Cette satire est aujourd'hui la VIe
3. Avant le Discours au Roi se place la satire IV, à l'abbé leVa^er, qui est de 1664. Louis Racine cependant dit, un peu plus bas, qu'elle fut composée après la satire du Festin, qui est de i665.
4- Parce que Dangeau n'était réellement pas d'une grande naissance. Voyez les Mémoires de Saint-Simon, tome I, p. 358.
voit revenir plusieurs fois, n' avoit pas de grâce en \er.s, il prit le parti d'adresser l'ouvrage à M. de Dangeau, le seul homme de la cour, avec M. de la Rochefoucauld, qu'il connût alors.
La l satire du Festin eut pour fondement un repas qu'on lui donna à Château-Thierry, où il étoit allé se promener avec la Fontaine, qui ne fut pas du repas, pendant lequel le lieutenant général de la ville lâcha ces phrases : « Pour moi, j'aime le heau françois.... Le Corneille est quelquefois joli. » Ces deux phrases donnèrent au poëte, mécontent peut-être de la chère, l'idée de la description d'un repas également ennuyeux par l'ordonnance et par la conversation des convives. Il composa ensuite la satire à M. le Vayer, et celle qu'il adresse à son esprit. Celle-ci fut très-mal reçue, lorsqu'il en fit les premières lectures. Il la lut chez M. de Brancas, en présence de Mme Scarron, depuis Mme de Maintenon, et de Mme de la Sablière. La pièce fut si peu goûtée, qu'il n'eut pas le courage d'en finir la lecture. Pour se consoler de cette disgrâce, il fit la satire sur V Homme 2, qui eut autant de succès que l'autre en avoit eu peu.
Comme il ne vouloit pas faire imprimer ses satires, tout le monde le recherchoit pour les lui entendre réciter. Un autre talent que celui de faire des vers le faisoit encore rechercher : il savoit contrefaire ceux qu'il voyoit, jusqu'à rendre parfaitement leur démarche, leurs gestes, et leur ton de voix. Il m'a raconté qu'ayant entrepris de contrefaire un homme qui venoit d'exécuter une danse fort difficile, il exécuta avec la même justesse la même danse, quoiqu'il n'eût jamais appris à danser. Il amusa un jour le Roi, en contrefaisant devant lui tous les
i . Avant de donner sur les ouvrages de Boileau des renseignements dont quelques-uns ne sont pas dans Brossette, L. Bacine fait ici en note la remarque suivante : « Boileau, qui avoit quelques obligations à Brossette, à cause d'une rente à Lyon qu'il lui faisoit payer, lui donnoit quelques éelaircissements sur ses ouvrages, quand il les lui rlemanrloit; mais Brossette n'ayant pas vécu avec lui familièrement, n'a pas été instruit de tout, et son commentaire, où il y a de bonnes choses, est fort imparfait. »
2. Brossette OEuvres de Boileau, tome I, p. "5 dit également que la satire VIII {sur l'Homme) ne fut composée qu'après la satire IX.
comédiens. Le Roi voulut qu'il contrefît aussi Molière, qui étoit présent, et demanda ensuite à Molière s'il s'étoit reconnu. « Nous ne pouvons, répondit Molière, juger de notre ressemblance ; mais la mienne est parfaite, s'il m'a aussi bien imité qu'il a imité les autres. » Quoique ce talent qui le faisoit rechercher dans les parties de plaisir lui procurât des connoissances agréables pour on jeune homme, il m'a avoué qu'enfin il en eut honte, et qu'avant fait réflexion que c'étoit faire un personnage île baladin, il y renonça, et n'alla plus aux repas où on l'invitoit, que pour réciter ses ouvrages, qui le rendirent bientôt tres-fameux.
Il se fit un devoir de n'y nommer personne1, même dans les traits de railleries qui avoient pour fondement des faits trèsconnus. Son Alidor, qui veut rendre à Dieu ce qu'il a pris au monde, étoit si connu alors, qu'au lieu de dire la maison de l'Institution, on disoit souvent par plaisanterie la maison de la Restitution*. Il ne nommoit pas d'abord Chapelain: il avoil mis Patelin; et ce fut la seule chose qui fâcha Chapelain. « Pourquoi, disoit-il, défigurer mon nom? » Chapelain étoit fort bon homme, et, content du bien que le satirique disoit de ses mœurs, lui pardonnoit le mal qu'il disoit de ses vers. Gilles
i . L. Racine veut pallier le tort de Boileau ; mais c'est aux dépens de la vérité qu'il est ami charitable. Le déguisement des noms dans les premières éditions ne pouvait tromper personne. Chaissaigne , Hautain , Kinaut , Bursaut désignaient trop bien les victimes du satirique, reconnaissables d'ailleurs par l'indication de leurs ouvrages et par bien d'autres traits. Voyez Y Essai sur Boileau de M. Berriat-Saint- Prix, p. l et 11.
2. Brossette {Recueil manuscrit de la Bibliothèque impériale, p. i65 et 166) dit que dans les vers 160-164 de la satire IX, dont parle ici L. Racine, il y a deux portraits distincts, d'abord celui de Dalibert, œ fameux partisan, qui avoit été laquais, comme bien d'autres riches partisans l'ont été; » puis celui de Nicolas Pinette, « qui avoit été trésorier de Monsieur Gaston de France , duc d'Orléans, et qui ayant amassé de grands biens au service de ce prince, en employa une partie a l'établissement des Pères de l'Oratoire au faubourg Saint- Jacques. Il leur fit bâtir, en i65o, la maison qui leur sert de noviciat. Cette maison fut nommée l'Institution, et les médisants l'appeloient la Restitution. »
J. Racine, i id
Boileau, ami de Chapelain et de Cotin, ne fut pas si doux : il traita avec beaucoup de hauteur son cadet, lui disant qu'il étoit bien hardi d'oser attaquer ses amis. Cette réprimande ne fit qu'animer davantage Despréaux contre ces deux poètes. Ce Gilles Boileau, de l'Académie françoise1, avoit aussi, comme l'on sait, du talent pour les vers. Tous ces frères avoient de l'esprit. L'abbé Boileau, depuis docteur de Sorbonne, s'est fait connoître par des ouvrages remarquables par les sujets et par le style*. M. Pui-Morin, qui fut contrôleur des Menus5, étoit très-aimable dans la société; mais l'amour du plaisir le détourna de toute étude. Ce fut lui qui, étant invité à un grand repas par deux juifs fort riches, alla à midi chercher son frère Despréaux, et le pria de l'accompagner, l'assurant que ces Messieurs seroient charmés de le connoître. Despréaux, qui avoit quelques affaires, lui répondit qu'il n'étoit pas en humeur de s'aller réjouir. Pui-Morin le pressa avec tant de vivacité, que son frère, perdant patience, lui dit d'un ton de colère : « Je ne veux point aller manger chez des coquins qui ont crucifié notre Seigneur. — Ah! mon frère, s'écria Pui-Morin, en frappant du pied contre terre, pourquoi m'en faites-vous souvenir lorsque le dîner est prêt, et que ces pauvres gens m'attendent? » Il s'avisa un jour, devant Chapelain, de parler mal de la Pucelle : « C'est bien à vous à en juger, lui dit Chapelain, vous qui ne savez pas lire. » Pui-Morin lui répondit : « Je ne sais que trop lire, depuis que vous faites imprimer, » et fut
i. Il y entra en i65g, vingt-cinq ans avant son frère.
2. Ce sont des ouvrages de droit canonique et de théologie dogmatique , la plupart écrits en latin. Niceron en donne le catalogue dans ses Mémoires, tome XII, p. i3i-i44- " On trouvoit en lui, dit Niceron (ibidem, p. 1 3 1 , beaucoup d'érudition, une science parfaite des matières de théologie, et uneconnoissance particulière des belles-lettres. »
3. Dans l'acte de son décès ( i3 décembre i683), il est ainsi qualifié : « Messire Pierre Boileau , sieur de Puymorin , ci-devant conseiller du Roi , intendant et contrôleur général de l'argenterie , menus plaisirs et affaires de la chambre de Sa Majesté. » (Voyez Berriat-Saint-Prix , OEuvres de Boileau, tome IV, p. 4-71-) Puymorin, qui n'était que le demi-frère de Despréaux, était né le 5 avril ifia5; Gilles Boileau, le io mars ifi3i ; Jacques Boileau (l'abbé), le 18 niar* i635. Boileau Despréaux était donc le plus jeune de tous ces frères.
si content de sa réponse, qu'il voulut la mettre en vers. Mais comme il ne put en venir à bout, il eut recours à son frère et à mon père, qui tournèrent ainsi cette réponse en épigramme :
Froid, sec, dur, rude auteur, digne objet de satire, De ne savoir pas lire oses-tu me blâmer? Hélas ! pour mes pécbés, je n'ai su que trop lire , Depuis que tu fais imprimer.
Mon père représenta que le premier hémistiche du second vers rimant avec le vers précédent et avec ravant-dernier vers1, il valoit mieux dire de mon peu de lecture. Molière décida qu'il falloit conserver la première façon : « Elle est, leur dit-il, plus naturelle ; et il faut sacrifier toute régularité à la justesse de l'expression : c'est l'art même qui doit nous apprendre à nous affranchir des règles de l'art. »
Molière étoit alors de leur société, dont étoient encore la Fontaine et Chapelle, et tous faisoient de continuelles réprimandes à Chapelle sur sa passion pour le vin. Boileau, le rencontrant un jour dans la rue, lui en voulut parler. Chapelle lui répondit : « J'ai résolu de m'en corriger; je sens la vérité de vos raisons : pour achever de me persuader, entrons ici; vous me parlerez plus à votre aise. » Il le fit entrer dans un cabaret, et demanda une bouteille, qui fut suivie d'une autre. Boileau, en s'animant dans son discours contre la passion du vin, buvoit avec lui, jusqu'à ce qu'enfin le prédicateur et le nouveau converti s'enivrèrent.
Je reviens à l'histoire des tragédies de mon père, qui, après avoir achevé celle à* Alexandre, la voulut montrer à Corneille, pour recevoir les avis du maître du théâtre. M. de Valincour rapporte ce fait dans sa lettre à M. l'abbé d'Olivet, et m'a assuré qu'il le tenoit de mon père même. Corneille, après avoir entendu la lecture de la pièce, dit à l'auteur qu'il avoit un grand talent pour la poésie, mais qu'il n'en avoit point pour la tragédie; et il lui conseilla de s'appliquer à un autre genre. Ce jugement, très-sincère sans doute, fait voir qu'on peut avoir de grands talents, et être mauvais juge des talents.
Il y avoit alors deux troupes de comédiens : celle de Mo-
i. L'édition de 1747 donne, par erreur : « le dernier verSj »
228 mkmoir.es sur la vie
lière et celle de l'Hôtel de Rourgogne. L' Alexandre fut joué d'abord par la troupe de Molière; mais l'auteur, mécontent des acteurs, leur retira sa pièce, et la donna aux comédiens de l'Hôtel de Rourgogne1; il fut cause en même temps que la meilleure actrice du théâtre de Molière2 le quitta pour passer sur le théâtre de Rourgogne : ce qui mortifia Molière, et causa entre eux deux un refroidissement, qui dura toujours, quoiqu'ils se rendissent mutuellement justice sur leurs ouvrages. On verra bientôt de quelle manière Molière parla de la comédie des Plaideurs; et le lendemain de la première représentation du Misanthrope, qui fut très-malheureuse, un homme, qui crut faire plaisir à mon père , courut lui annoncer cette nouvelle, en lui disant : « La pièce est tombée : rien n'est si froid ; vous pouvez m'en croire; j'y étois. — Vous y étiez, reprit mon père, et je n'y étois pas ; cependant je n'en croirai rien, parce qu'il est impossible que Molière ait fait une mauvaise pièce. Retournez-y, et examinez-la mieux. »
Alexandre eut beaucoup de partisans et de censeurs, puisque Roileau, qui composa, cette même année i665, sa troisième satire, y fait dire à son campagnard :
Je ne sais pas pourquoi l'on vante Y Alexandre.
La lecture de cette tragédie fit écrire à Saint-Evremont « que la vieillesse de Corneille ne l'alarmoit plus, et qu'il n'avoitplus à craindre de voir finir avec lui la tragédie ; » et cet aveu de Saint-Évremont dut consoler le poète de la critique que le même écrivain, dont les jugements avoient alors un grand crédit, fit de cette même tragédie. Il est vrai qu'elle avoit plusieurs défauts, et que le jeune auteur s'y livroit encore à sa
i. C'est ainsi que cette pièce, dans sa naissance, fut jouée par les deux troupes; mais dans Y Histoire du Théâtre françois, tome IX, il est dit qu'elle fut jouée le ménie jour sur les deux théâtres : ce qui n'est pas vraisemblable. (Note de L. Racine.) — Les auteurs de YHistoirc du Théâtre françois étaient en effet dans l'erreur. Voyez ci-après la \otice sur Alexandre le l'.rand.
i. La du Parc. Elle ne quitta pas le théâtre de Molière en même temps, si cela veut dire : lorsque Racine porta son Alexandre à l'Hôtel de Bourgogne ; mais seulement à Pâques de l'année i^'iy, comme on le voit mm' les registres <le la Orange.
prodigieuse facilité de rimer. Boileau sut la modérer par ses conseils, et s'est toujours vanté de lui avoir appris à rimer difficilement.
Ce fut enfin l'année suivante que les satires de Boileau parurent imprimées. On lit dans le Bolœana1 par quelle raison on fut près de révoquer le privilège que le libraire avoit obtenu par adresse, et l'indifférence de Boileau sur cet événement. Jamais poète n'eut tant de répugnance à donner ses ouvrages au public. Il s'y vit forcé, lorsqu'on lui en montra une édition faite furtivement, et remplie de fautes2. A cette vue, il consentit à remettre son manuscrit, et ne voulut recevoir aucun profit du libraire. Il donna en 1674, avec la même générosité, ses Épures, son Art poétique, le Lutrin et le Traité du Sublime9. Quoique fort économe de son revenu, il étoit plein de noblesse dans les sentiments : il m'a assuré que jamais libraire ne lui avoit payé un seul4 de ses ouvrages ; ce qui l'avoit rendu hardi à railler dans son Art poétique, chant IV5, les auteurs qui mettent leur Apollon aux gages d'un libraire, et qu'il n'avoit fait les deux vers qui précèdent :
Je sais qu'un noble esprit peut sans bonté et sans crime Tirer de son travail un tribut légitime ,
que pour consoler mon père, qui avoit retiré quelque profit de l'impression de ses tragédies. Le profit qu'il en retira fut très-modique; et il donna dans la suite Esther et Athalie au libraire, de la manière dont Boileau avoit donné tous ses ouvrages.
Andromaque, qui parut en 1667, fit connoître que le jeune poète à qui Boileau avoit appris à rimer difficilement, avoit en