‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 32 sur 311 · Tome V, p · texte numérisé non relu

Tome V, p

1. Le Roi partit de Saint-Germain le 28 février 1677, pour aller commander ses troupes en Flandre. Il rentra à Versailles 1p 3i mai suivant. Voyez la Gazette de 1677-

3. Jugemens des savants sur les principaux ouvrages des auteurs Pa-

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a eu le plaisir de voir que la France, quelque amour qu'elle eût pour sou roi, et quelque intérêt qu'elle prenne à sa gloire, n'a pu voir sans regret qu'on lui enlevât ses délices pour faire passer à la postérité les merveilles de son règne. » Mais ce qui doit frapper surtout, ce sont les paroles d'un des deux poètes historiographes. Dans la préface des éditions de ses Œuvres publiées en i683, i685 et 169/4, Boileau dit : « J'y ai joint (à cette édition) cinq épîtres nouvelles, que j'avois composées longtemps avant que d'être engagé dans le glorieux emploi qui m'a tiré du métier de la poésie. » Et il est certain que, depuis lors, il négligea bien le métier poétique. Malheureuse obéissance ! et nous pourrions dire, surtout quand il s'agit de la gloire de Racine, triste marché de vendre une telle gloire de poète pour un honneur de cour! Mais non, ce marche, Racine ne le fit pas. Il est trop bien établi que librement, et de sa propre résolution, il fuyait alors la scène. Les contemporains purent d'abord ne pas tout savoir, et juger sur quelques apparences. Ses nouvelles occupations d'historiographe étaient un fait public; ses scrupules et sa pénitence, la révolution qui s'était faite dans son âme, n'étaient point de ces événements qui se crient sur les toits. Louis XIV n'échappe peutêtre pas pour cela à tout reproche; mais Racine du moins n'eut pas réellement à choisir entre les séductions de la faveur et les devoirs qu'impose le génie. Quelques personnes cependant pourront penser que sur tout cela il y aurait à se faire une opinion moyenne, celle que parait adopter d'Olivet : « Son mariage, dit-il, les remontrances de la mère Agnes, et l'honneur d'être nommé historiographe du Roi l'engagèrent a renoncer au théâtre1. s> En n'oubliant pas le découragement, rien ne serait omis des divers motifs. Laissons du moins la plus grande part au plus puissant de tous, au seul qui explique le sacrifice entier, la résolution sans retour, et non pas seulement quelque ralentissement dans le travail.

ris, Antoine Dezallier, M.DC.LXXXVI, 9 vol. in-n), tome IV, p. 4o6.

1. Histoire de r Académie française, par Pellisson et d'Olivet, tome II, p. 344 (édition de M. Livet, Paris, Didier, i858, a vol. in-8°. .

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Les fonctions auxquelles Racine était appelé ne firent donc que l'aider à rompre plus définitivement les dernières attaches par lesquelles il pouvait tenir encore à la vie poétique; et son fils doit être dans la vérité quand il dit : « Mon père, toujours attentif à son salut, regarda le choix de Sa Majesté comme une grâce de Dieu , qui lui procuroit cette importante occupation pour le détacher entièrement de la poésie1. » Seulement, puisqu'il s'agissait de salut et de grâce de Dieu , on ne peut se défendre d'une réflexion. La cour n'était pas, pour faire pénitence, le lieu le mieux choisi. La flatterie, qu'à un historiographe surtout il n'était pas facile d'éviter, était un écueil qui nous semble [dus dangereux que l'art de Sophocle et d'Euripide; et, quelque sincère que fût très-certainement la conversion de Racine, il s'exposait à ce qu'Arnauld put dire de sa piété ce qu'il disait de celle de Bossuet : « Il y a un verumtamen! ■» Mais voilà les inconséquences de l'homme! On s'était tellement habitué à faire alors de l'idolâtrie monarchique une vertu, que sur ce point les consciences étaient faussées.

Nous sommes persuadé, du reste, que Racine et Roileau se proposaient d'être des historiens honnêtes et intègres, et n'auraient pas trompé l'attente un peu malicieuse de Bayle, qui leur disait dans ces commencements de leur nouvelle charge : « Apparemment ceux qui travaillent d'office à l'histoire de Sa Majesté n'oublieront pas qu'il ne s'agit plus de représenter de grandes passions et de grands sentiments sur le théâtre, imaginés à plaisir, ni de chercher les idées satiriques du ridicule, mais qu'il s'agit de rapporter fidèlement des choses de fait8. » Boileau remarquait que si Pellisson écrivait bien , il n'avait

i. Cela peut être vrai dans plusieurs sens. Racine, le jour où il acceptait une tâche qui devait lui prendre tout son temps, brûlait ses vaisseaux; mais, en outre (et nous reconnaissons que c'est une objection qu'on peut nous faire, lorsque nous nous étonnons qu'il n'ait pas fui la cour), ne pas refuser l'emploi offert par Louis Xl\ lui paraissait probablement le seul moyen de se passer des modestes ressources qu'il avait jusque-là tirées de ses travaux poétiques Le refus ne l'eût-il pas obligé, surtout se mariant, à revenir un jour ou l'autre à ces travaux, pour faire vivre sa famille?

i. Lettre à M. L. A. D. C., docteur de Sorbotine, [sur les comètes], p. 14° (à Cologne, chez Pi erre Marteau, M.DC.LXXXII,i vol. in-ia).

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pas le style de l'histoire : « Ce qu'il a écrit de l'histoire du Roi, disait-il, est un perpétuel panégyrique ; il loue le Roi sur un buisson, sur un arbre, sur un rien. Quand on vouloit le remontrer là-dessus, il disoit qu'il vouloit louer le Roi1. » Faire cette critique, c'était prendre l'engagement de ne pas la mériter à son tour. Les deux historiens eussent sans doute tenu l'engagement de leur mieux, quoique nous n'en puissions juger, pièces en main, tout ce qu'ils avaient écrit ayant péri. Cependant leur sincérité n'aurait pu être absolue: eux-mêmes ne devaient pas croire avoir été choisis par le Roi pour dire sévèrement la vérité tout entière. Et, l'histoire à part, que d'occasions, dans cette vie de courtisans, d'encenser un prince si avide de louanges! ]\~ous avons vu, dans la petite anecdote contée par MmedeSévigné, Racine s'y prendre assez bien pour son début. L'année suivante, en 1678, lorsqu'en sa qualité de directeur de l'Académie il reçut l'abbé Colbert, avouons franchement qu'il oublia même le bon goût pour dire à propos du Dictionnaire : «■ Tous les mots de la langue, toutes les syllabes nous paroissent précieuses, parce que nous les regardons comme autant d'instruments qui doivent servir à la gloire de notre auguste protecteur. » Le discours, si beau d'ailleurs, qu'il prononça en i685, à la réception de Thomas Corneille, finissait par ces lâcheuses hyperboles : «■ Heureux ceux qui ont le bonheur d'approcher de près ce grand prince.... et peuvent le contempler dans son particulier, et l'étudier dans les moindres actions de sa vie..., toujours tranquille, toujours maître de lui, sans inégalité, sans foiblesse, et enfin le plus sage et le plus parfait de tous les hommes! » Singulière illusion d'un vrai chrétien, qui ne s'apercevait pas que c'était là, suivant l'expression de Saint-Simon , déifier Louis XIV par la flatterie dans If sein même du christianisme! Racine, dans une lettre à Boileau2, raillait finement Roze, le secrétaire du Roi, qui l'avait chargé de dire à Boileau qu'après Dieu le Roi était le plus grand médecin du monde; il soupçonnait qu'il pourrait être dans la dévotion, .< ayant bien voulu mettre Dieu avant le Roi. j> Mais il ne s'apercevait pas qu'il tombait lui-même, et

1. Récréations littéraires de Cizerou-Rival, p. 81. a. Du i'\ août 1687.

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plus sérieusement, dans le péché de l'adulation idolatrique, quand il écrivait à Mme de Maintenon : « Dieu m'a fait la grâce de ne rougir jamais du Roi ni de l'Évangile. » C'est ainsi que, sans se l'avouer, il ne s'était dégagé de quelques-uns des pièges du monde que pour succomber à une autre faiblesse, source plus tard d'un amer chagrin. Voltaire, dans des vers piquants, a relevé cette faiblesse et la contradiction qui nous choque entre le dévot austère et le courtisan:

Les libres habitants des rives du Permesse Ont saisi quelquefois cette amorce traîtresse Platon va raisonner à la cour de Denis ; Racine janséniste est auprès de Louis1.

Mais Voltaire philosophe, qui a écrit ces vers, n'a-t-il jamais été le flatteur de Mme de Pompadour?

Les Mémoires de Louis Pvacine disent que ce fut Mme de Maintenon qui proposa au Roi de confier à Racine et à Despréaux le soin d'écrire son histoire; ce qui n'est pas exact. Tout ce passage des Mémoires est peu net. Il ferait croire que Louis XIV ne songea à avoir des historiens de son règne que pour donner du développement à l'idée conçue d'abord dans la petite Académie, de mettre au bas de chacune de ses médailles un court récit de l'événement dont elle devait consacrer le souvenir. Racine, suivant son fils, aurait été comme le fondateur de cette académie des médailles2. Quoique Louis Racine, parlant des inscriptions fournies par son père et par Boileau, rapporte très-exactement ce travail au temps de Louvois, il semble donner à entendre, tant il y a là de confusion, que les deux historiographes ne furent choisis qu'après avoir fait leurs preuves dans la petite Académie, ce qui renverserait

l . Quatrième discours en vers sur Phomme.

i. Dans \a.Fie de Jean Racine, placée en tête de l'édition de 1808, Geoffroy, induit en erreur par les Mémoires de L. Racine, dit expressément (p. lviii) : « Racine partagea avec Mme de Montespan l'honneur d'avoir fondé cette compagnie savante. » Dans une autre fie de Jean Racine, insérée au Journal des savants de février 1/49, il est dit aussi (p. 100) : « On lui attribue la fondation de l'Académie des médailles. »

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toute chronologie. Ceux qui ont lu les, Mémoires de Charles Perrault, ou l'Histoire de V Académie royale des Inscriptions et Belles- Lettres, par de Boze, ne tomberont pas dans ces erreurs. Comment Racine aurait-il o donné la première idée de rassembler une compagnie » qui se réunit d'abord dans la bibliothèque de Colbert en i663J? ISi lui ni Boileau ne firent partie de la petite Académie sous le ministère de Colbert, à cette première époque où elle était déjà constituée, mais composée seulement d'un très-petit nombre de membres. Ce ne fut qu'à la fin de i683, après la mort de Colbert, que Boileau, Racine et le médecin Rainssant, savant numismate, furent adjoints par Louvois aux cinq membres qui y siégeaient à ce moment, et qui étaient Charpentier, Tallemant le jeune, Quinault, l'abbé Gallois et Félibien. Il se peut donc que Racine et Boileau soient entrés dans la compagnie, parce qu'ils étaient historiographes ; ils ne devinrent pas historiographes, parce qu'ils y étaient déjà '.

Louis XIV n'attendit pas, pour avoir des historiens, que les médailles de la petite Académie lui en suggérassent l'idée. Pellisson, avant Racine et Boileau, était chargé d'écrire son histoire, emploi qui lui valait six mille livres et ses entrées à la cour8. Une vengeance, dit-on, de Mme de Montespan, à qui il n'avait pas été favorable dans un procès dont il était rapporteur

i . La médaille qui fut frappée plus tard pour rappeler rétablissement de cette académie a pour exergue : Academia regia inscriptionum et numismatum instituta M.DC.LXIII, o L'Académie royale des inscriptions et médailles établie en i663. »

a. Racine a travaillé à l'ouvrage qui fut publié après sa mort, en 1702, dans une édition magnifique, sous ce titre: Médailles sur les principaux événements du règne de Louis le Grand, avec des explications historiques, par V Académie royale des médailles et des inscriptions, à Paris, de l'Imprimerie royale, in-4°. Mais il était alors historiographe depuis longtemps. Suivant Bayle {Nouvelles de la république des lettres, novembre 170a), « ce fut proprement depuis l'année 1694 que l'ouvrage dont il s'agit commença de prendre la forme où l'on le voit présentement. » Les collaborateurs de Racine étaient, sous la direction de l'abbé Bignon, MM. Charpentier, l'abbé Tallemant, Despréaux, Tourrtil, l'abbé Renaudot et Dacier

3 Préface de Y Histoire de Louis XIF, par Pellisson (1749)» P- *"•

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au conseil d'Etat, Jui fit perdre son privilège d'historiographe, dont héritèrent alors nos deux poètes. Est-il vraisemblable que l'influence qui avait amené la disgrâce de Pellisson, ait été étrangère au choix de ses successeurs ? Louis Racine n'a peutêtre substitué au nom de Mme de Montespan celui de Mme de Maintenon, que parce qu'une grâce venant de ce côté lui paraissait d'un meilleur effet. Charles Perrault dit expressément1 que « MM. Racine et Despréaux furent chargés d'écrire l'histoire du Roi par Mme de Montespan. » Nous avons aussi le témoignage de Mme de Caylus. Dans ses Souvenirs'1, après avoir fait honneur à Mme de Montespan du choix de Montausier et de Bossuet pour l'éducation du Dauphin, elle ajoute : « Mme de Montespan, dans les mêmes vues de la gloire du Roi, fit choix de M. Racine et de M. Despréaux pour en écrire l'histoire. » C'est donc en vain qu'on a voulu renier ce patronage. Il est à remarquer d'ailleurs que Louis Racine ne refuse pas à Mme de Montespan l'honneur d'avoir songé la première à faire écrire l'histoire du Roi ; et dans le passage des Mémoires où il retrace la scène très-piquante d'une lecture des historiographes, en présence du Roi et de Mme de Maintenon, il raconte que Mme de Montespan survint tout à coup, et que le Roi lui dit de s'asseoir, « n'étant pas juste qu'on lût sans elle un ouvrage qu 'elle-même avait commandé . »

Quoi qu'on puisse penser des allusions d'Esther, qui, sous le nom de Valtière Vasthi, semblent assez transparentes, il est certain que Racine avait eu beaucoup à se louer de Mme de Montespan, et avait été en faveur auprès d'elle. Ce seraient encore, au besoin, les Mémoires de Louis Racine qui en fourniraient des preuves. En 1681, du Trousset, connu depuis sous le nom de Valincour, entra dans la maison du jeune comte de Toulouse. « Je ne sais, dit Saint-Simon , quelle connoissance il avoit eue auprès de Mme de Montespan3. » Quelques-uns

1. Mémoires de Char les Perrault, de f Académie française..., p. 4a (à Avignon, M.DCC.LIX, 1 vol. in-ia).

2. Les Souvenirs de Mme de Caylus, p. 4°9, dans la Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, par MM. Petitot et Monmerqué, Pari», 1838, tome LXVI.

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