Recueil manuscrit de la Bibliothèque impériale, p
SUR JEAN RACINE. g5
et qu'elle se trouvait alors sous la tutelle d'un autre oncle, frère de ce même le Mazier. Ce tuteur était sans doute Louis le Mazier, conseiller et secrétaire du Roi et greffier en chef des requêtes de l'hôtel, un des témoins qui ont signé l'acte de mariage, et qui y est dit, non pas oncle, mais cousin de la mariée. Comme nous avons appris d'autre part, dans des actes notariés, que Louis le Mazier demeurait rue de la Harpe, sur la paroisse Saint-Séverin, c'était bien probablement sous son toit qu'habitait Catherine de Romanet. Ainsi nous est expliquée la célébration du mariage à Saint-Séverin. Ce qui nous intéresse le plus en tout ceci, c'est que ce le Mazier et sa femme Elisabeth de Coulanges étaient de vieilles connaissances de Racine, des amis déjà au temps de sa jeunesse, et qu'ils étaient parents de Mlle Vitart (Marguerite le Mazier). Ce fut donc vraisemblablement par l'entremise de Vitart que se forma cette union ; et ce sont là <t les sages amis » dont parle, à cette occasion, Louis Racine. Nicolas Vitart fut, avec Boileau, un des témoins de notre poète ; et il faut remarquer encore qu'une fille de ce même parent de Racine fut mariée à Claude de Romanet, beau-frère de notre poète.
Le Mercure galant, dans sa lettre du ier juillet 1677, annonce en ces termes le mariage de Racine : « M. Racine a épousé Mlle de Romanet. Elle a du bien, de l'esprit et de la naissance, et M. Racine meriloit bien de trouver tous ces avantages dans une aimable personne. » Nous savons l'âge de Mlle de Romanet : elle avait vingt-cinq ans, étant née en 165a1. De sa beauté personne ne nous parle; mais ce n'était sans doute pas ce que Racine cherchait surtout. Pour son bien, que le Mercure semble dire au moins très- suffisant, Louis Racine ne nous en fait pas connaître le détail, quoiqu'il eût sous les yeux le contrat de mariage. Il se contente de dire qu'elle apportait un revenu égal à celui du mari, dont la fortune était alors fort modeste. Mlle de Romanet avait-elle de l'esprit? ou ce que le Mercure galant en dit n était-il qu'un compliment banal, une supposition bienveillante de sa galanterie? Se prononcer absolument pourrait être téméraire. Voici toutefois ce qui
1 . Lettres Inédites de Jean Racine, publiées par M. l'abbé de la Roque, p. 177.
paraît. Qu'elle eût du bon sens, qu'elle fût de sage conseil, et, comme le dit son tils, d'un jugement excellent, aucune raison de ne pas le croire ; mais les quelques lettres que nous avons d'elle semblent exclure l'idée d'un esprit brillant, et certainement, par leur orthographe plus qu'irregulièie, et insuffisante même pour ce temps où les femmes les plus distinguées et les plus spirituelles y attachaient peu d'importance, ces lettres attestent un esprit bien peu cultivé. Louis Racine nous apprend qu'elle se doutait à peine de ce que c'était qu'un vers, et qu'elle avait bien un peu entendu parler des tragédies de son mari, mais n'en lut jamais une seule. Nous n'aurions pas exige que Racine eût épouse Mme de Sevigne ; mais on a quelque peine, aujourd'hui surtout, à comprendre qu'avec la parfaite union des cœurs, il puisse exister une si infranchissable séparation des esprits. Cela nous semble même d'une grande tristesse. Se donne-t-on tout entier, quand on réserve ainsi une telle part de sa vie, et qu'à de si nobles travaux , à tant de gloire, on n'associe à aucun degré celle qui doit être un autre nous -même? TSous croyons que sur ce point notre manière de sentir est seule tout à fait dans la nature et dans la vérité ; mais il ne faut pas oublier que Racine avait condamné sa gloire poétique, et résolu de l'ensevelir, avec ses œuvres, dans un linceul d'oubli. De tels efforts dépassent la mesure de l'homme, et le but n'est jamais atteint. Racine, quoi qu'il lit, ne put entièrement accomplir ce malheureux suicide. L'homme de lettres, après tout, se laissa séduire par plus d'un prétexte pour se retrouver. Et ne dut-il pas arriver alors qu'un ami* comme Boileau, eut dans le plus vif de l'âme du poète une place absolument fermée à Mme Racine? Si c'était toujours là le mariage, ne faudrait-il pas donner raison à cette parole légère et fausse de la Rochefoucauld : « Il y a de bons mariages, mais il n'y en a point de délicieux? » C'est évidemment parmi les bons mariages qu'il faut classer celui de Racine. Des sentiments de piété complètement partagés, les mêmes vues pour l'éducation des enfants , de part et d'autre une égale tendresse pour eux, furent les liens d'une solide amitié conjugale. Le repos dont Racine avait souvent besoin, avec son cœur trop inquiet et habile à se tourmenter, il le trouva toujours dans son paisible intérieur, où s.i femme, telle que nous la dépeint
Louis Racine, montrait une grande égalité d'âme, une tranquillité d'humeur inaltérable.
Parmi les vers satiriques, qu'on ne manqua pas de répandre contre Racine, à propos de sa résolution d'abjurer la poésie, et qui n'étaient sans doute pas l'œuvre de ceux que cette résolution chagrinait le plus, en voici que nous trouvons dans un ancien recueil * :
Que ne suit-on les pas du modeste Racine
Que le ciel aujourd'hui favorise, illumine?
Plein des dons de la cour, sur le point de vieillir,
// méprise un métier qui vient de l anoblir ,
Et détestant ses vers trop remplis de tendresse,
Les prend pour des péchés commis dans sa jeunesse.
Cet anoblissement, dont parle le railleur, avait été en effet une des récompenses que lui avait values son métier. Il est antérieur a son mariage. Dans l'acte de ce mariage Racine est qualifié conseiller du Roi, et trésorier de France en la généralité de Moulins. La charge de trésorier de France conférait la noblesse transmissible aux enfants, et donnait les mêmes privilèges que ceux des commensaux du Roi. M. de Guilleragues, dans une lettre du g juin 1684, rappelle à Racine « qu'un trésorier général de France prend le titre de chevalier, et qu'il a la satisfaction honorable d'être enterré avec des éperons dorés. » Racine apparemment ne s'inquiétait pas beaucoup de J cette glorieuse distinction, puisque M. de Guilleragues avait dû lui apprendre qu'elle était attachée à son office. Nous ne pensons pas non plus qu'elle le grandît beaucoup. Toutefois le blason du bisaïeul Jean Racine était rajeuni; et cet avantage n'était acheté par aucun devoir onéreux; car Racine n'allait jamais à Moulins, qui, disait Boileau2, « s'honoroit d'avoir un magistrat de cette force, et qui lui étoit si peu à charge. » Racine devait cette honorable sinécure à Colbert, et Ton voit par le privilège d'Iphigénie, qui est du 28 janvier 1675, qu'à cette époque il la possédait déjà. Ce qui mérite surtout qu'on en parle, c'est qu'on trouve là une nouvelle preuve, non-seulement
1. Diversités curieuses en plusieurs lettres, Amsterdam, chez Hoogenhuysen, M.DC.XCIX , tome I, p. 222 et 228.