CONTRE LES HÉRÉSIES IMAGINAIRES
ET LES FISJOISNJIRESK
Monsieur ,
J'ai lu ce que vous répondez à l'auteur des Hérésies iniaginaij-es et des Visionnaires. Vous déclarez d'abord que vous ne prenez point de parti entre lui et des Marets. Je vous déclare aussi que je n'y en prends point ; mais je ne veux pas dire , comme vous , que je laisse à juger au monde quel des deux est le Visionnaire. Je ne voudrois pas que le monde ci'ùt que je ne susse pas faire un jugement si aisé, et que voyant d'un coté l'auteur des Lettres., qui ne cite que les saints Pères, comme vous lui reprochez ; et de l'auti-e côté , des Marets, qui ne dit que des folies, je ne pusse pas discerner que c'est ce dernier qui est le visionnaire et le fanatique. Mais cela ne doit pas vous faire croire que je piends parti, puisque c'est au contraire une preuve que je n'en prends point, et que je suis seulement pour la vérité.
Je vous dirai donc, sans aucun intérêt particulier, que le monde rit de vous entendre parler si négligemment dun ouvrage qui a été généralement approuvé, et qui ne pou voit pas manquer de l'être , sous le nom de tant de saints Pères qui le remplissent de leurs plus beaux sentiments, m J'ai lu vos lettres, dites-vous, avec assez d'indifférence, quelquefois avec plaisir, quelquefois avec dégoût, selon qu'elles me sembloient bien ou mai écrites. » C'est à dire, selon que vous étiez
I. Cette réponse (voyez ci-dessus, p. 260-262, 267 et 268) est celle que l'on attribue à Philippe Goihaud du Bois , traducteur de Cicéron et de saint Aiij^iisiiji, qui fut reçu à l'Académie française en if ;j3.
de bonne ou de mauvaise humeur. l\Iais je ne m'arrête point à cela, et je crois que c'est seulement un préambule pour venir à votre but, qui est de venger la poésie d'un affront que vous prétendez qu'elle a reçu. Le crime du poète, dites-vous à tout le Port-Royal, vous a irrité contre la poésie.
Mais, Monsiem-, s'il se trouvoit qu'en effet on ne l'eût point ofTensée, n'auroit-on pas grand sujet de se moquer des efforts que vous faites pour la défendre? Voyez donc tout à loisir si on peut lui avoir fait quelque outrage, puisqu'on n'a pas seulement parlé d'elle. On n'a pas nommé la poésie dans toute la lettre ; et tout ce qu'on y dit ne regardant que les poètes de théâtre, si c'est une injure, elle ne peut offenser que la comédie seulement, et non pas la poésie. Croyez-vous que ce soit la même chose, et prenez-vous ainsi l'espèce pour le genre?
On voit bien dès là que vous êtes un poète de théâtre, et que vous défendez votre propre cause ; car vous auriez vu plus clair dans celle d'un autre, et vous n'auriez pas confondu deux choses qui sont aussi différentes que le bien et le mal. Mais enfin, puisqu'on a seulement parlé des poètes de théâtre, qu'a-t-on dit contre eux qui puisse vous mettre si fort en colère ? On les a appelés empoisonneurs des âmes. C'est ce qui vous offense, et je ne sais pourquoi ; car jusqu'ici ces poètes n'ont point accoutumé de s'en offenser. Peut-être avez-vous oublié, en écrivant votre lettre, que la comédie n'a point d'autre fin que d'inspirer des passions aux spectateurs; et que les passions, dans le sentiment même des philosophes païens, sont les maladies et les poisons des âmes.
Au moins apprenez-moi comme il faut agir avec vous ; car je vois qu'on vous fâche quand on dit que les poètes empoisonnent; et je crois qu'on vous fâcheroit encore davantage, si l'on vous disoit que vous n'empoisonnez point, que votre muse est une innocente, qu'elle n'est pas capable de faire aucun mal, qu'elle ne donne pas la moindre tentation, qu'elle ne touche pas seulement le cœur, et qu'elle le laisse dans le même état où elle le trouve.
Ce discours vous devroit flatter bien sensiblement, puisqu'il est tout contraire à celui qui vous a si rudement choqué. Mais, si je ne me trompe, il vous déplaît encore plus que tout ce qu'a pu dire l'auteur des Lettres; et peut-être voudriez-
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vous à présent ne vous être pas piqué si mal à propos de ce qu'il a dit que les poètes de théâtre sont des empoisonneurs d'âmes.
Je ne pense pas aussi que ces poètes s'en offensent, et je crois qu'après vous il n'y en a point qui ne sachent que l'art du théâtre consiste pi'incipalement dans la composition de ces poisons spirituels. N'ont-ils pas toujours nommé la comédie Part de charmer, et n'ont-ils pas cru, en lui donnant cette qualité, la mettre au-dessus de tous les arts ? Ne voit-on pas que leurs ouvrages sont composés d"un mélange agréable d'intrigues, d'intérêts, de passions et de personnes, où ils ne considèrent point ce qui est véritable, mais seulement ce qui est propre pour toucher les spectateurs, et pour faire couler dans leurs cœurs des passions qui les empoisonnent de telle sorte, qu'ils s'oublient eux-mêmes, et qu'ils prennent un intérêt sensible dans des aventures imaginaires?
]\Iais cet empoisonnement des cœurs, qui les rend ou gais, ou tristes, au gré des poètes, est le plus puissant effet de la comédie; et les poètes n'ont garde de s'offenser quand on leur dit qu'ils empoisonnent, puisque c'est leur dire qu'ils excellent dans l'art, et qu'ils font tout ce qu'ils veulent faire.
Pourquoi donc trouvez-vous si mauvais ce que tous les autres ne trouvent point désagréable? Et pourquoi u'a^ez-vous pu souffrir que l'auteur des Lfttres ait dit, en passant, que les pièces de théâtre sont horribles^ étant considérées selon les principes de la religion chrétienne et les règles de V Évangile ? Il me semble que la vérité et la politique dévoient vous obliger de souffrir cela patiemment. Car enfin, puisque tout le monde sait que l'esprit du christianisme n'agit que pour éteindre les passions, et que l'esprit du théâtre ne travaille qu'à les allumer, quand il arrive que quelqu'un dit un peu rudement que ces deux esprits sont contraires, il est certain que le meilleur pour les poètes c'est de ne point répondre, afin qu'on ne réplique pas, et de ne point nier, afin qu'on ne prouve pas plus fortement ce qu'on avoit seulement proposé.
Est-ce que vous croyez que l'auteur des Lettres ne puisse prouver ce qu'il avance? Pensez-vous que dans V Évangile, qui condamne jusques aux paroles oisi\es, il ne puisse trouver la coudamuatioa de ces paroles enflammées ^ de ces accents
passionnés, et de ces soupirs ardents, qui font le style de la comédie? Et doutez-vous qu'il ne soit bien aisé de faire voir que le christianisme a de Thorreur pour le théâtre, puisque d'ailleui's le théâtre a tant d'horreur pour le christianisme ?
L'esprit de pénitence qui paroît dans V Évangile ne fait-il pas peur à ces esprits enjoués qui aiment* la comédie? Les vertus des chrétiens, ne sont-ce pas les vices de vos héros? Et pourroit-on leur pardonner une patience et une humilité évangélique? La religion chrétienne, qui règle jusqu'aux desiï's et aux pensées, ne condamne-t-elle pas ces vastes projets d'ambition, ces grands desseins de vengeance, et toutes ces aventures d'amour, qui forment les plus belles idées des poètes ? Ne semble-t-il pas aussi que l'on sorte du christianisme, quand on entre à la comédie? On n'y voit que la morale des païens, et l'on n'y entend que le nom des faux dieux.
Je ne veux pas pousser ces raisons plus loin, et ce que j'en ai dit est seulement pour vous faire connoître à quoi vous vous exposez d'écrire contre l'auteur des Lettres, qui peut bien en dire davantage, lui qui sait les Pères, et qui les cite si à propos.
Vous eussiez mieux fait, sans doute, de ne point relever ce qu'il a dit, et de laisser tout tomber sur des Marets, à qui on ne pouvoit parler moins fortement, puisqu'il est assez visionnaire pour dire lui-même qu'il a fait les aventures d'un roman avec l'esprit de la grâce, et pour s'imaginer qu'il peut traiter les mystères de la grâce avec une imagination de roman.
Vous deviez, ce me semble, penser à cela, et prendre garde aussi à qui vous aviez affaire, parce qu'il y a des gens de toute sorte. Ce que vous dites seroit bon de poète à poète; mais il n'est rien de moins judicieux que de le dire à l'auteur des Lettres^ et à ceux que vous joignez avec lui.
Ce sont des solitaires, dites-vous, des austères qui ont quitté le monde; et parce qu'ils ont écrit cinq ou six mots contre la co-
I . « Qui aiment î est la leçon donnée dans les OEiares de Despréaux (1722), dans les OEuvres de Racine (1728), et en général dans toutes les éditions de Racine. Le texte original , et celui que Nicole a imprimé dans ses yisionnaires (1667) portent : « qui animent; » nuiis ce doit être une faute d'impression.
médie, vous invectivez aussitôt contre eux, et vous in'itez cette austérité chrétienne, qui pourroit vous dire des vérités dont vous seriez peu satisfait.
Je ne comprends point par quelle raison vous avez voulu leur répondre; et il me semble qu'un poète un peu politique ne les auroit pas seulement entendus. Est-ce que vous ne voulez pas qu'il soit permis à qui que ce soit de parler mal de la comédie? Entreprendrez-vous tous ceux qui ne l'approuveront pas? Vous aurez donc bien des apologies à faire, puisque tous les jours les plus grands prédicateurs la condamnent publiquement aux yeux des chrétiens et à la face des autels.
Mais vous n'avez pas songé à tant de choses, et vous êtes venu dire tout d'un coup : « Qu'est-ce que les romans et les comédies peuvent avoir de commun avec le jansénisme? » Rien du tout, iMonsieur; et c'est pourquoi vous ne devez pas trouver fort étrange si le jansénisme n'approuve pas la comédie. Ce n'est pas, après tout, que l'auteur des Lettres ait rien dit que vous ne disiez encore plus fortement; et vous prouvez positivement tout ce qu'il avance, quoique vous ayez dessein de prouver le contraire. Il dit que les poètes de théâtre ne travaillent pas selon les règles de V ÉvanoUe ; et vous soutenez qu'on leur a bâti des temples, dressé des autels, et élevé des statues : il faut donc conclure que les poètes ont rendu les peuples idolâtres, et qu'eux-mêmes ont été les idoles. Peut-on dire plus fortement qu'ils sont des empoisonneurs publics, et que leurs ouvrages sont horribles, étant considérés selon les principes de la religion et les règles de V Évangile?
Tout ce que vous dites ensuite, vos raisonnements, vos comparaisons, vos histoires et vos railleries, sont des preuves particulières de ce que l'auteur des Lettres n'a dit qu'en général ; et il n'y a personne qui n'en pût dire bien davantage, s'il vouloit juger des autres poètes par vous-même.
Que pensez-vous qu'on puisse croire de votre esprit, quand on vous entend parler des saints Pères avec un mépris si outrageant, et quand vous dites à tout le Port-Royal : « Qu'est-ce que vous ne trouvez point dans les Pères?» Comme si des Pères étoient de faux témoins , et qu'ils fussent capables de dire toute chose. Ils ne disent pourtant pas que la comédie soit une occupation chrétienne, et vous ne trouverez pas non plus dans
leurs livres cette manière méprisante dont vous traitez les saints que l'Église honore. iMais vous croyez avoir grande raison, et vous apportez l'exemple de saint Hiérosme, comme si ceux de Port-Royal avoient dessein de s'en servir pour justifier une prétendue contradiction dont vous accusez leur conduite. « Vous nous direz, leur dites-vous, que saint Hiérosme a loué Rufin comme le plus savant homme de son siècle, tant qu'il a été son ami ; et qu'il traita le même Rufin comme le plus ignorant homme de son siècle, depuis qu'il se fut jeté dans le parti d'Origène. » Vous devinez mal; ils ne vous diront point cela : ce n'est point leur pensée, c'est la vôtre. IMais quand ils auroient voulu dire une si mauvaise raison et d'une manière si injurieuse à saint Hiérosme , vous deviez attendre qu'ils l'eussent dit ; et alors vous auriez eu raison de vous railler d'eux, au lieu qu'ils ont sujet de se moquer de vous.
Après ce raisonnement, vous en faites un autre pour justifier la comédie, et il y a plaisir de vous le voir pousser à votre mode. Vous croyez qu'il est invincible; et parce que vous n'en voyez point la réponse, vous ne pouvez concevoir qu'il y en ait. Vous la demandez hardiment à l'auteur des Lettres , comme s'il ne pouvoit la donner, et comme s'il étoit impossible de savoir ce que vous ne savez pas. « Saint Augustin, dites-vous, s'accuse de s'être laissé attendrir à la comédie; qu'est ce que vous concluez de là? Direz-vous qu'il ne faut point aller à la comédie? Mais saint Augustin s'accuse aussi d'avoir pris trop de plaisir au chant de l'Église. Est-ce à dire qu'il ne faut point aller à l'église ? »
Ce raisonnement prouve invinciblement ce que vous dites six ou sept lignes plus haut, que vous n'êtes point théologien : on ne peut pas en douter après cela; mais on doutera peutêtre si vous êtes chrétien, puisque vous osez comparer le chant de l'Eglise avec les déclamations du théâtre.
Qui ne sait que la divine psalmodie est une chose si bonne d'elle-même, qu'elle ne peut devenir mauvaise cjue par le même abus qui rend quelquefois les sacrements mauvais? Et qui ne sait au contraire que la comédie est naturellement si mauvaise, qu'il n'y a point de détour d'intention qui puisse la rendre bonne ?
Avec quel esprit avez-vous donc joint deux choses plus
âge ŒUVRES DIVERSES EN PROSE.
contraires que n'étoient l'arche d'alliance et l'idole de Dagon, et qui sont aussi éloignées que le ciel l'est de l'enfer ? Quoi ! vous comparez l'Eglise avec le théâtre? les divins cantiques avec les cris des bacchantes? les saintes Ecritures avec des discours impudiques ? les lumières des prophètes avec des imaginations de poètes ? l'esprit de Dieu avec le démon de la comédie? Tse rougissez-vous pas et ne tremblez-vous point d'un excès si horrible ?
jVon, vous n'êtes pas seulement ému, et votre muse n'a point peur de cette effroyable impiété, ni des effets malheureux qu'elle peut produire. « Nous ne trouvons pas étrange, dites-vous , que vous damniez les poètes : ce qui nous surprend, c'est que vous voulez empêcher les hommes de les honorer. » C'est à dire que ce misérable honneur que vous cherchez parmi les hommes vous est plus précieux que votre salut : vous ne trouvez pas étrange qu'on vous damne , et vous ne pouvez souffiir qu'on ne vous estime pas ; vous renoncez à la communion des saints, et vous n'aspirez qu'au partage des Sophocles et des T'irgiles. Qu'on dise de vous tout ce qu'on voudra , mais qu'on ne dise point que vous n'avez pas quelques étincelles de ce feu qui échauffa autrefois ces grands génies de t antiquité. Vous ne craignez point de mourir comme eux, après avoir vécu comme eux ; et v-ous ne pensez pas au misérable état de ces malheureux génies que vous regardez avec tant d'envie et d'admiration : ils brûlent perpétuellement où ils sont, et on les loue seulement où ils ne sont pas.
C'est ainsi que les saints Pères en parlent; mais il vous importe peu de ce qu'ils disent : ce ne sont point vos auteurs, et vous ne les citez que pour les accuser. Vous n'avez cité saint Hiérosme que pour faire voir qu'il avoit l'esprit inégal ; vous n'avez cité saint Augustin que pour montrer qu'il avoit le cœur trop sensible; et vous ne citez saint Grégoire de Nazianze que pour abuser de son autorité en faveur de la comédie. « Saint Grégoire de Nazianze, dites-vous, n'a pas fait de difficulté de mettre la Passion de Notre-Seigneur en tragédie. » Mais, quoi qu'il en soit, si vous prétendez vous servir de cet exemple, il faut vous résoudre à passer pour mi poète de la Passion, et à renoncer à toute l'antiquité païenne, ^'ovez donc ce que
vous avez à faire. Voulez-vous quitter ces grands héros ? Voulez-vous abandonner ces fameuses héroïnes? Si vous ne le faites, saint Grégoire de Nazianze ne fera rien pour vous, et vous l'aurez cité contre vous-même. Si vous ne suivez son exemple, vous ne pouvez employer son autorité, et vous ne sauriez dire que, parce qu'il a fait une tragédie sainte, il vous est permis d'en ftiire de profanes. Tout ce qu'on peut conclure de là, c'est que la poésie est bonne d'elle-même; qu'elle est capable de servir aux divins mystèies, qu'elle peut chanter les louanges de Dieu, et qu'elle seroit très-innocente si les poètes ne l'avoient point corrompue.
Cette seule raison détruit tous les faux raisonnements que vous faites et que vous concluez, en disant à tous les gens de Port-Roval que le crime du poëte les a irrités contre la poésie. On voit bien que vous avez voulu faire une pointe, mais vous l'avez faite de travers, et vous deviez dire, au contraire, que le crime commis contre la poésie^ les a irrités contre le poëte; car ils n'ont parlé que des poètes profanes , qui abusent de leur art, et ils n'ont rien dit qui pût offenser la poésie. Ils savent qu'elle n'est point mauvaise de sa nature, et c[u'elle est sanctifiée par les prophètes, par les patriarches et par les Pères. David, Salomon , saint Prosper ont fait des poésies, et, à leur exemple, ceux de Port-Royal en ont fait aussi : ils ont mis en vers françois les plus augustes mystères de la religion, les plus saintes maximes de la morale chrétienne, les hymnes, les proses, les cantiques de l'Église, et ils ont fait de saints concerts que les fidèles chantent, et cjue les anges peuvent chanter.
Il n'y a donc point de conséquence ni de proportion de ce qu'ils font avec ce qu'ils condamnent ; et c'est vainement que vous tâchez d'y en trouver, et que vous comparez la conduite de M. le Maistre avec celle de des Marets. En vérité, vous ne pouviez rien faire de plus ct)ntraire à cette gloire que vous poursuivez si ardenunent ; car quelle estime peut-on avoir pour vous, quand on voit que vous comparez si injustement
I. Dans les OFautcs de Despréaux '1-22) : « que le crime contre la poésie. » Dans les éditions de 1768 et de 1807 : c que le crime de la poésie. »
agS ŒUVRES DIVERSES EN PROSE.
deux personnes dont les actions sont autant opposées quelles le peuvent être?
Tout le monde sait que -M. le ^laistre a fait des plaidoyers que les jurisconsultes admirent, où l'éloquence défend la justice, où l'Écriture insti'uit, où les Pères prononcent, où les conciles décident. Et vous c(unparez ces plaidoyers aux romans de des IMarets, qu'on ne peut lire sans horreur, où les passions sont toutes nues, et où les vices paroissent effrontément et sans pudeur!
Pour qui pensez-vous passer, et quel jugement croyez-vous qu'on fasse de votre conduite, quand vous offensez tous les juges en comparant le Palais avec le théâtre, la jurisprudence avec la comédie, l'histoire avec la fable, et un très-célèbre avocat avec un très-mauvais poète ?
Pouvez-vous dire que M. le IMaistre a fait dans sa retraite tant de traductions des Pères ^ et le comparer avec des Marets, qui fait gloire de ne rien traduire, et qui ne pioduit que des visions chimériques ? Il faut pourtant que vous acheviez cette comparaison si odieuse à tout le monde ; et, parce que des Mai'ets avoue des crimes qu'il ne peut nier, vous en accusez aussi M. le Maistre; vous abusez indignement de son humilité, qui lui a fait dire qu'il avoit été dans le dérèglement, et vous ne prenez pas garde que ce qu'il appelle dévéglement, c'est ce que vous appelez souverain bien : c'est cet honneur du siècle que vous cherchez avec tant de passion, et qu'il a fui avec tant de force. Il s'est dérobé à la gloire du monde qui l'environnoit ; et il est vrai que, pour s'en éloigner davantage, il a fait toutes les actions qui lui sont le plus contraires.
Mais s'il a bêché la terre, comme vous dites, avec quel esprit osez- vous en parler comme vous faites? Et quel sentiment pouvez-vous avoir des vertus chiétiennes, puisque vous raillez publiquement ceux qui les pratiquent ? Vous parleriez sérieusement et avec éloge de ces anciens Romains qui savoient cultiver la terre et conquérir les provinces, que l'on voyoit à la tête d'une armée après les avoir vus à la queue d'une charrue; et vous vous moquez d'un chrétien qui a bêché la terre avec la même main dont il a écrit les Vies des saints et les traductions des Pères. Vous ne sauriez voir, sans rire,
un homme véritablement chrétien, véritablement hmnble, et qui a cette véritable science qui n'enfle point, et qui n"empéchoit pas l'Apùtre de tiavailler aux ouvrages des mains et de prêcher V Evangile^.
Mais après que vous avez bien raillé d'une longue et sérieuse pénitence, vous dites, pour achever votre compai-aison, que des IMarets a peut-être fait plus que tout cela. Je voudrois de tout mon cœur le pouvoir dire, mais je me tromperois, et je le démentirois en le disant. Il n'a garde de se repentir d'avoir fait des romans, puisqu'il assure lui-même qu'il les a faits avec l'esprit de Dieu; il proteste, en parlant de son roman en vers-, qui est rempli de fables impertinentes et de fictions impures, « que Dieu l'a si sensiblement assisté pour lui faire finir ce grand ouvrage, qu'il n'ose dire en combien peu de temps il l'a achevé. » Il attribue au Saint-Esprit tous les égarements de son imagination ; il prend pour des grâces divines, les corruptions, les profanations, et les violements qu'il fait de la parole divine. Si on le veut croire, ce n'est plus lui qui parle, c'est Dieu qui parle en lui. Il est l'organe des vérités célestes et adorables; c'est un David, c'est un prophète, c'est un Micahel, c'est un Éliachim^ , c'est enfin tout ce qu'un fou s'imagine. Mais il ne se l'imagine pas seulement : il l'écrit, il l'imprime, il le publie, et on le peut voir dans les endroits de ses livres que l'auteur des Lettres a cités.
Si vous aviez fait réflexion sur toutes ces choses, je ne pense pas que vous eussiez pu comparer des Marets avec aucun des mortels; il est sans doute incomparable, il le dit lui-même; et s'élevant plus haut que l'Apôtre n'a jamais été, il parle bien plus hardiment que lui des choses divines ; il ne s'écrie point : ô altitudo ! rien ne l'épouvante, et il entre sans crainte dans les mystères incompréhensibles de V Apocalypse : c'est
1 . Dans les T'isionnaires et daiis les éditions suivantes , la fin de la phrase a été ainsi changée, après les mots véritaUement humble : « et véritablement savant de cette science qui n'enfle point, qui n'empêchoit pas l'Apôtre de travailler de ses mains au même temps qu'il prêchoit V Evangile. »
2. Clovis ou la France chrétienne , poëme héroïque en vingt-six chants (Paris, Courbé, 1637, in-4°).