ACTE V, SCENE III. 5gi
L'un sur l'autre à la fois se sont précipités. Nous nous sommes en feule opposés à leur rage ; Mais Porus parmi nous court et s'ouvre un passage, Joint Taxile, le frappe1; et lui perçant le cœur, 14 55 Content de sa victoire, il se rend au vainqueur.
CLÉOFILE.
Seigneur, c'est donc à moi de répandre des larmes :
C'est sur moi qu'est tombé tout le faix de vos armes.
Mon frère a vainement recherché votre appui,
Et votre gloire, hélas! n'est funeste qu'à lui. 1460
Que lui sert au tombeau l'amitié d'Alexandre?
Sans le venger, Seigneur, l'y verrez-vous descendre ?
Souffrirez-vous qu'après lavoir percé de coups,
On en triomphe aux yeux de sa sœur et de vous?
AXIANE
Oui, Seigneur, écoutez les pleurs de Cléofile. 146 5
Je la plains. Elle a droit de regretter Taxile :
Tous ses efforts en vain l'ont voulu conserver ;
Elle en a fait un lâche, et ne l'a pu sauver.
Ce n'est point que Porus ait attaqué son frère;
Il s'est offert lui-même à sa juste colère. 1470
Au milieu du combat que venoit-il chercher?
Au courroux du vainqueur venoit-il l'arracher?
Il venoit accabler, dans son malheur extrême,
Un roi que respectoit la Victoire elle-même.
Mais pourquoi vous ôter un prétexte si beau ? 1475
1. Les principaux traits de ce récit sont empruntés à Quinte-Curce. Mais dans cet historien ce n'est point Taxile, c'est son frère qui vient exhorter Porus à se rendre, et que le roi indien perce d'un trait : « Frater Taxilis — « monere cœpit Porura ne ultima experiri perseveraret, dederetque se victori. « At ille, quanquain exhaustae eraut vires, dehciebatque sanguis, tamen ad no- « tam vocem excitatus : Agnosco, inquit, Taxilis Jïatrem, imperii regnique
a su i prodïtoris ; et telum contorsit in eum. » (Livre VIII, chapitre xiv.)
Dans Arrien (livre V chapitre xvm), c'est Taxile lui-même qui s'approche de Porus, pour lui conseiller de se soumettre au vainqueur. Porus veut le per cer de sou javelot, et l'eût tué, si Taxile ne se fût hâté de fuir.
59a ALEXAISDRE LE GRA^D.
Que voulez-vous de plus? Taxile est au tombeau. Immolez-lui, Seigneur, cette grande victime-, Vengez-vous; mais songez que j'ai part à son crime. Oui, oui, Porus, mon cœur n'aime point à demi ; Alexandre le sait, Taxile en a gémi. u8o
Vous seul vous l'ignoriez; mais ma joie est extrême1 De pouvoir en mourant vous le dire à vous-même.
PORUS
Alexandre, il est temps que tu sois satisfait2.
Tout vaincu que j'êtois, tu vois ce que j'ai fait.
Grains Porus; crains encor cette main désarmée 1485
Qui venge sa défaite au milieu d'une armée.
Mon nom peut soulever de nouveaux ennemis,
Et réveiller cent rois dans leurs fers endormis.
Etouffe dans mon sang ces semences de guerre 8 ;
Va vaincre en sûreté le reste de la terre. 1490
Aussi bien n'attends pas qu'un cœur comme le mien
Reconnoisse un vainqueur, et te demande rien4.
1. Var. Voes seul vous l'ignorez; mais ma joie est extrême. (1672) I.Var. Ah! Madame, sur moi laissez tomber leurs coups.
Ne troublez point un sort que vous rendez si doux.
Vous m'allez regretter. Quelle plus grande gloire
Pouvoit à mes snupirs accorder la victoire?
[Alexandre, il est temps que tu sois satisfait.] (1666-76)
3. Le Parus de Boyer (acte IV, scène vi) parle à peu près dans le même sens :
Venge-toi, sauve-toi des efforts de ma haine. Si je suis dans tes fers, je puis rompre ma chaîne; Crois-moi, n'épargne point un puissant ennemi : Tu n'en as jusqu'ici triomphé qu'à demi. Achève, et par ma mort f.ssure ta victoire.
4. Ces vers ressemblent beaucoup à ceux que Corneille met dans la bcuche de Cornélie (Pompée, acte III, scène iv, ver!» I022-IC25). La réniiniscenc v,, même (ce qui n'est pas ordinaire chez Racine) jusqu'à la reproduction presque textuelle de deux hémistiches :
Et quoique ta captive, uu cœur comme le mien, De penr de s'oublier, nr 'e demande rien. Ordonne, etc. .