ACTE V, SCÈNE III. 5g
Parle ; et sans espérer que je blesse ma gloire, Voyons comme tu sais user de la victoire.
ALEXANDRE
Votre fierté, Porus, ne se peut abaisser : 149 5
Jusqu'au dernier soupir vous m'osez menacer. En effet, ma victoire en doit être alarmée, Votre nom peut encor plus que toute une armée. Je m'en dois garantir. Parlez donc. Dites-moi, Comment prétendez-vous que je vous traite?
PORUS
En roi * .
ALEXANDRE
Hé bien ! c'est donc en roi qu'il faut que je vous traite. Je ne laisserai point ma victoire imparfaite. Vous l'avez souhaité, vous ne vous plaindrez pas. Régnez toujours, Porus : je vous rends vos Etats. Avec mon amitié recevez Axiaue : 1 5o5
A des liens si doux tous deux je vous condamne. Vivez, régnez tous deux; et seuls de tant de rois Jusques aux bords du Gange allez donner vos lois.
(A Cléoffle2.)
Ce traitement, Madame, a droit de vous surprendre ;
1. « Porus ayant été pris, Alexandre lui demanda comment il vouloit être traité : a En roi, » dit Porus. Et comme Alexandre le pressoit de s'expliquer davantage : « Ce mot en rai dit tout, » répondit Porus. » (Plutarque, Vie d'Alexandre, chapitre lx. ) Le récit d'Arrien (livre V, chapitre xix) est à peu près semblable. — Boyer n'a pas entièrement négligé de tirer parti de l'héroïque réponse de Porus; mais il ne l'a pas, comme Racine, conservée dans son énergique précision; et, en la délayant, il l'a mise dans une autre bouche, dans celle d'Argire, femme de Porus :
Porus est en tes mains, et le sort a vouln Que d'Argire et de lui tu sois maître absolu. Mais lorsque sa rigueur insolemment nous brave, Souviens-toi qu'il est roi, plutôt que ton esclave; Et ne prétendant pas de lui donner la loi, Songe à le moins traiter en esclave qu'en roi.
(Porus, acte IV, scène VI.)
2. Ces mots : « A Cléofile, » sont à la marge dans les éditions de 1666 et de 1G72.
J. Racime. 1 38
5g4 ALEXANDRE LE GRAND.
Mais enfin c'est ainsi que se venge Alexandre. 1 5
Je vous aime ; et mon cœur, touché de vos soupirs,
Voudroit par mille morts venger vos déplaisirs.
Mais vous-même pourriez prendre pour une offense
La mort d'un ennemi qui n'est plus en défense :
Il en triompheroit; et bravant ma rigueur, 1 5 r 5
Porus dans le tombeau descendroit en vainqueur.
Souffrez que jusqu'au bout achevant ma carrière,
J apporte à vos beaux yeux ma vertu toute entière*.
Laissez régner Porus couronné par mes mains,
Et commandez vous-même au reste des humains. 1 520
Prenez les sentiments que ce rang vous inspire*;
Faites dans sa naissance admirer votre empire,
Et regardant l'éclat qui se répand sur vous,
De la sœur de Taxile oubliez le courroux.
AXIANE
Oui, Madame, régnez; et souffrez que moi-même i52 5 J'admire le grand cœur d'un héros qui vous aime. Aimez ; et possédez l'avantage charmant De voir toute la terre adorer votre amant.
PORUS
Seigneur, jusqu'à ce jour l'univers en alarmes
Me forçoit d'admirer le bonheur de vos armes; i5 3o
Mais rien ne me forçoit, en ce commun effroi,
De reconnoître en vous plus de vertus qu'en moi 3 :
Je me rends; je vous cède une pleine victoire.
Vos vertus, je l'avoue, égalent votre gloire.
Allez, Seigneur : rangez l'univers sous vos lois ; 1 5 3 5
1. Ainsi dans toutes les éditions publiées du vivant de Racine. Voyez les vers 563, 639 et 908 de la Tkèbaïde; et comparez, dans les vers 435 et go5 d' Alexandre, tout sans accord devant un mot commençant par une consonne.