‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 97 sur 311 · GLOIRE A JÉSUS-CHRIST ET AU TRES-SAINT SACREMENT · texte numérisé non relu

GLOIRE A JÉSUS-CHRIST ET AU TRES-SAINT SACREMENT

« Ayant appris que vous aviez dessein de faire ici un voyage, j'avois demandé permission à notre mère de vous voir, parce que quelques personnes nous avoient assurées que vous étiez dans la pensée de songer sérieusement à vous ; et j'aurois été bien aise de l'apprendre par vous-même, afin de vous témoigner la joie que j'aurois, s'il plaisoit à Dieu de vous toucher ; mais j'ai appris depuis peu de jours une nouvelle qui m'a touchée sensiblement. Je vous écris dans l'amertume de mon cœur, et en versant des larmes que je voudrois pouvoir répandre en assez grande abondance devant Dieu pour obtenir de lui votre salut, qui est la chose du monde que je souhaite avec le plus d'ardeur. J'ai donc appris avec douleur que vous fréquentiez plus que jamais des gens dont le nom est abominable à toutes les personnes qui ont tant soit peu de piété, et avec raison, puisqu'on leur interdit l'entrée de l'église et la communion des fidèles, même à la mort, à moins qu'ils ne se reconnoissent. Jugez donc, mon cher neveu, dans quel état je puis être, puisque vous n'ignorez pas la tendresse que j'ai toujours eue pour vous, et que je n'ai jamais rien désiré, sinon que vous fussiez tout à Dieu dans quelque emploi honnête. Je vous conjure donc, mon cher neveu, d'avoir pitié de votre âme, et de rentrer dans votre cœur pour y considérer sérieusement dans quel abîme vous vous êtes jeté. Je souhaite que ce qu'on m'a dit ne soit pas vrai; mais si vous êtes assez malheureux pour n'avoir pas rompu un commerce qui vous déshonore devant Dieu et devant les hommes, vous ne devez pas penser à nous venir voir ; car vous savez bien que je ne pourrois pas vous parler, vous sachant dans un état si déplorable et si contraire au christianisme. Cependant je ne cesserai point de piier Dieu qu'il vous fasse miséricorde, et à moi en vous la faisant, puisque votre salut m'est si cher. »

Voilà une de ces lettres que son neveu, dans sa ferveur pour le théâtre, appeloit des excommunications. Il crut donc que M. Nicole, en parlant contre les poètes, avoit eu dessein de l'humilier : il prit la plume contre lui et contre tout Port- Royal, et il fit une lettre pleine de traits piquants, qui, pour

les agréments du style, fut goûtée de tout le monde. « Je ne sais, dit l'auteur de la continuation de V Histoire Je (Académie française i, si nous avons rien de mieux écrit ni de plus ingénieux en notre langue. » Les ennemis de Tort-Royal encouragèrent le jeune écrivain à continuer, et même, à ce qu'on prétend, lui firent espérer un bénéfice. Tandis que M. Nicole et les autres solitaires de Port-Royal gardoient le silence, il parut deux réponses, dont la première, fort solide, et qui fut d'abord attribuée à M. de Saci, étoit de M. du Rois : la seconde, fort inférieure, étoit de M. Rarbier d'Aucour. Mon père connut bien au style qu'elles ne venoient pas de Port- Royal, et il les méprisa. Mais peu après, ces deux mêmes réponses parurent dans une édition des Visionnaires, faite en Hollande, en deux volumes; et il étoit écrit dans V Avertissement, à la tête de cette édition, qu'on avoit inséré dans ce recueil « les deux réponses faites à un jeune nomme, qui, s'étant chargé de l'intérêt commun de tout le théâtre, avoit conté des histoires faites à plaisir, parce que ces deux réponses feroient plaisir, ayant pour leur bonté partagé les juges, dont les uns estimoient plus la première, tandis que les autres se déclaroient hautement pour la seconde. »

Mon père, moins piqué de ces deux réponses que du soin que Messieurs de Port-Royal prenoient de les faire imprimer dans leurs ouvrages avec un pareil avertissement, fit contre eux la seconde lettre, et mit à la tête une préface qui n'a jamais été imprimée2, et qu'il assaisonna des mêmes railleries

i . L'abbé d'Olivet , dans sa réponse à la lettre de Valincour sur Racine.

2. Elle a été imprimée pour la première fois dans l'édition de 1807 des OEia-res de Racine. Depuis 1^56 le manuscrit en était à la bibliothèque du Roi parmi les autres papiers de Racine que son fils Louis y avait déposés. La comprendre dans ce dépôt , c'était permettre qu'elle fut livrée un jour ou l'autre à la publicité ; ce que Jean-Baptiste Racine, plus réservé encore que son frère, n'eût sans doute pas approuvé, non plus que L'insertion dans les Mémoires d'une partie de cette préface. Il la possédait avant Louis Racine et refusait de la publier. « J'espère , disait-il, que le public me pardonnera mon scrupule et n'exigera jamais rien de moi qui puisse aller contre le respect dû à la mémoire d'un père que l'amitié me rendra toujours

qui régnent dans les deux lettres. Après avoir dit qu'il n'y a point de plaisir à rire avec des gens délicats qui se plaignent qu'on les déchire dès qu'on les nomme, et qui, aussi sensibles que les gens du monde, ne souffrent volontiers que les mortifications qu'ils s'imposent à eux-mêmes, il s'adressoit ainsi à M. Nicole directement: « Je demande à ce vénérable théologien en quoi j'ai erré, si c'est dans le droit ou dans le fait. J'ai avancé que la comédie étoit innocente : le Port-Royal dit qu'elle est criminelle ; mais je ne crois pas qu'on puisse taxer ma proposition d'hérésie; c'est bien assez de la taxer de témérité. Pour le fait, ils n'ont nié que celui des capucins; encore ne l'ont-ils pas nié tout entier. Toute la grâce que je lui demande est qu'il ne m'oblige pas non plus à croire un fait qu'il avance, lorsqu'il dit que le monde fut partagé entre les deux réponses qu'on fit à ma lettre, et qu'on disputa longtemps laquelle des deux étoit la plus belle : il n'y eut pas la moindre dispute là- dessus, et d'une commune voix elles furent jugées aussi froides l'une que l'autre. Mais tout ce qu'on fait pour ces Messieurs a un caractère de bonté que tout le monde ne connoît pas. »

« Il est aisé de connoître? ajoutoit-il, par le soin qu'ils ont pris d'immortaliser ces réponses, qu'ils y avoient plus de part qu'ils ne disoient. A la vérité, ce n'est pas leur coutume de laisser rien imprimer pour eux qu'ils n'y mettent quelque chose du leur. Ils portent aux docteurs les approbations toutes dressées. Les avis de l'imprimeur sont ordinairement des éloges qu'ils se donnent à eux-mêmes ; et l'on scelleroit à la chancellerie des privilèges fort éloquents, si leurs livres s'imprimoient avec privilège. »

Content de cette préface dont je n'ai rapporté qu'une partie1, et de sa seconde lettre, il alla montrer ces nouvelles

présent , tout mort qu'il est. Quelque chose qu'on me dise, et quelques raisons qu'on puisse m'alléguer, jamais je ne consentirai à régaler le public du sujet de ses larmes. » [Note manuscrite, citée par les éditeurs de 1807 dans leur Avertissement sur la seconde lettre de Racine et sur la préface. )

1 . Les mots « dont je n'ai rapporté qu'une partie » sont une addition de Y Exemplaire corrigé.

productions à Boileau , qui , toujours amateur de la vérité, quoiqu'il n'eût encore aucune liaison avec Port-Royal , lui représenta que cet ouvrage feroit honneur à son esprit, mais n'en feroit pas à son cœur, parce qu'il attaquoit des hommes fort estimés, et le plus doux de tous1, auquel il avoit luimême, comme aux autres, de grandes obligations. « Eh bien ! répondit mon père, pénétré de ce reproche, le public ne verra jamais cette seconde lettre. » Il retira tous les exemplaires qu'il put trouver de la première; et elle étoit devenue fort rare, lorsqu'elle parut dans des journaux. Brossette. qui la fit imprimer dans son édition de Boileau*, quoiqu'elle n'eût aucun rapport aux ouvrages de cet auteur, joignit en note que le Port-Poyal, <• alarmé d'une lettre qui le menaçoit d'un écrivain

i. M. Nicole, qui avoit régenté la troisième à Port-Boyal, avoit été son maître. Tout le monde sait quelle étoit sa douceur : il subsistoit du profit de ses ouvrages; et le grand débit des trois volumes de la Perpétuité fit dire dans le public qu'il profitoit du travail d'autrui, parce qu'on croyoit cet ouvrage commun entre lui et M. Arnauld, qui avoit seulement mis un chapitre de sa façon dans le premier volume, et ne vit pas les autres. M. Nicole souffrit ces discours sans y répondre. Lorsque le P. Bouhours, en écrivant sur la langue françoise, releva plusieurs expressions des traductions de Port-Royal, M. de Saci dit qu'il ne se soumettroit point à ces remarques ; M. Nicole dit qu'il se corrigeroit, et en effet n'employa point dans les Essais de morale celles qui lui parurent justement critiquées. Dans les petits troubles qui arrivoient à Port-Roval sur quelques diversités de sentiments, il ne prenoit aucun parti, disant qu'il n'était point des guerres civiles. Mme de Longueville, qui, de l'envie de connoitre les hommes fameux, passoit souvent, comme bien d'autres, à l'ennui de les voir trop longtemps, ne changea jamais à l'égard de M. Nicole, qu'elle trouvoit fort poli. Dans les conversations où il étoit contredit, ce qui arrivoit plus d'une fois, elle prenoit toujours son parti, ce qui lui fit dire, quand elle mourut, qu'il avoit perdu tout son crédit : « J'ai même, disoit-il, perdu mon abbaye, » parce qu'elle l'appeloit toujours AI. l'abbé Nicole. Vote de L. Racine.)

i. Dans le tome FF de l'édition de ijieî, p. 32q-33o" — J. B. Rousseau écrivait à Brossette, le [3 août 1 7 1 — : «Pardonnez-moi, si je vous dis que vous n'auriez point dû soulever sa cendre, en publiant après sa mort un ouvrage qu'il avoit pris tant de soin de supprimer pendant sa \'ie n

DE JEAN RACINE. î35

aussi redoutable que Pascal, trouva le moyen d'apaiser et de regagner le jeune Racine. » Rrossette étoit fort mal instruit. Le Port-Royal garda toujours le silence, et ne fit aucune démarche pour la réconciliation. Mon père fit lui seul, dans la suite, toutes les démarches que je dirai. On n'ignore pas le repentir qu'il a témoigné ; et un jour il fit une réponse si humble à un de ses confrères1, qui l'attaqua dans l'Académie par une plaisanterie au sujet de ce démêlé, que personne dans la suite n'osa le railler sur le même sujet. Lorsque Rrossette fit imprimer la première lettre, il ne connoissoit pas la seconde,

i. Ce confrère était l'abbé Tallemant, comme nous l'apprend une note manuscrite de J. B. Racine, que les éditeurs de 1807 nous ont conservée dans Y Avertissement sur la seconde lettre. Louis Racine avait certainement cette note sous les yeux quand il a écrit tout le passage qui précède. Il faut la citer ici, parce qu'elle est plus précise dans les détails et d'un tour plus libre et plus frappant que la page des Mémoires où L. Racine s'en est aidé : <r Mon père se préparoi t à faire imprimer sa seconde lettre à la suite de l'autre , et il y pensoit si sérieusement que j'ai entre les mains une préface écrite de sa main qu'il vouloit mettre en tête de l'édition. Son ami M. Despréaux, qui n'étoit point pour lors à Paris , arriva heureusement comme il se disposoit à donner cette édition. Mon père fut aussitôt lui communiquer le tout. L'autre écouta de grand sang-froid , loua extrêmement le tour et l'esprit de l'ouvrage, et finit en lui disant : a Cela a est fort joliment écrit; mais vous ne songez pas que vous écrivez, contre <c les plus honnêtes gens du monde. x> Cette parole fit aussitôt rentrer mon père en lui-même ; et comme c'étoit l'homme du monde le plus éloigné de toute ingratitude et le plus pénétré des devoirs de l'honnête homme, les obligations qu'ilavoità ces Messieurs lui revinrent toutes à l'esprit ; il supprima sa second/' lettre et sa préface, et retira le plus qu'il put des exemplaires de la première lettre, ce qui la rend si difficile à trouver que je ne l'ai jamais vue qu'une seule fois , et cela dans un Recueil de poésies fugitives fait dans le temps. Si jamais faute a pu être réparée par un repentir sincère , c'a été certainement celle-là. J'ai été témoin du regret qu'il en eut toute sa vie; il n'en parloit qu'avec mie humilité et une confusion capables seules de l'effacer. L'abbé Tallemant s'avisa un jour , en pleine académie , de lui reprocher cette faute. « Oui, Monsieur, lui répondit mon père, vous « avez raison, c'est l'endroit le plus honteux de ma vie, et je dona nerois tout mon sang pour l'effacer : » ce qui fit taire l'abbé Tallemant et tous les rieurs qui commençoient à lui applaudir. »

qui n'étoit connue de personne, ni de nous-mêmes. Elle fut trouvée, je ne sais par quel hasard, dans les papiers de M. l'abbé Dupin1; et ceux qui en furent les maîtres après sa mort la firent imprimer.

Je reprends l'histoire des pièces de théâtre, et je viens à Andromaque . Elle fut représentée en 1667, et fit, au rapport de M. Perrault8, à peu près le même bruit que le Cid avoit fait dans les premières représentations. On voit, par l'épitre dédicatoire, que l'auteur avoit eu auparavant l'honneur de la lire à Madame : il remercie Son Altesse Royale des conseils qu'elle a bien voulu lui donner. Cette pièce coûta la vie à Montfleuri, célèbre acteur; il y représenta le rôle d'Oreste avec tant de force, qu'il s'épuisa entièrement : ce qui fit dire à l'auteur du Parnasse réformé*, que tout poète désormais voudra avoir l'honneur de faire crever un comédien.

La tragédie à' Andromaque eut trop d'admirateurs pour n'avoir pas d'ennemis. Saint-Évremont ne fut ni du nombre des ennemis, ni du nombre des admirateurs, puisqu'il n'en fit que cet éloge : « Elle a bien l'air des belles choses ; il ne s'en faut presque rien qu'il n'y ait du grand. »

Un comédien, nommé Subligny 4, se signala par une critique

1. En 171 9, année où mourut (le 6 juin) l'abbé Louis Ellies du Pin, docteur de Sorbonne. Il était fils d'une sœur de Nicolas Vitart , et par conséquent cousin de Racine. "N oyez la Notice biographique, p. i3i, note 1.

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