‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 101 sur 306 · URBIS ET RURIS DIFFERENTIA · texte numérisé non relu

URBIS ET RURIS DIFFERENTIA

Cette pièce est attribuée à Racine dans le Recueil de pièces d'' histoire et de littérature (4 vol. in-12, Paris, Chaubert, M.DCC.XXXI- M.DCC.XXXVIII) , tome III, p. 124. Ce recueil est de l'abbé Granet et du P. Desmolets. Les Vers latins de M. Racine y sont précédés de cette note : « Tout le monde connoît le talent de feu M. Racine pour les vers François; mais personne, que je sache, ne nous a parlé de son talent pour la versification latine. Les vers que je donne aujourd'hui au public ferout regretter sans doute qu'on n'en ait pu recouvrer un plus grand nombre , et lui feront donner place sur le Parnasse latin avec les Santeuls , les Commires et les Rapins. » Après de tels éloges, qui passent de beaucoup la mesure, on est étonné de trouver ceci dans la Table des matières des tomes III et IV : K Racine. Vers latins quon lui attribue [faussement), » avec le renvoi à la page où cette même pièce a été imprimée. Ces vers, qui ne sont que l'essai d'un écolier, mais d'un écolier qui profitait bien d'un très-bon enseignement, sont certainement de Racine. On ne peut en douter après avoir lu la réponse d'Antoine Vitart, où le jeu de mots Radix, au vers 28 , montre bien que cette correspondance poétique était engagée avec Racine.

Quanquam Parisix celebrentur ab omnibus artes,

Et quisque in lato carcere clausus ovet, Nescio quid nostris arridet gratins arvis,

Quod non in tantse mœnibus urbis habes. Illic assurgunt trabibus subnixa superbis 5

Atria, et aurato culmine fulget apex.

Sed mihi dulcius est silvas habitare remotas,

DIFFÉRENCE DE Li YIIXE ET DE LA CAMPAGNE.

Quoique tout le monde célèbre les agréments de Paris , et que cha: un triomphe d'être renfermé dans cette vaste prison, nos champs ont je ne sais qnel charme plus attrayant, qui vous m mquo dans l'enceinte de la ville immense. La s'élèvent des palais, constructions orgueilleuses, et l'on voit briller l'or des dômes. Mais pour moi, il m'est plus doux d'avoir pour demeure les

i PREMIER APPENDICE

Tectaque quae slcco stramine canna tegit. Illic ultrices posuere sedilia curse,

Illic insidiae, crimina, furta latent; lo

Hic requies, fîdum pietas hic iiieh ta portiiin

Invenit' ; liis lucet san(;tior aura locis. Illic sseva famés laudum, hic contemptus honorum;

Illic paupertas, hic fugiunlur opes.

Urbicolse ruri, nil rusticus invidet urbi. i5

Oppida plena dolis, ruraque fraude carent, Quain miserum sacris viduas virtutibus urbes,

Quam miserum stygiis prseda'^ manere lupis! Sed quid non urbes habitent quoque nuinina, quaeris ?

Non habitat fœdos Gratia pura locos. 20

Arcet fumus apes, expellunt crimina Cliristuni ;

Mors vitam, clarum nox fugat atra diem. Hic blandum invitant tranquilki silentia somnum ;

Illic assiduo murmure rupta quies.

Nempe micant, inquis, diversis floribus horti, 25

Et lœtos cantus plurima fundit avis.

Ergo dissimulas quani dulces ruris amœni

Deliciœ, ruris cui levis umbra placet.

reti-aites des forêts, et ces humbles maisons que couvre le chaume aride. Làhas les soucis vengeurs ont leur domicile, là-bas se cachent les embûches, les crimes, les larcins; ici est le repos, et le port fidèle que trouve une illustre jjiété; en ces lieux-ci une lumière plus sainte répand ses rayons. Là est la soif dévorante de la gloire, ici le mépris des honneurs; là on fuit la pauvreté, ici la richesse. L'habitant des villes porte envie à la campagne; le campagnard n'envie rien à la ville. Les cités sont pleines de ruses; les champs ignorent la fraude. Oh! misère! les villes ne possèdent point les saintes vertus! oh! misère ! elles sont une proie réservée aux loups des enfers ! Mais tu demandes pourquoi les villes ne sont pas habitées aussi par la Divinité : une liabitation souillée n'est point faite pour la Grâce sans lâche. Comme la fumée repousse les abeilles, les crimes repoussent le Christ ; la vie fuit devant la mort, le jour brillant devant la nuit sombre. Ici le tranquille silence appelle un doux sommeil; là sans cesse le bruit trouble le repos. Mais, dis-tu, dans nos jardins brille l'éclat varié des fleurs, et les oiseaux en foule y donnent leurs joyeux concerts. Tu ne veux doue pas avouer combien la riante campagne a de charmantes douceurs pour qui aime l'ombre paisible des bois rustiques. Oui ,

I . Nous croyons qu'on peut < onclure de ce passage que ces vers ont été faits à Port-Royal.

•2, La grammaire voudrait ^iiseJam.

AUX POESIES DIVERSES. 21 i

Hic vos securis, Musse, regnatis in oris ;

Hic vobis virtus jiingitur aima cornes. 3o

Oppida non fiigiunt, fateor, non arma Camenae :

Loricam Pallas induit atque togam.

At Iaxis vitium frenis grassatur in urbe,

Atque illic Musse crimina sola docent.

Xequicquam pavidos circunidant mœnia reges; 35

Frustra hœret lateri, nocte dieque, manus. Non vera bis, sed falsa quies ; miserosque tumultus

Mentis non lictor, non domus ampla movet. Quisquis amas strepitus, per nie licet, urbe potire;

Me tamen ipsa magis rura nemusque juvant. 4°

Muses, c'est dans ce séjour de la paix que vous régnez; c'est ici que vous avez pour compagne la vertu fortifiinte. Les neuf sœurs, je l'avoue, ne fuient pas les villes, ne fuient pas les guerres : Pallas revêt la 'cuirasse et la toge. Mais le vice en liberté marche insolemment dans les villes, et les Muses n'y donnent que de criminelles leçons. En vain les rois tremblants s'y abritent derrière de fortes murailles; inutilement une garde est nuit et jour à leur côté. Pour eux point de vraie tranquillité, malgré de mensongères apparences; ni leurs satellites, ni la magnificence de leurs palais n'éloignent d'eux le misérable tumulte de l'âme. Qui que vous soyez, vous à qui plaît le vacarme, je vous abandonne la ville; mais moi, je préfère la campagne et les bois.

Page 1