Bolseana, p
i6o NOTICE BIOGRAPHIQUE
s'était voué depuis de longues années à un travail qui n était pas le plus conforme à ses goûts, et s'était souvent, à son grand regret, privé du doux bonheur de la famille? Que dire d'ailleurs lorsqu'on voit le même chagrin accabler la grande âme de Vauban? Se servira-t-on pour lui aussi de cette expression qu'un de nos contemporains, un de nos plus grands poètes, a si durement appliquée à Racine , qu'il était mort de /adulation?
La première fois que Boileau , après la mort de son ami , reparut à Versailles , pour demander au Roi que Valincour devînt, à la place du grand poète, son associé dans le travail d'historiographe, Louis XIV lui cria, du plus loin qu'il l'aperçut : « Despréaux , nous avons beaucoup perdu , vous et moi , à la mort de Racine. — Tout ce qui me console, Sire, répondit Despréaux, c'est que mon ami a fait une fin très-chrétienne, quoiqu'il craignit extrêmement la mort. — Je le sais, répliqua le Roi, et cela m'a étonné; car je me souviens qu'au siège de Gand vous étiez le brave des deux1. » Trouver dures ces dernières paroles , ce serait beaucoup trop sans nul doute ; mais elles ont, dans leur tour plaisant, beaucoup de sérénité. Il faut, du reste, savoir gré à Louis XIV d'un témoignage de regret , quoiqu'il l'ait donné , comme on l'a dit de lui dans une autre occasion, « en prince accoutumé aux pertes. » Il est clair que Racine mort, et même Racine mourant, était rentré en grâce : le Roi avait , pendant sa maladie, demandé de ses nouvelles ; il accorda pour sa veuve et ses enfants une pension de deux mille livres.
Tels quels , les regrets de Louis XIV ont été consignés par Boileau dans l'épitaphe de son ami. Il écrivait à Brossette, après l'audience royale , le 9 mai 1699 : « Sa Majesté m'a parlé de M. Racine d'une manière à donner envie aux courtisans de mourir, s'ils croyoient qu'Elle parlât d'eux de la sorte après leur mort. Cependant cela m'a très-peu consolé de la perte de cet illustre ami, qui n'en est pas moins mort, quoique regretté du plus grand roi de l'univers. » Il était sans doute d'aulant moins consolé que la sensibilité témoignée par le grand
1. holœana, p 20 et ai. — Ce récit est confirmé par la lettre de lean-Baptiste Racine à son frère, en date du (S no\embre [1743].
prince avait pu lui paraître un peu moins digne d'envie qu'il ne se croyait obligé de le dire à Brossette. Depuis ce temps , au témoignage de Louis Racine , Boileau ne retourna plus à la cour. Quand ses amis l'engageaient à y aller : « Qu'irai-je y faire ? leur répondait-il ; je ne sais plus louer. » On est touché de l'à-propos de cette retraite. Le vieil ami de Racine y persévéra jusqu'à sa mort en 171 1 . Ayant toujours gardé sa fermeté d'âme , mais devenu assez morose , les douze années qu'il survécut à Racine furent tristes; il était accablé d'infirmités, et il pensait qu'il avait vu descendre dans la tombe le grand siècle littéraire : « 0 la triste chose que soixante et douze ans ! » écrivait-il dans les derniers temps de sa vie. La triste chose surtout pour le vieillard qui eut le cruel spectacle des dernières ruines de son cher Port-Royal. Quelques mois de vie de plus, et il eût même vu arracher à sa tombe les restes de son meilleur ami , et briser la pierre qu'il avait ornée lui-même d'une touchante épitaphe.
La permission de transporter le corps de Racine à Port- Royal , suivant son dernier vœu , avait été donnée , dès le premier jour, sans difficulté, par l'archevêque de Paris1. L'inhumation se fit non au-dessous de M. Hamon, mais audessus, parce qu'il ne se trouva pas de place au-dessous2. Deux épitaphes furent composées, et, si le Nécrologe de Port-Royal n'est pas dans l'erreur, gravées l'une et l'autre sur le tombeau 3.
1 . Il y a quelque contrariété entre les divers témoignages sur la date du transport des restes de Racine à Port-Royal. Dans l'acte de décès on lit que ce transport fut fait le jour même de la mort. D'après Louis Racine, le corps fut mis en dépôt « pendant la nuit s dans le chœur de l'église Saint-Sulpice, et porté le jour suivant à Port-Royal. Ce ne pourrait être plus tôt que le 22. Le Supplément au Nécrologe, p. 576, dit que « le 22, lendemain de la mort de Racine, son corps fut mis en dépôt dans le chœur de Saint-Sulpice, et la nuit suivante porté à Port-Royal, où il fut enterré le 23. » Les registres de Saint- Sulpice devraient avant tout faire foi, et ont cependant contre eux la vraisemblance. Peut-être, dans la rédaction négligée de l'acte d'inhumation, n'ont-ils exactement donné que le jour où le corps fut apporté à Saint-Sulpice.