JOANNES RACINE COGNATO SUO CARIS3IM0 VIT ART
Cette pièce latine et les quatre suivantes ont été tirées d'une copie manuscrite qui appartient à M. Auguste de Naurois.
Quem, precor, inter nosbabitura silentia finem?
Cur tandem inceptuni Musa relinquit opus? Tertia fraterno lustrât jam luraine terras
Luna, sed e vestro littera nulla solo.
Quin âge, nunc crebro festinet epistola cursu ; 5
Nunc reddant solitas carmina nostra vices. Ne pudeat longos interrupisse labores,
Doctaque nobilibus fundere verba modis.
Jam silvas lusisse sat est : majora loquamur ;
JEAN RACUŒ A SON CHER COUSIN VITART.
Quand finira, je te prie, ce silence qui règne entre nous? Pourquoi donc notie Muse abandonne-t-elle ce qu'elle avait commencé ? Voilà que la troisièinr lune éclaire la terre de son flambeau fraternel , et de votre pays pas une lettr» . Allons ! du courage ! que les billets se hâtent et s'échangent rapidement ! Reprenons ce commerce poétique dont nous avions Thabitude. N'ayons pas honte d'interrompre les longs travaux, et de parler la langue harmonieuse des doctes Muses. Nous nous sommes assez longtemps amusés à chanter les bocages : que notie
ii6 PREMIER APPENDICE
Non Phœbum semper rura nemusque juvant. ic
Me modo detinuit divini Musa Maronis,
Quse magni jEnese tristia bella canit.
O quantum cunctos visus superasse poêlas !
Quantum in Pieriis eminuisse choris!
Quem tanto conferre viro aut componere possis? i5
Quod tandem in terris clarius exstat opus? Si quseras artem et numéros, ubi copia fandi
Largior, aut pariter verba rotunda fluunt? Hic, fateor, summus, qui jucundo utile miscet :
Pulchrius an quisquam recta Marone docet ? 2
Uudique fîgmentis sublimia dulcibus ornât
Carmina, queis veri lux veneranda latet. Exqnisito alii celebrentur acuniine mentis,
Hic liugua, ingenio judicioque potons.
Ambitiosa suuni frustra miratur Homerum 25
Grœcia, Lucanum Corduba magna suum :
Cédant Virgiiio Graii, cedantque Latini ;
Unum Fama oniui nomcn in orbe canat.
Sed quid ego haec autem toties nitmorata revolvo ?
DesLnat ascripto littera uostia vale. ?o
ton s'élève ; Apollon n'aime pas toujours les campagnes et les bois. Je viens de ine laisser captiver par la Muse du divin Virgile, par cette Muse qui chante les guerres tragiques du grand Enée. Oh ! combien ce poète m'a paru sui"passer tous les autres , et n'avuir près de lui personne de sa t;iiUe parmi les chœurs des Piérides ! A un tel génie qui pourrais-tu comparer et égaler ? Où trouver sur la terre un plus éclatant clief-d'œuvre ? Si tu cherches l'art et les nombres harmonieux, est-il quelque part une plus abondante richesse de style? vit-on jamais Couler un tel fleuve de mélodie? Je reconnais pour le plus grand maître celui qui à l'agrément sait joindre l'utile : qui mieux que Virgile a revêtu d'uae brillante parure les belles leçons moi-ales ? Partout il donne à une sublime poésie l'ornement des agréables fictions , sous lesquelles se cache la sainte lumière de la vérité. Que l'on vante chez d'autres le brillant es])rit qu'ils ont cherché; pour lui , il est puissant par l'éloquence , par rimaginati<m, parle bon goût. En vain la Grèce ambitieuse admire son Homère, la grande Cordnue son Lucain : que !es Grecs, que les Latins cèdent le ])as à Virgile; que dans tout l'univers la Renommée ne célèbre qu'un nom. Mais que fais-je de répéter ce qui a été dit tant de fois? Terminons cette lettre en disant : Adieu.
LAUS HIEMIS.
Tandem importuni procul liinc cessere calores ;
IiivisI tandem prœteriere dies.
Jam non pestiferis damnosa canicula flammis
iEstuat; haud rapido Phœbus ab axe fiirit. Jam non perpetuis fervens micat ignibus œther ; 5
Non jam fulminibus nubila seissa fremunt. Non funesta lues misero spatlatur in orbe ;
Moiborum baud terris incubât atra cohors. Libéra non Iaxis ludit lascivia frœnis ;
Non movet infandos turba profana elioros. 10
Non obsciira traces neniorum tegit umbra latrones ;
Non omneni insidiis dttinuere viam.
Non jam vastatis miles dominatur in arvis;
Non miseranda urbes obsidione premit.
Non tristes furibunda ciet discordia pugnas ; i5
Non diraJnsanus sœvit in arma furor.
Immensis non rura jacent niutata sepulcris,
Flumina nec pratis sangiiinolenta fliiunt. Sed pax puisa redit tandem, gladiosque recondit,
Et dulces cornu divite fundit opes. 20
Éloge de l'hiver.
Enfin les chaleurs importunes ont fui loin d'ici; enfin est passée une odieuse saison. La pernicieuse canicule n'embrase plus de ses feux l'air empesté ; du haut de son char rapide Phébus n'exerce plus ses fureurs. Le ciel ne darde plus sur nous la continuelle ardeur de ses feux; la foudre retentissante ne sillonne plus les nuages. Les contagions funestes ont cessé de promener leurs ravages sur la malheureuse terre ; et la noire cohorte des maladies de pe^er sur le monde. Ce n'est pas le temps oii la licence déchaînée prend ses ébats, où une foule profane s'agite dans ses danses criminelles. L'ombre épaisse des bois ne protège plus les farouches brigands ; ils ne dressent plus leurs embuscades sur toutes les routes. Le soldat ne s'établit plus en maître au milieu des campagnes dévastées; il ne tient plus les villes cruellement assiégées. La discorde en fureur n'excite plus les tristes combats, et la folle rage des guerres ne se déciiaînc plus. Les champs désolés ne sont plus changés en vastes tombeaux ; on ne voit pas à travers les prairies couler les fleuves sanglants. La paix revient enfin de l'exil ; elle remet les glaives au fourreau , et de sa corne
2i8 PREMIER APPENDICE
Arva colonus habet ; felix requlescit arator ;
Nec suaves soranos classica puisa fugant. Nunc duri optato clauduntur fine labores;
Et rigidum posito vomere cessât opus.
Quam juvat immites reeubantem audire susurros 2 5
Ventorum, et somnos, imbre juvante, sequi ! Nunc remeat ludis studiosa caterva relictis,
Et gestit Phœbum soUicitare suum.
Musarum uune tecta patent, foribusque.reclusis
Pieddunt jucundos templa diserta sonos. 3o
Nunc djvina sacris fumant altaria donis :
Gaudet comrauni relligione Deus.
Autumni verisque alios, œstusque voluptas
Decipiat; sed nos unica ducit hiems.
Haec verum pacis regnum placidaeque quietis ; 35
Hsc summi adventu nobilitata Dei *.
d'abondance elle nous verse ses doax trésors. Le cultivateur est en possession de ses champs: l'heureux laboureur se repose ; et les bruvants clairons ne mettent plus en fuite l'agréable sommeil. Maintenant les durs travaux font place au repos souhaité ; la cliarrue est immobile, et les rudes labeurs ont cessé. Qu'il est doux d'entendre de sa couche le sifflement furieux des tempêtes, et de s'abandonner au sommeil auquel invite la pluie qui tombe! Maintenant revient et se rassemble la studieuse jeunesse qui a laissé les jeux; elle hrûle de chercher les inspirations de son Apollon. La demeure des Muses n'est plus fermée, et leur temple éloquent, dont les portes sont rouvertes, retentit de doux concerts. Voici que les autels, où l'encens fume, reçoivent les offrandes sacrées : Dieu aime les hommages de ses adorateurs réunis. Que d'autres se laissent séduire par les plaisirs de l'automne, du printemps et de l'été; pour nous l'Iiiver seul a des charmes. Il est le véritable règne de la paix et du tranquille repos; sur lui est répandu un noble éclat par la venue du Dieu suprême.
I . Quoique plus haut Racine ait parlé d'.A.pollon et des Muses, il paraît clair qu'il a mêlé aux souvenirs mythologiques une pensée chrétienne. C'est à l'avent, r'est à Noél qu'il fait allusion à la fin de cette petite pièce.
IN AVARITIAM'.
Quid juvat ingentes ima tellure recondi
Thesauros? segni nullus in œre color.
Abdita quid prosunt argenti aurique talenta ?
Non animo requiem plurima gaza parit.
Non vacuat curis mentem cumulata metallis 5
Arca, nec immensi jugera magna soli.
Quid mare, quid terras omni ditione tenere,
Cunctaque sub leges mittere régna juvat, Cum te omnes terrent casus, sonus excitât omnis,
Continausque premit tristia corda pavor, 10
Dam trepidare meta exanimis noctesqae diesque
Cogeris, et lucris invigilare tuis?
Infellx sequitur crescentes cura laborque
Divitias; major pectore crescit amor.
Nequicqaam ingentes arenti gutture lymphas i5
Hausit hydrops : nuUo flumine puisa sitis. Acrior incensas depascit flamma medallas,
Ni fuglat toto corpore dira lues.
CO>'TRE l'avarice.
A quoi boa d'immenses trésors enfouis dans les profondeurs de la terre? les écus dont on ne fait point usage sont sans couleur. A quoi servent des sommes d'or et d'argent que l'on tient cachées? des richesses accumulées ne donnent pas le repos à l'esprit. Un coffre où sont entassés les métaux, des champs qui s'étendent sans bornes, n'éloignent pas les soucis de notre âme. Que gagnes-tu à tenir sous ta puissance les mers et les terres, et à donner des lois à tous les empires, lorsque tu crains tous les coups du sort, que le moindre bruit te fait tressaillir, qu'une terreur continuelle pèse sur ton cœur inquiet, lorsqu'à demi mort de crainte tu ne peux t'empècher de trembler jour et nuit, et que sans cesse tu veilles sur ton gain ? Les inquiétudes, les peines croissent avec les richesses; et la cupidité grandit dans le cœur. En vain l'hydropique altéré s'est-il gorgé d'eau : aucun fleuve ne suffirait à éteindre sa soif. La flamme qui le brûle et le dévore jusqu'à la moelle des os ne fait que devenir plus ardente, tant que son corps n'est pas entièrement délivré de la cruelle
I . Cette pièce est en grande partie une faible paraphrase d'une ode d'Horace (livre II, ode II).
Jam sileat nitidis sublimia tecta columnis,
Jara non immensas jactet avarus opes : 20
Nam neque dlvitilius contingunt gaudia solis,
Nec miser aut pejus divite vivit inops. Nescla forlunae virtus, nil indiga nummi,
Ignota tentans astra subire via, Huie uni regnum defert diademaque tutum aâ
Quem non saevus opum fleclere possit amor, Qui non veutosse plebis suffragia captât,
Cui pia paupertas hseret arnica cornes, Qui natus moriensque omnes decepit, et orbi
Ignotus, solum novit amare Deuni. 3o
Pauperis exiguum, sed \eri pignus amoris
Accipe, pars animse, care A itarde, mex : Splendida sincerum non dona fatentur amicum,
Parvaque non refugit munera magnus amor.
maladie. Que l'avare ne nous parle plus de ses palais altiers aux colonnes de marbre, qu'il cesse de vanter sa prodigieuse opulence : car la joie n'est point le privilège des riclies , et pour être sans trésors on ne vit point malheureux ni plus mal que le riche. La vertu, qui ignore la fortune, qui se passe des cens, et tente de s'élever jusqu'aux astres par une route inconnue, ne donne la royauté et un diadème à l'abri des dangers qu'à l'homme capable de résister à la malheureuse passion des richesses, à Thomme dédaigneux des suffrages d'une multitude inconstante, et aux cotés duquel se lient toujours, comme une fidèle amie, l'honnête pauvreté, à celui dont la naissance et la mort ont échappé à tous les regards, et qui, inconnu au monde entier, sait n'aimer que Dieu seul. Cher Vitard, moitié de mon âme, reçois le modeste présent d'une amitié pauvre, mais sincère : un don biillant ne prouve pas la vérité de l'attachement , et une grande affection ne repousse pas une légère offrande.