plus qu'autant qu'il plaît à son orgueil ! Nos couronnes, d'abord devenant ses conquêtes, io5 Tant que nous régnerions flotteroient sur nos têtes', Et nos sceptres, en proie à ses moindres dédains, Dès qu'il auroit parlé tomberoient de nos mains. Ne dites point qu'il court de province en province : Jamais de ses liens il ne dégage un prince; 2 1 o

Et pour mieux asservir les peuples sous ses lois, Souvent dans la poussière il leur cherche des rois*. Mais ces indignes soins touchent peu mon courage : Votre seul intérêt m'inspire ce langage.

1. Var. N'attirons point sur nous les effets de sa rage. (1666-87)

2. Deux vers de Bajazet (acte II, scène ni) sont une réminiscence de ceux-ci :

Ce reste malheureux seroit trop acheté, S'il faut le conserver par une lâcheté.

3. Ces vers renferment une allusion à Abdalonyrae, qu'Alexandre avait fait monter sur le trône de Tyr. Abdalonyme avait été contraint par la pauvreté de tirer sa subsistance d'un petit jardin qu'il cultivait moyennant un faible salaire. Il faut remarquer cependant qu'il n'était pas né dans cette poussière où Alexandre alla le chercher pour le faire roi : il descendait des rois de Tyr. Voyez Quinte-Curce, livre IV, chapitre i.

Porus n'a point de part dans tout cet entretien ; a i 5

Et quand la gloire parle, il n'écoute plus rien.

TAXILE

J'écoute, comme vous, ce que l'honneur m'inspire, Seigneur; mais il m'engage à sauver mon empire.

Si vous voulez sauver l'un et l'autre aujourd'hui ', Prévenons Alexandre, et marchons contre lui. n-a,

TAXILE

L'audace et le mépris sont d'infidèles guides.

PORES

La honte suit de près les courages timides.

TAXILE

Le peuple aime les rois qui savent l'épargner.

PORES

Il estime encor plus ceux qui savent régner2.

TAXILE

Ces conseils ne plairont qu'à des âmes hautaines. 1 1 S

PORES

Ils plairont à des rois, et peut-être à des reines.

TAXILE

La Reine, à vous ouïr, n'a des yeux que pour vous.

PORUS

Un esclave est pour elle un objet de courroux*.

i. Dans les éditions de 170a, 1713, 1722, 1728, 1736, 1750, et dans celle de M. Aimé-Martin, on lit :

Si vous voulez sauver l'un ou l'autre aujourd'hui. Mais cette variante n'est dans aucune des éditions imprimées du vivant de Racine.

2. Ces deux vers si fermes, et tout à fait cornéliens, ont comme leur contrepartie dans Esther (vers 988-993) :

J'admire un roi victorieux....

Mais un roi sage et qui craint l'injustice, etc.

3 Var. [por. Un esclave est pour elle un objet de courroux.] tax. Votre fierté, Seigneur, s'accorde avec la sienne.

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