‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 51 sur 311 · Lettre à Louis Racine, H novembre · texte numérisé non relu

Lettre à Louis Racine, H novembre

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d'Arnauld, en faveur d'Arnauld lui-même. Lorsque M. de Pompone cherchait à faire rentrer en France le vieillard proscrit (c'était en 169/1, dernière année de la vie d'Arnauld), Racine fut l'intermédiaire zélé de la négociation secrète. Il avait toujours été en communication fréquente avec l'illustre exilé. Il lui envoyait ses écrits. Arnauld était toujours disposé à les goûter, à les admirer, même le discours académique de 1 685 , quoique, cette fois, dans son approbation, il fît sentir quelques sages réserves sur l'excès des louanges données au Roi. Mais ce furent surtout les tragédies saintes qui le charmèrent , Esther plus même qu'J thalie , parce qu'elle lui semblait plus édifiante encore. Il en avait demandé plusieurs exemplaires pour les distribuer. Lorsque le cœur d'Arnauld, mort sur la terre étrangère, fut rapporté à Port-Ro)7al, Racine fut , dit-on , parmi les amis du dehors le seul qui ne craignit pas d'être présent à cette touchante cérémonie , ou plutôt peut-être au service qui avait été célébré quelque temps auparavant1. Il rendit aussi hommage à une mémoire si chère par une épitaphe en vers et par une autre petite pièce écrite pour le portrait du grand docteur. Ces vers d'une élégante et noble simplicité ont été surpassés par Fépitaphe si pathétique et si vigoureuse que composa Boileau ; celui-ci jugeait un peu sévèrement que les vers de Racine sur Arnauld ne disaient rien, et qu'il avait molli2. Du reste, si l'inspiration de Racine fut moins forte , on ne saurait conclure de là qu'il ait été , en cette circonstance , plus timide que son ami , puisque ni l'un ni l'autre ne purent songer à publier leurs

1 . La Biographie universelle (article Antoine Arnauld) dît que le fait est consigné dans une petite pièce du temps II s'agit sans doute des vers qui, sous le titre de Conclusion, se trouvent à la page 33 1 du tome II des OEuvres de Santeul (Joannis-Baptistx Santolii Victorini operum omnium editio tertia , Parisiis , apud fratres Barbou, M.DCC.XXIX) :

Dans les siècles futurs, Arnauld, vivra ta gloire

Car le Parnasse entier travaille à ton honneur ■

Santeul fait des vers sur ton cœur;...

Racine assiste à ton ser\ice.

1 . Brossette, Recueil manuscrit de la Bibliothèque impériale, p. gi.

épitaphes. Peu de temps après, lorsqu'on eut arraché à Santeul la rétractation de ses beaux vers latins sur le cœur d'Arnauld, parut le Santolius pœnitens de Rollin , que Ton traduisit en vers français. Cette traduction fut attribuée à Racine, qui n'en était cependant pas l'auteur'. Ce fut le prétexte d'un violent déchaînement des haines que lui avait méritées son noble attachement à Port-Royal. Dans une harangue latine prononcée au collège des Jésuites ( collège de Louis-le-Grand ) , un régent de troisième s'était proposé cette thèse : Racine est-il chrétien? est-il poète? Racinius an christ i anus ? an poëta ? Et naturellement sa conclusion était : il n'est ni l'un ni l'autre2. Contre ces attaques fanatiques Racine avait pour protection l'amitié de quelques jésuites , du P. Bouhours par exemple , et, bien plus puissante encore, celle du P. de la Chaise. Mais il n'en sentait pas moins qu'il n'y avait pas de rempart assez assuré contre des inimitiés rendues très-dangereuses par les défiances qu'inspirait au Roi tout ce qui sentait le jansénisme. Toutefois il restait fidèle aux persécutés. C'est ainsi que par la lettre citée tout à l'heure du fameux P. Quesnel , qui avait été jusqu'à la tombe le compagnon d'exil d'Arnauld et lui avait fermé les yeux, nous avons pu juger des relations trèsaffectueuses établies entre Racine et cet ami de l'indomptable proscrit, relations attestées aussi par les lettres que Racine écrivait à son fils en 1698. Il y aurait à nommer un grand nombre d'amis de Port-Royal qui furent en même temps ceux de Racine, les du Fossé, les Dodart, et bien d'autres. Un nom qu'il ne faut pas oublier, c'est celui de Willard, un des correspondants les plus affidés d'Arnauld et du P. Quesnel. Il logeait dans le

1 . Dans les OEuvres de Santeul (édition citée ci-dessus) la traduction du Santolius pœnitens a pour titre (p. 3or du tome II): Traduction par M . Racine. La Grange-Chancel, dans sa préface de Jugurtiia, prétend qu'on ne doit pas croire au désaveu de Racine. Cependant ce désaveu est trés-positif dans la lettre de Racine à Boileau, du 4 avril 1690'. Ce que dit Louis Racine du véritable auteur Boivin le jeune n'a pu être inventé. Au surplus, quand on a lu ces vers, il nous semble qu'il ne reste plus de doutes : leur médiocrité est décisive.

2. Lettre de le Franc de Pompignan à Louis Racine ^ 9 novembre iy5i , dans les OEuvres de Louis Racine, Paris, 1808, tome V, p 21 3.

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voisinage du poète , et s'était lié très-intimement avec lui. Son nom se lit au bas de l'acte de mariage de Mme de Morambert, et aussi de l'acte de décès de Racine. Le commerce amical datait d'assez loin. En 1692, Racine , dans une lettre à sa femme, lui disant à quels amis il faut communiquer les nouvelles qu'il donne, associe au nom de Boileau celui du a cber M.Willard. »

De telles liaisons ne suffisaient-elles pas pour se faire accuser de ce crime si particulièrement odieux à Louis XIV, le crime de ralliement? Cependant ce qui pouvait compromettre Racine plus encore , c'étaient les services qu'il rendait trèsouvertement à la maison de Port-Royal. On l'y chargea longtemps, nous l'avons dit, de beaucoup d'affaires délicates. Il prêtait sa plume aux religieuses, il négociait pour elles. Son intervention devint surtout plus active depuis la nomination à l'archevêché de Paris de M. de Noailles, dont on avait lieu d'espérer plus de bienveillance et de justice que de son prédécesseur. Mais auprès de M. de Harlay lui-même, on avait déjà employé son zèle pour quelques démarches.

Port-Royal n'aurait pu trouver un négociateur mieux choisi pour se faire écouter d'un prélat homme d'esprit et homme du monde, qui d'ailleurs, avec Racine, devait avoir quelque égard à la confraternité académique. Dans la redoutable visite que M . de Harlay avait faite au monastère des Champs le 1 7 mai 1679, on avait remarqué qu'il avait voulu s'entretenir assez longuement des affaires de la maison avec Racine, qui se trouvait dans l'église lorsque l'Archevêque y entra1. Quelle qu'ait pu être, en cette occasion et dans d'autres, sa courtoisie avec notre poëte, il ne dut pas toujours être facile ni agréable pour celui-ci de traiter des intérêts de Port-Royal avec un homme qu'il devait regarder comme un persécuteur. Si l'on veut juger de la vivacité avec laquelle Racine entrait dans les ressentiments et les douleurs de ses amis, on n'a qu'à lire les extraits qu'il avait faits de quelques prophètes, et en tète desquels il avait écrit : Port-Royal, et Filles de /' Enfance. Dans sa pensée bien de ces terribles paroles des prophètes s'appliquaient sans doute à l'Archevêque si dur pour l'une et l'autre maison.

1 Histoire de Port-Royal (Cologne, 1752), tome II, p. 5oo..

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Cependant il n'en fallait pas moins tâcher d'obtenir de lui tout ce qu'on pouvait. A la fin de 1694 <la mère Agnès de Sainte- Thècle était alors abbesse depuis quatre ans), le supérieur de l'abbaye, M. de la Grange, ayant été appelé à une cure, il s'agissait de lui trouver un successeur. On chargea Racine de proposer différents choix à M. de Harlay, d'abord M. Tronchai, puis M. de la Barde ou M. le Caron. Il y eut à ce sujet de nombreuses visites du négociateur à l'Archevêque1. Dans l'une d'elles, M. de Harlay, un peu railleur sans doute, engagea Racine à s'adresser au Roi. Racine déclina le charitable conseil en faisant observer au prélat que le Roi lui demanderait « depuis quand il étoit devenu directeur de religieuses? » Tous les supérieurs que Racine avait demandés, ayant été écartés ou par leur refus ou par celui de l'Archevêque, on proposait en dernier lieu le curé de Saint-Séverin ; et comme un jour, à Versailles, Racine insistait pour obtenir le consentement de M. de Harlay, un évêque qui était présent lui dit tout bas : « Prenez patience, ne voyez-vous pas la mort peinte sur son visage2? » L'Archevêque en effet mourut peu après, le 6 août i6g5.

Ce fut aussi Racine que Port-Royal dépécha vers son successeur, M. de Noailles, pour lui porter les compliments de la communauté et l'entretenir de l'état où elle était alors. Il alla rendre également visite à la duchesse de Noailles , mère du nouvel archevêque, et lui demander sa protection pour les religieuses. L'objet particulier de ses démarches était toujours le choix d'un supérieur. Ce choix restant encore indécis l'année suivante , il écrivait de Marly, pour se faire l'interprète des vœux du monastère, un mémoire qu'il faisait présenter au prélat par la maréchale sa belle-sœur. On voit qu'il trouvait bien des appuis dans cette maison de Noailles, et qu'il ne s'épargnait pas pour y recourir. Avec son expérience de la cour et du monde, ses conseils étaient aussi sages que son zèle était infatigable et son concours effectif. Après sa première visite à M. de Noailles, il écrivait à sa tante, le 3o août 169,5 : a On vous conseille de le laisser

1. Histoire de Port-Royal (Cologne, 1762), tome II, p. 5g4 et suivantes.

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