‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 148 sur 306 · DES HÉRÉSIES IMAGINAIRES · texte numérisé non relu

DES HÉRÉSIES IMAGINAIRES

Monsieur ,

Je ne sais si l'auteur des Hérésies imaginaires jugera à propos de vous faire réponse. Je connois des gens qui auroient sujet de se plaindre s'il le faisoit. Ils ont souffert avec patience qu'on ait répondu à M. des Marets, et je ne m'en étonne pas : un prophète mérite quelque préférence. Mais vous, Monsieur, qui n'avez pas encore prophétisé, il y auroit de l'injustice à vous traiter mieux qu'on ne les a traités. Pour moi , qui ne suis point de Port-Royal, et qui n'ai de part à tout ceci qu'autant que j'y en veux prendre, je crois que, sans vous faire d'affaire avec le P. du Bosc, ni avec M. de Maraudé^, je vous puis dire un mot sur le sujet de votre lettre. J'espère que cela ne sera pas inutile pour en faire connoître le prix. Le monde passe quelquefois trop légèrement sur les choses; il est bon de les lui faire remarquer.

Vous avez grand soin, pour vous mettre bien dans l'esprit du lecteur, de l'avertir, avant toutes choses, que vous ne prenez point le parti de M. des INIarets. C'est fort prudemment fait. Vous avez bien senti qu'il n'y a pas d'honneur à gagner. Il

1. Cette seconde réponse est attribuée à l'avocat Barbier d'Aucour, auteur de V Onguent pour la brûlure (voyez ci-dessus, p. 261 -a63). Barbier d'Aucour fut reçu à l'Académie française en i683.

2. Jacques du Bosc , cordelier , est auteur de plusieurs écrits contre les jansénistes. L'abbé Léonard de Maraudé , aumônier du Boi , les a pris également à partie dans de nombreux ou\Tages de controverse religieuse. Il avait essayé une réfutation des Provinciales. Pour expliquer la phrase de Barbier d'Aucour, les éditeurs de 1807 disent qu'on n'avait pas fait de réponse à ces deux adversaires de Port- Royal.

LETTRE A L'AUTEUR DES IMAGINAIRES, ETC. 3o7

commence à être connu dans le monde, et vous savez ce qu'on en a dit en assez bon lieu. Mais, sans mentir, cette j)rudence ne dure guère. Et comment peut-on diie, dans les trois premières lignes d'une lettre, qu'on ne se déclare point poiu' des Marets, et qu'on laisse à juger au monde lequel est le visionnaire de lui ou de l'auteur des Hérésies imaginaires ? En vérité, tout homme qui peut parler de cette sorte est bien déclaré.

Dites le vrai. Monsieur : l'envie de dire un bon mot vous a emporté, et vous n'en avez pas vu les conséquences. Vous avez cru qu'il n'y avoit qu'à prendre un tour de raillerie, et que par là on mettoit sûrement les rieurs de son côté. Cela n'est pas tout à fait ainsi : la i-aillerie échoue contre les vérités établies et reconnues dans le monde. Croyez-vous qu'il n'y ait qu'à dire des injures aux gens ? Il y a un choix d'injures comme de louanges. Il faut que les unes et les autres conviennent, et il n'y a rien de si misérable que de les appliquer au hasard ' . On a pu traiter des Marets de visionnaire , parce qu'il est reconnu pour tel, et qu'il a eu soin d'en donner d'assez belles marques. Ses amis voudroient bien se revancher; mais il faut qu'ils prennent quelque autre voie ; car de répondre, comme un écho qui répète les mots qu'on lui dit, que c'est l'auteur des Hérésies imaginaires qui en est un, cela pourroit passer à là Chine, où l'on ne connoît ni l'un ni l'autre; mais en France on sait à peu près à quoi l'on s'en doit tenir. On dira que* vous ne vous connoissez pas en visionnaires, et que si jamais vous le

I . Dans les Visionnaires , où l'auteur s'est corrigé ou bien a été corrigé, et dans les éditions suivantes, ce passage se lit ainsi, après les mots : est bien déclaré : « Cela n'étoit pas difficile à voir ; mais l'envie de dire un bon mot vous a emporté ; et cette manière de dire à celui que vous attaquez qu 11 est un visionnaire , vous a paru si heureuse et si galante que vous n'avez su vous retenir. Mais , Monsieur, croyez-vous qu'il n'y ait qu'à dire des injures aux gens , et ne savez-vous pas qu'il y a un choix d'injures comme de louanges ; qu'il faut que les unes et les autres conviennent , et qu'il n'y a rien de si misérable que de les appliquer au hasard ? »

a. Après les mots : « d'assez belles marques, s on lit dans le texte des Visionnaires : « Vous voudriez bien lui faire avoir sa revanche, mai» la voie que vous prenez ne vous réussira pas. On dira que.... etc.»

3o8 ŒUVRES DIVERSES EN PROSE.

devenez, il y a sujet de craindre que nous ne le soyez longtemps avant que de vous en apercevoir. Tout le monde convient, jusques aux ennemis du Port-Royal, et aux jésuites mêmes, que l'auteur des Hérésies imaginaires n"a rien qui ressente la vision. On ne s'est encore guère avisé de l'attaquer sur cela ; et ceux mêmes qui l'ont accusé d'hérésie se sont bien gardés de l'accuser d'extravagance; car, en matière d'hérésie, il est plus aisé d'eu faire accroire, et surtout quand il s'agit d'une hérésie aussi mince et aussi difficile à apercevoir que celle qu'on reproche aux jansénistes. Il y a peu de gens capables de démêler les choses ; on dispute, on embrouille ; l'accusateur se sauve dans l'obscurité. Mais, en matière de folie, dès qu'il y a une accusation formée, il est sûr qu'il y aura quelqu'un de condamné. Le monde s'y connoît; il juge, il fait justice; mais il veut des preuves, et des preuves qui concluent : sinon, votre accusation sans preuve devient une preuve contre vous.

Vous voilà donc. Monsieur, réduit à la nécessité de prouver ce que vous avez avancé contre l'auteur des Hérésies imaginaires : autrement vous voyez bien oîi cela va, et vous n'en serez pas quitte pour dire que vous n'avez point jugé, que vous vous êtes contenté de laisser à juger aux autres, et que vous n'avez point appliqué les règles que vous voulez qu'on établisse. Le monde entend ce langage; et si vous n'avez que cela pour vous sauvei", je vous tiens en grand danger.

Mais voyons si vous serez plus heui'eux dans le reste, et si ce que vous dites à l'auteur des Hérésies imaginaires sur le sujet de ses lettres vous réussira mieux. Fous les avez lues^ dites-vous, tantôt avec plaisir^, tantôt avec dégoût, selon qii elles vous semhloienl bien ou mal écrites. Je vois bien ce que vous voulez qu'on entende par là : c'est à dire que vous louez ce qu'il y a de bon, et que vous blâmez ce qu'il y a de mauvais. Cette sorte de critique est fort prudente : tant que vous parlerez comme cela, vous ne vous commettrez point. Toutefois

I . Ce passage a été aijisi changé dans le texte des Visionnaires : a Mais ce n'est pas votre manière que d'entrer dans le détail, et de vous embarrasser à chercher des preuves, et cela est aisé à voir, quand vous dites à l'auteur des Hérésies imaginaires que vous a^vez lu ces lettres tantôt avec plaisir, etc. »

LETTRE A UAUTEUR DES IMJGTNAIRES, ETC. 309

vous prenez courage; et pour faire voir que vous êtes homme de bon goût, et que vous vous y connoissez, vous vous avancez jusqu'à dire qu'il y a grande différence entre les Imaginaires et les Lettres au Provincial. Voilà un grand effort de jugement, et qui vous a bien coûté. C'est dommage que vous ne vous étendiez davantage sur ce sujet. Mais vous avez vos raisons. Il y a quelquefois des inconvénients à entrer dans le détail : le plus sûr est de se tenir aux termes généraux, et de faire le dégoûté. Mais, Monsieur, à vous parler franchement, cela ne réussit pas toujours ; et pour quelques gens de bonne volonté qui se laissent persuader par là qu'on en pense bien plus que l'on en dit, il y en a beaucoup d'autres qui croient que qui ne dit rien n'a rien à dire. Vous dites pourtant quelque chose sur la fin de votre lettre; car vous savez approfondir quand il vous plaît*. Veut-on donc savoir ce qu'il y a de mauvais dans les lettres de r Hérésie imaginaire? Le voici : « c'est que les bons mots {des Chamillardes) ne sont d'ordinaire que de basses allusions, comme quand on dit que le grand Ode M. Chamillard n'est qu'un o en chiffre, et qu'il ne doit pas suivre le grand nombre, de peur d'être un docteur à la douzaine. » Il n'y a personne qui n'y fût attrapé, et on ne se seroit jamais avisé qu'on pût prouver qu'il y a trop de pointes dans les épigrammes de Catulle, parce que celles de Martial en sont pleines. Quoi donc. Monsieur? est-il possible que vous n'ayez pas connu la différence qu'il y a des Imaginaires aux Chamillardes? Et comment avez-vous pu croire qu'elles fussent du même auteur, et même que ces dernières vinssent de Port- Royal? Faut-il donc que vous soyez si malheureirs que tous les efforts que vous avez faits contre les Imaginaires se réduisent à faire voir que vous n'êtes pas capable de connoitre une différence aussi visible et aussi marquée que celle-là ? Je ne sais si

I . Après a et qui vous a bien coûté , » on lit dans le texte des Visionnaires : « Mais encore, Monsieur, ne nous direz-vous rien de plus précis, et ne marquerez-vous point ce que vous trouvez à redire dans les Hérésies imaginaires? Vous nous le faites attendre longtemps , et vous ne vous expliquez là-dessus que vers la fin de votre lettre. Mais enfin vous faites bien voir que vous savez approfondir quand il vous plaît. »

ito OEUVRES DIVERSES EN PROSE.

cela ne feroit point entrer les gens en soupçon sur les louanges que vous donnez aux Provinciales : on croira que vous les louez sur la foi d'autrui, et que vous seriez peut-être aussi embarrassé à en marquer les beautés que vous avez été peu heureux ù trouver les défauts des Hérésies imaginaires. Quiconque aura bien senti les grâces des premières aimera celles-ci, et verra bien que, s'il y a quelque chose qui se puisse soutenir auprès des Provinciales, ce sont les Hérésies imaginaires.

Il est certain que les Petites Lettres sont inimitables. Il y a des grâces, des finesses, des délicatesses qu'on ne sauroit assez admirer; mais il est vrai aussi qu'il n'y a jamais eu de sujet plus heureux que celui de M. Pascal. On n'en trouve pas toujours qui soient capables de ces sortes d'agréments ; et quoique ce soit une extravagance insigne que de prétendre qu'on soit obligé à la créance intérieure du fait de Jansénius, et qu'on puisse traiter comme hérétiques ceux qui n'en sont pas persuadés, cela ne se fait pas sentir, et ne divertit pas comme les décisions des casuistes. C'est une grande faute de jugement que de demander partout le même caractère et le même air ; et c'est avec beaucoup de raison que l'auteur des Hérésies imaginaires, bien loin de vouloir attraper ce genre d'écrire, comme vous le lui reprochez à perte de vue, a pris une manière plus grave et plus sérieuse. Cependant, lorsqu'il lui tombe quelque chose entre les mains qui mérite d'être joué , peut-on s'y prendre plus finement, et y donner un meilleur tour ? Et quelque sujet qui se présente, peut-on démêler les choses embrouillées avec plus d'adresse et de netteté? Peut-on mieux mettre les vérités dans leur jour? Peut-on mieux pénétrer les replis du cœur humain, et en faire mieux connoitre les ruses?

Je ne prétends pas marquer tout ce qu'il y a de beau dans les lettres de f Hérésie imaginaire : cela seroit fort superflu pour les gens qui ont le goût bon, et fort peu utile pour les autres. Et pour vous. Monsieur, je ne sais si vous en profiteriez. C'est une mauvaise marque de finesse de sentiment que d'avoir confondu les Chamillardes avec les Hérésies imaginaires, et les Enluminures avec l'Onguent à la brûlure^; et si

I. Ce passage, comme nous l'avons dit dans la Notice, p. 26a,

LETTRE A L'AUTEUR DES IMAGINAIRES, ETC. 3ir

vous avez eu si peu de discernement en cela, il est difficile que vous en ayez beaucoup en autre chose.

D'ailleurs je crois qu'on auroit de la peine à vous faire entendre raison sur le sujet de l'auteur des Hérésies imaginaires : il vous a touché par où vous étiez le plus sensible. Le moyen de souffrir que l'on maltraite ainsi impunément les faiseurs de romans et les poètes de théâtre? Il est aisé à voir que vous plaidez votre propi'e cause, et que ce que vous dites sur ce sujet ne vous a guère coûté. Cette tirade d'éloquence, ou plutôt ce lieu commun de deux pages, représente parfaitement un poëte qui se fâche ; mais encore est-il bon de savoir pourquoi. Dites-nous donc, Monsieur, prétendez-vous que les faiseurs de romans et de comédies soient des gens de grande édification parmi les chrétiens? Croyez-vous que la lecture de leurs ouvrages soit fort propre à faire mourir en nous le vieil homme, à éteindre les passions, et à les soumettre à la raison ? Il me semble qu'eux-mêmes s'en expliquent assez , et qu'ils font consister tout leur art et toute leur industrie à toucher l'âme, à l'attendrir, à imprimer dans le cœur de leurs lecteurs toutes les passions qu'ils peignent dans les personnes qu'ils représentent; c'est-à-dire, à rendre semblables à leurs héros ceux qui doivent regarder Jésus-Christ comme leur modèle et se rendre semblables à lui. Si ce n'est là tout le contraire de V Évangile, j'avoue que je ne m'y connois pas; et il faut entendre la religion comme M. des Marets entend V Apocalypse, pour trouver mauvais qu'un chrétien et un théologien, étant obligé de parler sur cette matière, appelle ces gens-là des empoisonneurs publics, et tâche de donner aux chrétiens de l'horreur pour leurs ouvrages.

Mais bien loin que cela les offense, n'y trouvent-ils pas même quelque chose qui les flatte? Et n'est-ce pas les louer selon leur goût que de leur reprocher de faire ce qu'ils prétendent? Les injures n'offensent que lorsqu'elles nous exposent

pourrait jeter quelques doutes sur l'atlribution de la lettre à Barbier d'Aucour. Il a fait un acte bien étonnant d'iiumiiité , si c'est lui qui a ainsi immolé à la gloire de Nicole et de Saci son Onguent à la hrùlure , pour ne pas parler des Chamillardes , puisqu'on n'est peutêtre pas fondé à les lui attribuer.

au mépris ou des autres, ou de nous-mêmes. Oi', personne ne croit qu'on ait droit de le mépriser, ni ne se méprise soimême \ pour pécher contre des règles contraires à celles qu'il s'est proposé de suivre. Ainsi nous voyons que ceux qui cherchent à s'agrandir dans le monde ne s'offensent point des injures que leur disent les philosophes contemplatifs qui prêchent la vie retirée : ils les regardent dans un ordre dont ils ne sont pas, et où l'on juge autrement des choses.

Voilà donc les bons poètes hors d'intérêt. Les autres devroient prendre peu de part à cette injure; car ils w' empoisonnent guère : ils ne sont coupables que par l'intention. Cependant ils murmurent par un seci-et dépit de voir qu'ils n'ont part qu'à la malédiction du péché, et qu'ils n'en recueillent point le fruit*. On les reconnoît par là; et je crois qu'on peut prescjue établir poui- règle que dès qu'on en voit quelqu'un qui fait ces sortes de plaintes, on peut lire ses ouvrages en sûreté de conscience.

Que s'il y a quelque gloire à bien faire des comédies et des romans, comme il y en peut avoir en mettant le christianisme à part, et à ne considérer que cette malheureuse gloire que les hommes reçoivent les uns des autres, et qui est si contraire à l'esprit de la foi, selon les paroles de Jésus-Christ, l'auteur des Hérésies imaginai/es ne veut point la ravir à ceux à qui elle est due, quoique, à dire vrai, cette gloire consiste plutôt à se connoître à ces choses et à être capable de les faire, qu'à les ftiire effectivement : elle ne mérite pas qu'on y emploie son temps et son travail ; et s'il étoit permis d'agir pour la gloire, ce n'est pas celle-là qu'il faudroit se proposer. La véritable gloire, s'il y en a parmi les hommes, est attachée à des occupations plus sérieuses et plus importantes; car ils ont eu cette

1. Plusieurs éditions, au lieu de : « ni ne se méprise soi-même, » ont mis : a ni de se mépriser soi-même,» sans faire attention que ce membre de phrase avait été corrij^é dans Y Errata de la première impression.

2. Il y a une ressemblance singulière entre cette pensée et celle que Racine a ainsi exprimée dans Phèdre ( acte IV, scène vi , vers 1291 et 1292) :

Hélas! du crime affreux dont la honte me suit Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit.

LETTRE A L'AUTEUR DES IMAGINAIRES, ETC. 'îi'i

justice de régler les récompenses selon l'utilité des emplois, et ils savent bien faire la différence de ceux qui leur procurent des biens réels et solides, et de ceux qui ne contribuent qu'à leur divertissement. C'est ce qu'a voulu dire l'auteur des Hérésies imaginaires, quand il a dit que cette occupation étoit peu lionnrable, même devant les hommes.

Mais enfin il n'empêche pas qu'on ne connoisse ce qu'il y a de beau dans les ouvrages de Sophocle, d'Euripide, de Térence et de Corneille, et qu'on ne l'estime son prix : on peut même dire qu'il s'y connoît, et qu'il sait les règles par où il en faut juger. Il n'ignore pas que ce qu'il y a de plus fin dans l'éloquence, les grâces les plus naturelles, les manières les plus tendres et les plus capables de toucher, se trouvent dans ces sortes d'ouvrages ; mais c'est pour cela même qu'ils sont dangereux. Plus ceux qui les composent sont habiles, plus on a droit de les traiter d'empoisonneurs ; et plus vous vous efforcez de les louer, plus vous les rendez dignes de ce reproche.

Que voulez-vous donc dire, et que prétendez-vous par cette grande exagération , qui fait la moitié de votre lettre ? Que signifient tous ces beaux traits : <t que les romans et les comédies n'ont rien de commun avec le jansénisme; qu'on se doit contenter de donner les rangs en l'autre monde, sans régler les récompenses de celui-ci ; qu'on ne doit point envier à ceux qui s'amusent à ces bagatelles, de misérables honneurs auxquels on a renoncé? » pour ne rien dire du reste; car il faudroit tout copier. En vérité, le zèle de la poésie vous emporte : il est dangereux de s'y laisser aller; on n'en revient pas comme on veut, cela n'aide pas à penser juste, et toute votre lettre se ressent de cette émotion qui vous a pris dès le commencement. Car, dites-moi. Monsieur, à quoi songez-vous, quand vous avancez cjue si l'on concluoit « qu il ne faut pas aller à la comédie, parce que saint Augustin s'accuse de s')' être laissé attendrir, il faudroit aussi conclure, de ce que le même saint s'accuse d'avoir trop pris de plaisir aux chants de l'Église, qu'il ne faut plus aller à l'église? » Quoi? s'il faut quitter les choses qui sont mauvaises, et dont nous ne saurions faire un bon usage, faut-il aussi quitter les bonnes, parce que nous en pouvons faire un mauvais? Est-ce ainsi que vous raisonnez? Mais si cette fougue n'est pas heureuse pour le raison-

3i4 OEUVRES DIVERSES EN PROSE.

nement, au moins elle sert à embellir les histoires, et il est aisé de connoître celles qui ont passé par les mains de ceux qui savent faire des desseins de romans.

On voit bien que vous avez travaillé sur celle des deux capucins. Mais ce n'est pas assez : il est juste que chacun profite de ce qui lui appartient, et que le monde sache ce qu'il y a de votre invention dans le récit de cette aventure. Je ne vous déroberai rien : ce qui n'est point de vous est fort peu de chose, et vous allez être fort bien partagé.

Il est vrai, car j'ai eu soin de m'en informer, que deux capucins, dont l'un étoit parent de jM. de Bagnolx, vinrent un jour à Port-Royal demander l'hospitalité. On en donna avis à la Mère Angélique ; et comme on lui demanda si l'on ne leur feroit point quelque réception extraordinaire, à cause de M. de Bagnolx , elle répondit qu'on ne devoit rien ajouter pour cela à la manière dont on avoit accoutumé de recevoir les religieux, et que M. de Bagnolx ne vouloit point qu'en sa considération on changeât, même dans les moindres choses, les pratiques du monastère.

Voilà, Monsieur, comment la chose se passa : de sorte que cette imagination que l'un de ces capucins fût le P. Maillart ou Mulart ; cet empressement avec lequel la jMère Angélique court au parloir ; ce cidre et ce pain des valets mis à la place du pain blanc et du vin des Messieurs ; cette reconnoissance du prétendu P. Maillart en disant la messe : tout cela est de votre cru, sans compter l'application des proverbes et les autres gentillesses de la narration.

Cela ne va pas mal pour une petite histoii'e; et sur ce piedlà, du moindre sujet du monde vous feriez un fort gros roman. Ce que j'y trouve à redire, est que la vraisemblance n'est pas tout à fiiit bien gardée, et qu'il eût été difficile qu'à Port-Royal, où l'on étoit bien averti que c'étoit le P. Mulart, cordelier, qui avoit sollicité à Rome la constitution du pape Innocent X contre les cinq Propositions, on eût pu prendre un capucin pour cet homme-là. Mais vous n'y regardez pas de si près, et d'ailleurs c'est là tout le nœud de l'atlaire. Car si ce capucin ne passe tantôt pour le P. Mulart, et tantôt pour le parent de M. de Bagnolx; et si selon cela on ne lui fait boire tantôt du cidre, et tantôt du vin des Messieurs, à quoi aboutira

LETTRE A L'AUTEUR DES IMAGINJTRES, ETC. 3i5

l'histoire? Il faut songer à tout. Vous aviez besoin de quelque chose qui prouvât <> qu'on a vu de tout temps ceux de Port- Royal louer et blâmer le même homme, selon qu'ils étoient contents ou mal satisfaits de lui ; » car, en vérité, l'exemple de des Marets ne suiEsoit pas. Et si vous prétendez qu'on Tait loué pour une simple excuse de civilité que lui fait M. Pascal d'avoir cru qu'il étoit l'auteur des apologies des jésuites, vous n'êtes pas difficile en panégyriques.

Pour l'histoire du volume de Clélie^ peut-être qu'en réduisant tous les solitaires à celui à qui on envoya ce livre de Paris, et le plaisir * que vous supposez qu'ils prirent à se voir traiter tV illustres^ à la complaisance qu'il ne put se défendre d'avoir pour celui qui l'obligea de voir ^ l'endroit dont il s'agit : peut-être , dis-je , qu'elle approcheroit de la vérité ; mais je ne vois pas qu'en cet état-là elle vous pût sei'vir de grand'chose.

Que vous reste-t-il donc qui puisse servir de fondement au reproche que vous faites' à ceux de Port-Royal, de ne juger des choses que selon leur intérêt ? « On a bien souffert, ditesvous, que M. le Maistre ait fait des traductions et des livres sur la matière de la grâce, et on trouve étrange que des Marets en fasse sur des matières de religion. » Sans mentir, la comparaison est bien choisie. M. le 3Iaistre, après avoir passé plusieurs années dans une grande retraite et dans la pratique de plusieurs exercices de pénitence et de piété chrétienne, et après avoir joint à ses talents naturels des connoissances qui le rendoient très-capable d'écrire sur les plus grandes véi'ités de la religion, ne s'en est pas toutefois jugé digne, par cette même humilité qui fait qu'il s'accuse de dérèglement et de crime, quoique même avant sa retraite sa vie eût toujours été une vie fort réglée. Il n'a jamais écrit sur les matières de la grâce, et

1. Après les mots : c tous les solitaires, » il y a dans le texte des Visionnaires .• « A un seul qui même n'étoit pas de ceux qu'où pouvoit appeler de ce nom-là, et le plaisir, etc. »

2. Dans le texte des Visionnaires : « pour un de ses amis qui lui envoya ce livre et qui l'obligea de voir.... î

3. Dans le même texte : « qui puisse donner quelque couleur aux reproches que vous faites.... »

3i6 ŒUVRES DIVERSES EN PROSE.

n'a rien entrepris que de simples traductions et des histoires pieuses. Et M. des Marets, après avoir passé sa vie à faire des romans et des comédies, a sauté tout d'un coup jusqu'au plus haut degré de la contemplation et de la spiritualité la plus fine. Et sur le témoignage qu'il a rendu de lui-même qu'il étoit envoyé pour donner aux hommes l'intelligence des mystères, il a commencé à se mettre en possession du titre et du ministère de prophète, à établir le nouvel ordre des victimes, à leur donner les règles de sa nouvelle théologie mystique, enfin à débiter cet amas et ce mélange horrible de profanations et d'extravagances qui paroissent dans ses ouvrages. Que dites-vous de ce parallèle ? Trouvez-vous que cette réserve et cette modestie si chrétienne de M. le Maistre soit foi't propre pour autoriser les égarements de des Marets? Je ne sais s'il vous saura bon gré de vous être avisé de cette comparaison . Il faut qu'il ait soin de se tenir toujours dans cette élévation de l'ordre prophétique, pour n'en pas sentir le mauvais effet ; et pour peu qu'il voulût revenir à la condition des autres hommes, il verroit que c'est un mauvais lustre pour lui que M. le Maistre.

Vous voyez donc. Monsieur, que vous ne faites rien moins que ce que vous prétendez , et je ne pense pas que personne demeure convaincu sur l'histoire des deux capucins, sur les louanges qu'on a données à INI. des Marets, ni sur l'exemple de M. le 3Iaistre, que ceux de Port-Royal ne jugent que selon leurs passions et leurs intérêts. Votre première saillie vous a mis en malheur. Quand on est échauffé, on séblouit soi-même de ce qu'on écrit, et l'on se persuade aisément que les choses sont bien prouvées, pourvu qu'elles soient soutenues d'amplifications et de lieux communs. Pour cela, vous vous en servez admirablement. Peut-on rien voir de mieux poussé que celui-ci? « Qu'une fenniie fût dans le désordre, qu'un homme fût dans la débauche, s'ils se disoient de vos amis, vous espériez toujours de leur salut; s'ils vous étoient peu favorables, quelque vertueux cju'ils fussent, vous appréhendiez toujours le jugement de Dieu pour eux. Ce n'étoit pas assez, pour être savant, d'avoir étudié toute sa vie, d'avoir lu tous les auteurs : il falloit avoir lu Jansénius, et n'y point avoir lu les Propositions. »

Il ne manque rien à cela que d'être vrai. Mais nous en parlons

LETTRE A L'AUTEUR DES IMAGINAIRES, ETC. 3i7

bien à notre aise, nous qui le regardons de sang-froid. Si nous étions piqués au jeu, et que nous nous sentissions enveloppés dans la disgrâce commune des poètes de théâtre et des faiseurs de romans, cela nous paroitroit vrai comme une démonstration de mathématique. L'imagination change terriblement les objets. Quand on est plein de la douleur d'une telle injure, il n'est pas aisé de s'en défaire. On a beau parler d'autre chose, on ne songe qu'à celle-là, et l'on y revient toujours. Y a-t-il rien de plus naturel que cette demande, qui sort de la plénitude de votre cœur : Enfin ([ue faut-il que nous lisions, si ces sortes d'ouvrages sont défendus? Il n'y a personne qui ne crût que c'est là la conclusion d'un discours qu'on auroit fait pour soutenir qu'il est permis de lire des romans et des comédies. Point du tout ; il ne s'agit point de cela. INIais c'est un cœur pressé qui se décharge, et qui fait tout venir à propos.

Cette question me fait souvenir de ce qu'un homme disoit à un évéque qui ne vouloit pas le recevoir aux ordres : « Que voulez-vous donc que je fasse. Monseigneur? que j'aille voler sur les grands chemins ? » Cet homme ne connoissoit que deux conditions dans le monde : celle de prêtre et celle de voleur de grands chemins. Et vous, vous ne connoissez qu'une sorte de plaisir dans la vie : la lecture des romans et des comédies. Mon Dieu, Monsieur, qu'il me semble que vous auriez de choses à faire avant que de songer à lire des romans ! Mais vous avez pris votre parti, et il y a grande apparence que vous n'en reviendrez pas sitôt. Je vois à peu près ce qu'il vous faut, et je ne m'étonne pas si les Disquisitions et les Dissertations vous ennuient. Vous n'avez pas besoin d'une fort grande soumission pour vous rapporter de tout cela au pape et au clergé de France. Ce n'est pas là ce qui vous intéresse. Vous trouverez bon tout ce que fera l'auteur des Hérésies imaginaires; vous lui donnez tout pouvoir, et vous lui abandonnez même M. des !Marets, pourvu qu il ne lui porte point de coups qui puissent retomber sur les autres (car c'est là ce qui vous tient au cœur), et qu'il vous laisse jouir en paix de cette petite étincelle du feu qui échauffa autrefois les grands génies de V antiquité , qui vous est tombée en partage.

Mais, Monsieur, il semble qu'un homme aussi tendre et aussi sensible que vous l'êtes ne devroit songer qu'à vivre

3i8 OEUVRES DIVERSES EN PROSE.

doucement, et à éviter les rencontres fâcheuses. Et comment est-ce que vous n'avez pas mieux aimé dissimuler la part que vous auriez pu prendre à l'injure commune, que de vous mettre au hasard de vous attirer une querelle particulière ? Cependant vous ne vous contentez pas d'attaquer celui dont vous croyez avoir sujet de vous plaindre : vous étendez votre ressentiment contre tous ceux qui ont quelque liaison avec lui. Il semble qu'ils soient en communauté de péchés, et qu'en faisant le procès au premier qui se pi'ésente, on le fait à tous. Voudriez-vous répondre comme cela pour tous vos confrères, et n'auriez-vous point assez de votre iniquité à porter? Il est vrai que si vous ne vous étiez avisé de cet expédient, votre lettre auroit été un peu courte. Il a fallu mettre tous les jansénistes en un, et même avoir recours à des choses où ils n'ont point de part, pour trouver de quoi la giossir. Encore, avec tout cela, n'avez-vous pas eu grand' chose à dire; et peutêtre qu'après avoir bien tout considéré, on trouvera que vous n'avez rien dit. Vous voyez bien à quoi se réduit ce que nous avons vu de votre lettre jusqu'ici. Et croyez-vous encore dire quelque chose, quand vous alléguez la traduction de Térence ? N'est-ce pas un beau moyen pour repousser le reproche d'empoisonneurs, et pour rendre ceux de Port-Royal coupables du mal que ce livre peut faire, que de dire qu'ils ont tâché d'y apporter le remède, et qu'ils ont pris pour cela la meilleure voie qu'on pouvoit prendre? Les comédies de Térence sont entre les mains de tout le monde, et particulièrement de ceux qui apprennent la langue latine. Il faut qu'ils passent par là : c'est une nécessité qu'on ne sauroit éviter. On l'a même reconnue au concile de Trente; et dans l'Index des livres défendus, on a excepté expressément ceux que le besoin qu'on a d'apprendre le latin a rendus nécessaires. Que ])eut-on donc faire de mieux pour les jeunes gens qui ont ce livre entre les mains, et qui tâchent de l'entendre, que de leur donner une traduction qui le leur explique de telle sorte, qu'elle les fasse passer pardessus les endroits (jui seroient capables de les corrompre, qui leur ôte de devant les yeux tout ce qu'il y a de trop libre, et qui supprime à ce dessein des comédies toutes entières? S'il y en a qui s'attachent à ce livre par le plaisir qu'ils y prennent, sans se mettre en peine du péril où ils s'exposent, on ne sau-

LETTRE A L'AUTEUR DES IMJG11SJIRES, ETC. ^19

voit les en empêcher. Mais peut-on nier que cette traduction ne soit un excellent moyen pour conserver la pureté et l'innocence de ceux qui , ne cherchant dans cet ouvrage que ce qu'on y doit chercher, qui est d'y prendre une teinture de l'air et du style de cet auteur, et d'y apprendre la pureté de sa langue, se tiennent à ce que la traduction leur explique, et sont détournés de lire le reste, où le secoui's de cette traduction leur manque, par la peine qu'ils auroient à l'entendre ? Que peut-on donc dire de celui qui, pour avoir un prétexte de traiter d'empoisonneur l'auteur de cette traduction, et d'envelopper dans ce reproche tous ceux de Port-Royal, selon le nouveau privilège qu'il se donne, tâche lui-niènie d'empoisonner un dessein qui n'est pas seulement très-innocent, mais qui est encore très-louable et très-utile ?

Vous avez bien connu qu'il y avoit là un peu de mauvaise foi; et c'est pour cela que vous avez voulu essayer de prévenir la réponse qu'on vous pourroit faire. Mais vous vous y prenez d'une manière qui mérite d'être remarquée. Vous vous êtes souvenu qu'on avoit dit quelque part que le soin qu'on prend de couvrir les passions d'im voile d'honnêteté ne sert qu'à les rendre plus dangereuses ; et sans savoir trop bien ce que cela signifie, vous avez cru que vous vous sauveriez par là, comme si, en retranchant les libertés des comédies deTérence, on avoit rendu les passions qui y sont représentées plus dangereuses en les couvrant d'un voile d'honnêteté.

C'est le plus grand hasard du monde quand on applique bien ce qu'on n'entend pas. Couvrir les passions d'un voile d'honnêteté, ce n'est pas ôter d'un livre ce qu'il y a d'impur et de déshonnête. Un même livre peut avoir des endroits trop libres , et d'autres où les passions soient exprimées par des voies ^ qui ne blessent point la pudeiu' ni la bienséance, qui fassent beaucoup entendre en disant peu, et qui, sans rien perdre de ce qu'elles ont de doux et de capable de toucher, leur donnent encore l'agrément de la retenue et de la modestie. Ce ne sont pas ces endroits déshonnétes qui empêchent le mal

I . Dans les Visionnaires : « où les passions soient couvertes d'un voile d'honnêteté , c'est-à-dire , où elles soient exprimées par des voies, etc. s

que ceux-ci peuvent faire : ce seroit un plaisant scrupule que de n'oser lesôter, de peur de rendre le livre plus dangereux; et je ne connois que vous qui les y voulussiez remettre par principe de conscience.

Mais d'ailleurs ce n'est pas par ces passions couvertes et déguisées que Térence est dangereux, surtout dans les comédies qu'on a traduites : il a des délicatesses admirables, mais elles ne sont pas de ce genre-là ; et dès qu'on en a retranché ce qu'il y a de trop libre, il n'est plus capable de nuire.

Je pourrois ajouter à cela, qu'encore que toutes les comédies soient dangereuses, et qu'il fût à souhaiter qu'on les pût supprimer toutes, celles des anciens le sont beaucoup moins que celles qu'on fait aujourd'hui. Ces dernières nous émeuvent d'ordinaire tout autrement, parce qu'elles sont prises sur notre air et sur notre tour ; que les personnes qu'elles nous représentent sont faites comme celles avec qui nous vivons, et que presque tout ce que nous y voyons, ou nous prépare à recevoir les impressions de quelque chose de semblable que nous trouverons bientôt, ou renouvelle celles que nous avons déjà reçues.

Mais nous retomberions insensiblement sur un sujet qui vous importune, et vous ne prenez pas plaisir qu'on parle contre les comédies et les romans. D'ailleurs je vois que vous n'aimez pas que l'on soit longtemps sur une même matière : c'est ce qui vous a dégoûté des écrits de Port-Royal, et qui fait que vous vous plaignez qu'ils ne disent plus rien de nouveau. Cela ne me surprend point ; je commence à connoitre votre humeur : vous jugez à peu près de ces écrits comme des romans; vous croyez qu'ils ne sont faits que pour divertir le monde, et que comme il aime les choses nouvelles, on doit avoir soin de n'y rien dire que de nouveau. Il y a d'autres gens qui les lisent dans une disposition un peu différente de la votre : ils V cherchent l'éclaircissement des contestations; ils tâchent à profiter des vérités dont on se sert pour soutenir la cause que l'on défend; ils remarquent comme on démêle les difificultés et les équivoques ; ils sont surpris d'y voir que, tandis que ceux qui disent que les Propositions sont dans Jansénius demeurent sans preuve sur une chose dont les yeux sont juges, ceux qui nient qu'elles y soient, quoiqu'ils fussent déchargés

LETTRE A L'AUTEUR DES IMAGINAIRES, ETC. 3a i

de la preuve, selon la règle de droit, <jnt prouvé cent et cent fois cette négative d'une manière invincible ; enfin ils aiment à voir dissiper tout ce qu'on allègue pour la créance du fait de Jansénius, en le réduisant à l'espèce de celui d'Honorius ; et au lieu que la répétition de cette histoire vous ennuie, ils voient avec plaisir qu'il n'y a qu'à la répéter pour faire évanouir le fantôme de la nouvelle hérésie, toutes les fois qu'on le ramène. N'est-il pas vrai, ^Monsieur, que vous avez bien de la peine à comprendre comment il peut y avoir des gens de cette humeur-là ? Quoi ? on ne se lasse point de lire les écrits de théologie pleins de longues et de doctes périodes^ où l'on ne fait autre chose que citer les Pères ^ et où l'on justifie sa conduite par leurs exemples? On peut souffrir des gens qui trouvent dans les Pères tout ce qu'ils veulent , qui examinent chrétiennement les mœurs et les livres, et qui vont chercher dans saint Bernard et dans saint Augustin des règles pour discerner ceux qui sont véritablement sages d'avec ceux qui ne le sont pas ?

Je crois, IMonsieur, qu'il est bon de vous avertir que, si les meilleurs amis de ceux de Port-Royal les vouloient louer, ils ne diroient que ce que vous dites. Je vois bien que vous n'y prenez pas garde ; et sous ombre qu'on ne loue point de cette sorte ni les romans ni ceux qui les font, vous croyez ne les point louer. Voilà ce que c'est que de vous être rempli la tête de ces belles idées. Vous ne concevez rien de grand que ces sortes d'ouvrages et leurs auteurs ; et vous ne connoissez point d'autres louanges que celles qui leur conviennent. Cet entêtement pourroit bien vous jouer quelque mauvais tour, et vous ne feriez pas mal de vous en défaire. Mais au moins, tant qu'il durei'a, prenez bien garde qui vous louerez : autrement, en pensant louer quelque Père de l'Eglise, ou quelque théologien, vous courez risque de faire insensiblement l'éluge de la Calprenède'. Cela vaut la peine que vous y songiez.

Cependant, Monsieur, je crois que l'auteur àes Imaginaires peut se tenir en repos, et qu'à moins qu'il ne se fasse en vous un changement aussi prompt et aussi extraordinaire que celui

1. Gauthier de Costes, seigneur de la Calprenède, mort en i663. Ses romans et ses pièces de théâtre l'avaient rendu céîèbre.

J. Racine, iv 21

qui s'est fait dans M. des Marets, vous ne lui ferez pas grand mal , non plus qu'à tous les autres que vous intéressez dans la querelle que vous lui faites. Vous auriez pu chercher quelque autre voie pour arriver à la gloire ; et quand vous y aurez bien pensé, vous trou\erez sans doute que celle-ci n'est pas la plus aisée ni la plus sûre.

Ce f avril 1666.

LETTRE A L'AUTEUR

Page 1